Acolitt’ vous invite à un tour d’horizon de l’histoire du roman policier en Europe

En tant que genre, le roman policier nait vers la deuxième moitié du XIXe siècle, avec des titres comme le Double assassinat de la rue Morgue d’Edgard Allan Poe (1841 – traduit par Baudelaire en 1855). Ce n’est pas un hasard si Poe choisit de situer les aventures de son Chevalier Auguste Dupin à Paris. À l’époque, la capitale française représente la grande ville moderne issue de la Révolution Industrielle. En effet, tout comme à Londres, avec l’extension d’une pauvreté urbaine due à l’accroissement de la population ouvrière, on voit apparaître chez la bourgeoisie bien assise, une peur nouvelle et une fascination pour la classe « dangereuse » qui s’implante autour des quartiers bourgeois. Le thème du crime, expression de la violence de cette nouvelle société, devient peu a peu central dans les romans feuilletons. Les villes y sont décrites comme des mondes oppressants et sombres, peuplés par des assassins et des criminels, où la justice est rendue par un héros solitaire, personnage ambigu et ancêtre de l’enquêteur futur. Par un renversement, le roman feuilleton s’adresse au peuple en même temps qu’il témoigne de la peur inspirée par les couches populaires. Dès l’origine, le roman policier est ainsi un miroir de l’inconscient de la société.

Le début du XXe siècle voit la structure du roman à énigme triompher sur celle du roman feuilleton. De fait, les premiers romans policiers consacrent la figure centrale du génial détective amateur, résolvant des affaires énigmatiques par sa seule intelligence, tels Sherlock Holmes d’Arthur Conan Doyle, Arsène Lupin de Maurice Leblanc, Hercule Poirot d’Agatha Christie ou Rouletabille de Gaston Leroux. Ces héros exceptionnels, policiers, voleurs, journalistes ou détectives privés, se doivent de rétablir l’ordre par la logique. Avec méthode cartésienne, ils ramènent l’inconnu au connu. Des trois questions qui se posent autour du crime initial : qui ? comment ? pourquoi ?, le roman à énigme joue de toutes les possibilités du « comment ». C’est une littérature du jeu où lecteur et enquêteur rivalisent pour désigner le coupable.

Parallèlement, après la première guerre mondiale, en écho à l’émergence aux États Unis de l’école « hard-boiled » et de son roman noir inventé par Hammett et Chandler, le roman policier « d’atmosphère » perce en Europe. Ce genre, porté par l’œuvre de Simenon, relève plus de l’étude psychologique que du roman à énigme et est annonciateur de métamorphoses futures du polar. Exit les aristocrates excentriques ! La création de Jules Maigret (Simenon) ou de Nestor Burma (Mallet) constitue une véritable révolution. Le « comment » cessent d’intéresser les écrivains, maintenant c’est surtout le « pourquoi ». Un acte criminel étant par définition violent, brutal, sans fioritures, l’intrigue se trouve ramenée dans le contexte socio-économique, le suspense est fort, l’enquête dense et souvent violente. Mais les personnages sont attachants dans leur fragilité et leur cynisme qui leur tient lieu de philosophie.

Les années 1950 et 1960 se caractérise par l’émergence de nouvelles variations du roman policier: le thriller, genre dans lequel atmosphère et intrigue concourent à susciter suspense et angoisse chez le lecteur (Boileau-Narcejac) et le roman d’espionnage, souvent roman policier à dimension internationale, qui se développe au moment de la Guerre Froide, incarné par le James Bond d’Ian Fleming et qui ajouté à la dimension de l’enquête le caractère exotique de ses décors.

Suivant le mai 68 français, une génération d’auteurs en colère contre le monde et décidés à exprimer leur point de. Je au travers du roman policier révolutionnent le polar. On parle alors de « neopolar ». Finie la quête de comprendre pourquoi le monde va mal. Ce sont désormais des romans de dénonciation et dénonciation et de rage face aux dérives de la société. Finie la paralittérature divertissante! Le polar devient l’expression d’une contestation radicale. Le neopolar, terme inventé par Manchette, est une appellation ironique où le préfixe « neo » désigne un ersatz qui aurait supplanté son illustre prédécesseur.

C’est aussi la période où le genre noir et le roman policier font leur apparition en Espagne, Italie, ou en Allemagne… Longtemps dominés par des traductions anglo-saxonnes et françaises (ou par des auteurs nationaux qui les imitaient), ces pays ont mis du temps à imprimer au roman policier une identité nationale. Les transitions démocratiques donnent naissance à de nouvelles sociétés. Les cicatrices d’un passé proche et lointain (deuxième Guerre Mondiale, fascisme, terrorisme d’extrême gauche, Guerres Civiles, révolutions et dictature) non refermées, sans réconciliation nationale, sont imprimées dans les pages des romans noirs de l’époque. Madrid, Barcelone, Rome, Milan, etc. grandes villes modernes et capitalistes deviennent des espaces illisibles, des labyrinthes qu’arpentent détectives privés et enquêteurs errants.

Depuis le succès ne tarit pas, la production éditoriale abonde et les auteurs investissent pléthore de déclinaisons du genre pour décrypter les mécanismes des sociétés modernes (roman noir, enquêtes, roman social, policier politique, policier historique, thrillers et angoisse, etc.)

La démarche des romanciers semble de plus en plus liée à une réflexion d’ordre éthique sur le travail de l’enquêteur, de l’historien et de l’écrivain visant ainsi à doter les lecteurs d’une mémoire collective qui leur échapperait, d’un moyen d’éclairer l’homme contemporain de son passé en décrivant des moments d’histoire minusculée souvent en contradiction avec la grande Histoire.

Peurs et phobies naissent toutes d’une sorte d’ignorance. La mission du polar est ainsi de combler les blancs anxiogènes avec des romans noirs comme témoignages fictionnels de vérités sociales bien réelles.

VERS LA LIBRAIRIE

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