On l’appelle Alger la Blanche. Blanche parce que sans rancune. Les vacheries de ses rejetons, la défection de ses saints patrons, le tort qu’on lui inflige à tout bout de champ, toutes les vacheries du monde ne la feraient pas fléchir. Le martyre de Job ne seyant pas à ses états d’âme, elle interdit aux siens d’en rajouter. Pudique, Alger ? Plutôt philosophe. A quoi ça sert de ruer dans les brancards sinon à se couvrir de ridicule ?

Suspendue entre Notre-Dame d’Afrique et le mausolée de Sidi Abderrahman, elle encaisse en vrac et ne dit rien. Que dire ? A qui ? Attend-on des abrutis une quelconque présence d’esprit ?

Si Alger ne rend pas les coups, elle ne tend pas l’autre joue, non plus. Le statut de victime expiatoire n’est pas sa tasse de thé. Elle prend les choses comme elles viennent et fait avec. Elle a compris que, pour tenir tête au destin, il ne faut pas s’apitoyer sur son sort, qu’il faut savoir prendre sur soi ce que l’on ne peut confier aux autres. A quelque chose malheur est bon, il suffit d’y croire et de l’exercer. C’est Alger qui m’a appris à me désaltérer de mes blessures.

Je l’ai rencontrée la première fois de ma vie en 1968. J’avais 13 ans. Les jours fériés, un autocar venait nous soustraire aux mesures draconiennes de l’Ecole des cadets pour nous emmener voir du pays. Nous n’aimions pas trop les excursions, mais nous étions quand même ravis de pouvoir larguer ces caporaux aux allures de garde-chiourme qui nous bottaient tellement le cul qu’ils n’avaient plus besoin de cirer leurs godasses. On nous conduisait dans des stades où se déroulaient toutes sortes de manifestations. Il y avait des lycéens, des scouts, de jeunes athlètes en exhibition, et des filles si bien encadrées qu’il nous aurait été moins douloureux d’enlacer un figuier de barbarie que de tenter de les aborder. A l’époque, les « majorettes » ne couraient pas les rues et il fallait se surpasser pour espérer taper dans l’œil des plus effrontées. La concurrence était rude. Les places grouillaient de zazous parfumés, la banane dopée et la chemise exagérément ouverte sur le duvet de leur poitrine. Ils étaient beaux comme des dieux et excellaient dans l’art de baratiner… « Mademoiselle, quel compliment préfériez-vous ? Le compliment circonstanciel de lieu ou de temps ? » J’ai essayé la formule une fois. Mais avec mes lapsus grotesques, aggravé par ma boule à zéro et ma tunique de groom, j’ai manqué atrocement de crédibilité.

C’était de bonne guerre.

Alger renaissait de ses mutilations, telle une salamandre, et chantait à tue-tête sur les toits pour mieux s’entendre vivre. On venait de partout s’abreuver dans ses larmes et s’inspirer de ses frontons ; le poète Moufdi Zakaria vous dirait qu’El Bahja était le carrefour des miracles, la Mecque des révolutionnaires. Je me souviens, les idoles rappliquaient des quatre coins du monde pour valider leur charisme : Tito, Che Guevara, Miriam Makeba, le prince Sihanouk, le général Giap – seigneurs de guerre, messies en quête de paroisse, espions, cantatrices, porteurs de valises, porteurs d’orages, idéologues hallucinés, magiciens Tozz ; tous s’y donnaient du coude pour être aux premières loges, tous avaient dans le regard de quoi illuminer la terre entière. Alger fascinait les anges et les démons comme un aquarium les enfants.

En ces temps-là, côté jardin, El Bahja fleurait bon le jasmin malgré la pestilence des rancœurs et le relent des complots. Elle avait conscience des jalousies qu’elle suscitait, mais aimait à se répéter que tout ce qui ne la défigurait pas la liftait. Courtisée de part et d’autre, elle écoutait son cœur plutôt que sa raison. Elle prenait pour argent comptant les allégeances qu’on lui faisait, considérait comme alliés les fêtards venus s’empiffrer au frais du contribuable et voulait tourner la page là où d’autres retournaient la veste, persuadée qu’il suffirait de passer l’éponge sur les traumatismes d’hier pour redonner aux lendemains une nouvelle virginité.

