Livre Inter 2018 : une voix pour la littérature de genre

Lettre de candidature envoyée pour participer au jury du Livre Inter 2018 – Spoiler Alert : Ma candidature (parmi plus de 3500 reçues) n’a pas été retenue – À l’année prochaine pour un nouvel essai!

Le polar, le roman noir, la science-fiction, la littérature minusculée, la littérature de genre, de mauvais genre, des mauvais genres, a souvent mauvaise presse, une pauvre exposition médiatique et peut cruellement manquer de la reconnaissance de la critique littéraire. Maurice Nadeau disait: « L’ŒUVRE VAUT TOUJOURS PLUS QUE LE BIEN, OU LE MAL, QU’ON DIRA D’ELLE ».
Le mauvais genre n’est jamais vulgaire. Il est inquiétant, ténébreux, troublant, radical bien sûr, mais pas vulgaire.

La motivation principale de la présente candidature est ainsi de donner une voix à des textes où une verve intransigeante s’y formule servant de point d’optique pour juger d’une décadence ou d’une défaillance politique, sociale et morale.
Camus assignait une fonction de critique sociale à son art. En période de temps troubles, il faut craindre une moralisation de la vie littéraire. Il y a des terrains sombres sur lesquels on peut ne plus oser s’aventurer. Des auteurs, assez souvent étiquetés « de genre », recherchent pourtant ces ténèbres pour mieux faire résonner dans leurs vociférations le cri d’une espérance, celle pour les pauvres et les exclus. Leur sympathie pour les minorités y est manifestement instinctive.

Ne comptons pas sur les « best-sellers » d’Amazon pour nous mener vers de tels romans. Fatalement, au mieux, le lecteur finira avec le dernier thriller d’un auteur Scandinave. Ce n’est pas que nous manquions d’auteurs, mais plutôt que nous ne disposons plus d’un mouvement littéraire qui mettrait en lumière ces livres dits « de genre » (à particule mais minorés).

Ainsi un juré du Livre Inter comme tout auteur de roman noir, artiste ou philosophe se doit d’avoir le courage d’être intempestif.
S’il faut n’y en avoir qu’UN : permettez-moi d’être le porte-drapeau des littératures de genre en opposition, non inféodé à la critique bien-pensante et complaisante d’aujourd’hui.

Bien que le pamphlet soit définitivement mort avec la virulence permise aux quidams de s’exprimer sur tous les sujets au nom d’un « vrai personnel » à « valeur collective » sur les réseaux sociaux, l’exercice me semblait à propos :

Je dénonce l’Éma(ju)sculation des littératures populaires
polar, roman noir, fantastique, dystopie, science-fiction, etc.
par la truculence bien-pensante des critiques littéraires
La Littérature Classique, les Grandes Lettres, la Belle Prose, Romans Référence du Patrimoine Littéraire… pauvres anathèmes majusculés! Année après année vos couvertures se voient travesties de bandeaux publicitaires « prix 2018 …. », la postérité est assurée et dividendes seront partagés parmi les nantis de l’édition française à coup de tirages supplémentaires, éditions, rééditions, reliés, brochés, grand format, poche, ebooks, curriculum scolaire ou universitaire, la Pléiade…
N’en jetez plus, je suis malade.
Et quid de l’étrange? Du mauvais genre? Des mauvais genres?

Fasciné par la diversité des sociétés et des civilisations au travers de lectures arpentant le temps ou la géographie, explorateur perdu dans un « labyrinthe » de Luis Borges, victime d’un transfert mental duquel je n’arrive pas à sortir, je suis devenu hypermnésique du polar et du roman noir, contrebandier et chineur en quête de trouvailles et de pépites. Lecteur avide de littératures plurielles depuis plus de 30 ans – amateur de romans d’aventures dès mes 10 ans, je suis passé aux romans policiers et romans à enquête tout naturellement à l’adolescence. Sans délaisser la Littérature Classique (majusculée elle !) où au détour d’une page la fiction peut se teinter de Noir, je collectionne depuis, bibliomaniaque, bibliophile, et suis condamné comme Sisyphe sitôt un livre terminé à devoir en commencer un nouveau. Murakami (Ryu), García Márquez, Pamuk, Achebe, Irving, Asimov, Dostoïevski, Bolaño, Camus, Kafka, Gibson, Orwell, Simenon, N’Goye, Vonnegut, Domasio, Dick, Roth, Padura, Thompson, Chandler, Ellroy, Sansal, Eco, Slimani… sont parmi mes illustres tortionnaires.

Parodiant Luis Borges dans la préface aux Œuvres Complètes de la Pléiade : « J’ai toujours su, dès mon enfance, que mon destin serait littéraire, je ne savais pas alors que la participation au jury du Livre Inter n’est pas la partie essentielle d’un destin de lecteur ». Le poète argentin ajoutant dans Cécité « J’ai toujours senti que mon destin était, avant tout, un destin littéraire ; c’est-à-dire qu’il m’arriverait quelques bonnes choses et beaucoup de mauvaises. Mais j’ai toujours su que tout, à la longue, se convertirait en mots, surtout les mauvaises choses … » m’apporte son concours pour boucler la boucle: Le polar, le roman noir, les littératures de genre sont transgressives et répondent aux moments de l’Histoire en constante évolution pour décrire les mauvaises choses dont parlait Borges, les maux des sociétés.

Voilà je la boucle (la boucle)! Enfin non… mes derniers mots:
Ceci n’est pas ma première tentative de devenir ambassadeur, avocat, garant et militant des littératures de genre au sein du jury du Livre Inter. Cela reste jusqu’alors un délicieux rendez-vous annuel face à une page blanche en tant que défenseur du noir. Hors de question de solliciter auprès d’autres médias un poste équivalent, France Inter (et le service audiovisuel public) est « la HONTE de la République » dixit un Président de la République alors moi, auditeur avide des émissions d’Inter et de France Culture, ai été, suis, serai non pas honteux mais radicalement et inconciliablement FIER de porter les couleurs du Noir et du mauvais genre lors de la délibération pour décerner le prix du Livre Inter. Paradoxalement, je parodierai un autre président « si à 40 ans on n’a pas envoyé sa candidature pour participer au Livre Inter, c’est qu’on a raté sa vie de grand lecteur-auditeur d’Inter ».

STÉPHANE MANCHELIN

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