STEPHANE MANCHELIN

Stéphane Manchelin, acolyte de vos évasions littéraires

INTERVIEW DE STÉPHANE MANCHELIN, LIBRAIRE

ACOLITT’ – Quelques mots pour présenter le site www.acolitt.com aux lecteurs ?

STÉPHANE MANCHELIN – « acolitt’ c’est moi ! » parodiant Gustave Flaubert. Crise de la quarantaine oblige, je me suis décidé qu’il était grand temps de mettre du sens dans ma vie : allier passions et métier. Certains s’offrent un bolide décapotable, moi, je me suis offert et offre à tous une librairie en ligne – ou plus précisément une agence de voyages littéraires spécialisée dans les Littératures Policières, dans le polar d’ici et d’ailleurs.

ACOLITT’ – Et pourquoi acolitt’ ?

STÉPHANE MANCHELIN – acolitt’ est une librairie complice d’évasions littéraires, un acolyte le temps d’un voyage littéraire. Le contenu a été dicté par mes passions : le polar, genre pluri-forme, la transmission, l’échange et l’appétence pour l’histoire et l’actualité internationales.

ACOLITT’ – Avant acolitt’, que faisiez-vous ?

STÉPHANE MANCHELIN – Après une vingtaine d’années comme cadre dans de grands groupes internationaux, je me reconvertis en libraire, conseiller voyage et e-commerçant. J’ai depuis toujours été un grand lecteur de littérature blanche et de polars, un visiteur de librairies et de bibliothèques, un bibliophile et biblio(onio)maniaque – acheteur (compulsif) de livres.

ACOLITT’ – Le métier de libraire indépendant semble de plus en plus condamné avec la concurrence sur internet de poids lourds tels qu’Amazon, la Fnac & Co., la survie précaire des librairies indépendantes de quartier, des lecteurs moins nombreux, des marges assez faibles, alors pourquoi se lancer dans l’aventure avec www.acolitt.com ?

STÉPHANE MANCHELIN – Pari fou ? non je ne crois pas. Le comportement d’achat des lecteurs a définitivement changé mais s’il est une chose que les grands sites marchands n’offrent pas, ce sont les conseils d’un libraire. Des algorithmes et les chat-bots (meilleures ventes, les personnes ayant acheté ce livre ont également acheté x ou y, etc.) ne font que réduire l’éventail des livres proposés aux lecteurs. Ainsi les best-sellers annoncés deviennent des best-sellers et des chefs d’œuvre passés sont irrémédiablement oubliés. Acolitt’ veut bâtir un catalogue qui accorde la place que méritent des romans victimes des phénomènes de la best-sellerisation et de la sérialité des best-sellers qui appauvrissent la littérature.

ACOLITT’ – C’est un positionnement qui se veut politique ?

STÉPHANE MANCHELIN – Acolitt’ est une librairie sur Internet plus qu’un site marchand de livres. Ce qui me parait essentiel, c’est de poser un lien humain entre l’auteur du livre, l’éditeur, le lecteur. Un premier trait d’union entre la création de l’œuvre et sa visibilité au public. Cela mérite des mots, un échange. Un livre est un partage, sauter le maillon du libraire et commander sur un site comme Amazon, c’est enlever de l’essence aux livres, c’est assécher l’écriture. Je milite ainsi pour une présence de qualité de libraires sur Internet. La disparition des libraires mènerait à un rétrécissement de l’espace pour les nouveaux écrivains, écrabouillés sur les autoroutes des grands groupes financiers qui éditeront des standards productifs, et puis des best-sellers auto-programmés qui leur feront fortunes, et quelques alibis culturels. L’idée est ainsi de casser certains codes de la vente en ligne et mettre de l’humain, un libraire, une expertise, une passion pour les Littératures Policières.

ACOLITT’ – Littératures Policières ? Pourquoi le pluriel et les majuscules ?

STÉPHANE MANCHELIN – Le polar reste un genre minoré face à la littérature blanche, la grande Littérature. Pourtant le polar est multiple et regroupe romans policiers, thrillers, le roman noir, le polar historique, etc. et la ligne entre le noir et la blanche est parfois vraiment floue. L’Étranger de Camus est selon moi un chef d’œuvre du roman noir et que dire de Crime et Châtiment ou même du Goncourt 2016, Une Chanson Douce de Leïla Slimani ? L’écriture peut être directe, sèche et violente chez certains auteurs de polar mais également poétique ou chantante chez d’autres. Dans beaucoup de romans, le noir laisse filtrer de brefs moments éclairés et éclairants sur des sentiments ou des valeurs d’une beauté non soupçonnée.