C’était beau, Alger, à l’aube de sa légende. Je l’ai toujours comparée à la Belle au bois dormant, mais pas moyen d’entrevoir le prince charmant parmi les eunuques qui s’affairaient à son chevet. Quelque part le conte de fée clochait. C’était trop caricatural… C’est vrai, j’étais plutôt rabat-joie. Les volte-face de l’adversité m’ayant appris à me méfier de mes enthousiasmes, je cherchais le piège dans ce qui m’amusait. Et Alger s’amusait comme une folle, sniffait dans le baroud de ses fantasias, se shootait aux slogans de la cocarde, se voulait la coqueluche de l’Afrique enfin libérée de ses chaînes, la vestale du tiers-monde en mal de romance, le phare des nouveaux conquérants. Et pourtant, ses kermesses, ses galas, son superbe Festival panafricain comme ses congrès avaient comme un arrière-goût qui gâchait mes sommeils post-digestifs.

Et depuis, chaque fois qu’elle se laisse aller, Alger m’échappe. Je ne la reconnais presque plus. L’ai-je vraiment connue ? M’a-t-elle « calculé » ? Malgré tant de déconvenues, tant de faits d’arme et de vœux formulés ensemble, le courant ne passait pas entre nous deux. Dès que j’y débarquais, un malaise essorait mes tripes. J’avais le sentiment de me hasarder sur un terrain dallé de trappes. Son Jardin d’essai, ses monuments déportés, ses ménagères voilées qui traversaient les esprits comme des illusions, toutes ses algéroiseries paraissaient me bouder. Certes, je lui préférais Oran, plus généreuse et spontanée, mais je vivais très mal son rejet. Aujourd’hui encore, je me demande combien elle avait compté pour moi, si j’étais capable de la dire telle qu’elle fut. Et puis quelle fibre a-t-elle remuée en moi, quelle résilience, quelle foi ? Pour moi, les villes ne valent que par les souvenirs que l’on en garde. Chaleureuses par leurs gens, pénibles de la même façon, elles sont belles ou moches en fonction de nos évocations. Les cités mythiques ne seraient que natures mortes si aucune rencontre heureuse ne nous rendait sensibles à leur féerie. Je n’ai pas gardé de bons souvenirs d’Alger. Cela ne l’empêche pas de me poursuivre partout où je vais. Curieusement, lorsque je lui fais face, elle recule comme si soudain je ne lui inspirais plus confiance. Je l’ai constamment sentie proche et lointaine à la fois, pareille à un mot que l’on a sur le bout de la langue sans pour autant parvenir à l’atteindre…

J’ai appris à connaître Alger au détour de mes frustrations. J’avais besoin d’une histoire, d’une épopée à mettre de côté afin de parer aux déboires qui m’attendaient de pied ferme. Je me sentais si peu de chose avec ma vie de clone et mes rêves évincés. J’étais un garçon inachevé. Au collège militaire de Koléa, juste à l’heure de l’extinction des feux, je retrouvais les failles de mes incomplétudes. Ma crise de puberté me déprimait. Je n’avais pas de petite amie tandis que mes camarades de chambrée disposaient de harems. Au moindre prénom de fille, on ouvrait les portefeuilles sur la photo volée à une voisine ou à une collégienne. Dans le mien, il n’y avait pas photo. Je subissais cela comme une infirmité. J’avais surtout honte de rentrer de perm’ bredouille, tandis que mes camarades déballaient leurs frasques dans des récits inconcevables qui avaient le talent de les ragaillardir.

Ce fut ainsi que je me surpris à vendre mes dissertations aux cancres de ma classe afin de m’acheter un ticket d’autocar pour Alger où je me rendais les week-ends en quête d’une copine à raconter. Du matin au soir, j’opérais en prédateur inspiré autour des cinémas, des jardins publics et des rares endroits où la présence des filles était tolérée. Mais mon uniforme de soldat de plomb et mon crâne tondu rassemblaient autour de moi plus de mioches qu’une bête de cirque et réduisaient en pièces mes maigres chances de conquérir le cœur d’une ingénue.

La nuit me rattrapait dans un square, affamé, les pieds en feu. Pas question de rentrer à la caserne ou d’aller dans une auberge où un cadet risquerait de me voir. Je devais dormir sur le banc jusqu’au matin pour pouvoir clamer haut et fort le lendemain, à mes compagnons de dortoir, que j’avais passé la nuit dans les bras de Fifi.