ACOLITT’ – D’où le pluriel et les majuscules ?

STÉPHANE MANCHELIN – Sans oublier le fait que la librairie se veut une « agence de voyages » littéraires, le pluriel résulte aussi de la multitude des destinations proposées. Le polar s’internationalise et beaucoup de pays où la parole était surveillée voient aujourd’hui des auteurs s’exprimer sans censure au travers du roman noir et du polar historique. Le monde et l’histoire du monde se dévoilent dans les romans policiers.

ACOLITT’ – Et pourquoi proposer des romans policiers en particulier ?

STÉPHANE MANCHELIN – Avant tout parce que je suis féru de polars. Très grand lecteur depuis toujours, j’affectionne particulièrement ce genre : le jeu intellectuel entre l’auteur et le lecteur des romans à enquêtes, les émotions vives des thrillers, la critique de nos sociétés via le roman noir. Je cite volontiers François Guérif, directeur de la collection Rivages Noir Payot. Pour lui, le polar est « le reflet de la société. Il permet de disséquer le monde, depuis les hautes sphères de la finance jusqu’aux bas-fonds. Tous les sujets peuvent être traités par le biais du polar, c’est ce qui fait sa force et son succès. »

De plus, acolitt’ est une agence d’évasions littéraires, évasions géographiques loin des clichés « carte postale » pour certaines destinations, loin des images négatives véhiculées par les médias pour d’autres. La librairie veut également offrir des évasions historiques via le témoignage d’auteurs autochtones qui diffère des Histoires Nationales que voudraient instaurer certains états.

ACOLITT’ – Par exemple ?

STÉPHANE MANCHELIN – La Guerre d’Algérie, la Guerre Civile Espagnole, les dictatures Sud-Américaines, la Ségrégation aux Etats-Unis, l’occupation japonaise de la Corée, l’Apartheid … Le mérite du roman policier est de démontrer que la propension à opprimer les faibles est universelle mais qu’il est possible de résister, non sans danger ni sans risque, à cette « loi du plus fort comme vérité naturelle ».

ACOLITT’ – Le roman policier est-il, par définition, gris et déprimant, violent et cynique, froid et désespérant ?

STÉPHANE MANCHELIN – Et bien, étonnamment, je ne pense pas, le polar est un genre formidable car cette littérature recèlent de véritables moments de grâce, au détour d’un livre, d’un chapitre, d’un paragraphe, d’une ligne. L’énergie, le courage, la persévérance des protagonistes se doivent d’être mus par une source lumineuse. On me dit parfois que les romans policiers sont trop pessimistes. J’aime répondre que le pessimisme est le décor sombre de l’intrigue, mais la résilience du détective, du policier, de l’enquêteur est une lumière plus vive encore. Aussi la lucidité n’est pas l’apanage du pessimisme. L’optimisme y est plus heureux non pas parce qu’il ne voit pas la réalité telle qu’elle est mais parce qu’il porte un regard différent sur elle : un regard de confiance en sa capacité d’agir.

ACOLITT’ – Ainsi, la lecture d’un polar n’est-elle pas incompatible avec un voyage touristique ?

STÉPHANE MANCHELIN – Bien au contraire, elle peut apporter, en plus du plaisir de l’intrigue ou de l’écriture, un regard plus éclairé sur l’histoire, la culture et les enjeux sociétaux passés ou actuels des pays visités. Acolitt’ n’est pas uniquement destiné aux touristes amateurs de polars. Ni même aux amateurs de polars désireux de nouveaux horizons. J’ai créé la librairie Acolitt’ comme une invitation, lors d’une lecture, à la découverte d’auteurs, de sociétés, de cultures proches ou lointains, de traditions, de philosophies ou regards étrangers, souvent décalés vis-à-vis d’un commentaire manichéen occidental, sur la nature humaine.
En conclusion, dans le monde actuel où trop lentement la parole se libère, le roman noir, le roman policier est un médium de témoignages, de contestation, de mémoire collective …

ACOLITT’ – Quels sont vos derniers coups de cœur ?

STÉPHANE MANCHELIN – Mes coups de cœur sont à retrouver sur le site www.acolitt.com ! Le catalogue est sélectif et original. Avec le temps, les retours des lecteurs, des auteurs et des maisons d’éditions, les nouveautés, mes lectures, il s’étoffera.

ACOLITT’ – Le mot de la fin ?

STÉPHANE MANCHELIN – Daniel Pennac, Comme un roman : « La vertu paradoxale de la lecture est de nous abstraire du monde pour lui trouver un sens. »

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