Fifi, c’était mon étoile filante, mon épopée à moi. Quand bien même rien ne me réussissait, elle compensait mes nullités. Tour à tour La Fanette et Frida, je n’accédais à elle qu’à travers mille tourments. J’étais hors de moi lorsqu’elle « arrivait en retard à nos rendez-vous », triste à mourir quand « ses lettres tardaient ». C’est ainsi, je crois, que j’ai commencé à soliloquer. Mes chagrins d’amour inquiétaient mes amis. Plus on compatissait à ma douleur, plus j’en faisais des tonnes. Le samedi, on se cotisait pour me payer un billet d’autocar pour Alger et on guettait mon retour le dimanche pour connaître la suite de mon feuilleton amoureux. A Koléa, tout le monde raffolait de ma Fifi, tantôt blonde incendiaire, tantôt brune séraphique, jamais la même, mais toujours captivante puisque l’écrivain à la mémoire courte savait si bien la magnifier… sauf que j’ignorais que j’étais le seul à y croire ! Le samedi, quand l’autocar me dégueulait sur la place du 1er Mai, je devais d’abord semer les quelques cadets qui voulaient en avoir le cœur net car, malgré l’invraisemblance de mon idylle, ils étaient nombreux à m’envier. C’est alors qu’Alger me tendit la perche en me proposant ses portes dérobées donnant sur son côté cour où la légende convalescente reposait à l’ombre des alcôves : la Casbah séculaire, humble jusqu’à l’effacement, se laissait bercer par la voix languissante de Fadéla Dziria. Le petit peuple vaquait à ses occupations, loin des fanfares et des feux d’artifice, une oreille à l’affût d’un craquement de poutre, l’autre tournée vers le minaret. Haj El Anka chantait Sobhane Llah Yaltif, dénonçant la fatuité des hommes et leur inconsistance – il nous mettait en garde contre la prédation et l’opportunisme, mais qui l’écoutait dans le chahut des marmailles. Le nouveau monde n’augurait rien de bon. Quand les valeurs boursières se substituent aux valeurs fondamentales, l’humanité entière est en danger. D’un coup, je perdis de vue Fifi pour m’initier au Vieil Alger. Les traditions veillaient au grain, et chacun y mettait du sien. Parfois, en m’aventurant un peu plus loin dans les quartiers ombragés, de jeunes gardiens du temple m’interceptaient. « Qu’est-ce que tu regardes à nos fenêtres, kho ? Tu ne connais pas les règles de la Horma ou bien est-ce que tu cherches à ce que l’on te tranche la gorge avec un tesson ? » Puis, dès qu’ils apprenaient que j’étais un cadet – en général synonyme de « orphelin de la guerre de libération » – toutes les demeures devenaient miennes. On était ainsi, dans le Vieil Alger, jaloux et méfiant, mais prêt à donner sa dernière chemise à moins pauvre que soi. Dans Bab el-Oued, où jamais Pépé le Moko n’avait osé traîner ses guêtres de peur de se faire étriper par Moh le virtuose du canif, où les plus redoutables des gros bras, qui roulaient des mécaniques à longueur de journée, changeaient pudiquement de trottoir lorsqu’ils croisaient sur leur chemin une femme du quartier, où la redjla se voulait d’abord rectitude et honneur, le Vieil Alger résistait à l’abâtardissement. Personne ne s’y sentait isolé ou largué. Au moindre déboire, la houma entière se mobilisait. Les fêtes, comme les funérailles, étaient l’affaire de tous. Une galette suffisait à nourrir deux familles. Quant au festin, on le puisait dans l’étreinte des proches et des amis. Solidaires, les Algériens ? Plutôt fusionnels. Un seul couteau les égorgerait, vaticinait l’adage populaire… Maintenant que j’y pense, Alger a été plus qu’une cité, elle était une famille. Ses murs ébréchés, ses venelles tortueuses, la pénombre de ses portes cochères ne menaçaient pas son âme. On était pauvres, mais heureux, et on savait mieux que personne faire d’une toile d’araignée un jardin suspendu.

Lâchée par les uns, lynchée par les autres, à huis clos dans son martyre, Alger continue de prendre les choses en vrac et ne dit rien. Elle s’instruit, semble-t-il. Et puis elle a connu pire et suppose qu’elle n’en a encore rien vu. Cependant, colossale dans sa douleur, telle une salamandre, elle renaît tous les jours de ses autodafés. Confiante parce qu’aguerrie. Plus blanche que jamais. Et si, malgré tant de chagrins, elle sourit encore, c’est parce qu’elle a compris où est son salut : pour vivre heureux, il faut vivre sans rancune.

Yasmina Khadra

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