Les enquêtes de Rebus emmènent le lecteur dans les rues de la capitale écossaise, une ville à deux visages : touristique, historique et culturelle d’un côté, sombre, criminelle et terrible de l’autre.

Ian Rankin

I set out to write novels which could explore contemporary Edinburgh and take the reader into the city’s secret heart, where few tourists go […] never more than fifty yards from a pub.

Ian Rankin

Edimbourg est une ville qui entretient une relation ambiguë avec le secret. Équivoque car elle aime dévoiler son passé noir, métamorphosé en champ d’attraction touristique : Auld Toun (la vieille ville à l’héritage calviniste), sa partie souterraine labyrinthique, ses rues enfouies sous la surface, ses caves noires, sa place de Grass Market où avaient lieu les exécutions publiques : la ville de Dr. Jekyll and Mr. Hyde (le personnage de Robert Louis Stevenson inspiré d’un notable d’Edimbourg bien réel, Deacon Brodie). Équivoque car Embra répugne à exhiber son présent criminel et c’est dans ce décor qu’intervient l’inspecteur John Rebus en quête d’amères vérités loin de la frénésie touristique.

John Rebus, un Écossais véritable,…

… presbytérien, issu de la classe ouvrière et qui sans surprise boit énormément. Selon Rankin, il est travailleur, dur à la tache, introspectif, pessimiste, a un côté détective privé qui brise les règles. Il travaille mal en équipe, a une petite tendance anarchiste. Quand il ne poursuit pas les criminels, cet inspecteur amateur des Rolling Stones et lecteur de Dostoïevski et de la Bible noie ses états d’âme dans les pubs.

It’s happened. An idea for a novel that started as one situation and has blossomed into a whole plot. I’ve not written any of it yet, but it’s all there in my head from page one to circa page 250.

Ian Rankin

(Extrait de son journal, le 19 mars 1985)

JOHN REBUS

Le personnage du flic bourru, obstiné, inquisiteur mais non violent était initialement promis à une très brève vie fictionnelle. Dans le premier brouillon de Knots & Crosses (1987 – L’étrangleur d’Edimbourg), Rebus trouvait la mort à la fin du roman. Ian Rankin décide toutefois de lui laisser une chance, sans imaginer que ce livre (son premier livre) deviendrait le premier d’une série, d’une saga d’une vingtaine d’enquêtes.

Le titre, Knots & Crosses, arrêtera le nom du détective. Knots & Crosses est en fait un jeu de mots, une homophonie, à partir de Naughts and Crosses (le jeu du morion). Le patronyme de l’inspecteur s’inscrira ainsi dans la thématique de l’énigme, du message caché composé de nœuds de corde et de croix faites d’allumettes. Oxford avec Colin Dexter avec l’inspecteur Morse – le code, Edimbourg aura le détective Rebus – l’énigme.

Comme son auteur, John Rebus vient du comté de Fife …

… péninsule séparée d’Edimbourg par un bras de mer et que réunissent les grands ponts du Forth. Fils d’un hypnotiseur de cabaret, il grandit dans un village au cœur d’un bassin minier où l’avenir d’un jeune homme dans les années 1960-70 se résumait à choisir entre les puits de charbon, les docks des ports voisins ou l’armée. Le détective choisit l’armée, ce qui l’amènera en Irlande du Nord lors du conflit nord-irlandais, puis suite à une dépression à dériver vers un poste dans la police d’Edimbourg.

Chacune des enquêtes dont Let It Bleed (1996 – Ainsi Saigne-t-il) fournit au lecteur l’occasion de découvrir Edimbourg, ses aspects agréables et ses côtés sordides. John Rebus nous guide ainsi dans la capitale de l’Écosse et en sa compagnie nous fréquentons les pubs enfumés où nous croisons une faune de petites frappes, d’hommes de pouvoir corrompus, de parieurs minables, de groupes de nationalistes écossais …

ainsi saigne-t-il

John Rebus : une sorte de Maigret qui serait issu de la génération des Rolling Stones

Claude Mesplède

acheter ainsi saigne-t-il

John Rebus est un misanthrope professionnel …

… dont le cynisme naturel est quotidiennement nourri par le sordide des enquêtes qu’il mène. Prompt à la confrontation, il prend plaisir à se moquer de l’autorité ; il fume et boit (avec excès) ; il emploie des méthodes de loup solitaire à la limite de la légalité.

C’est l’image ultime du flic rebel qui préfère le travail “old school” aux méthodes de police modernes. Un personnage imparfait, pessimiste, une âme en peine qui ne trouve le salut qu’au comptoir d’un pub, The Oxford Bar, une pinte de bière à la main.

Outre la richesse des intrigues et des dialogues, la personnalité de l’inspecteur John Rebus constitue le principal intérêt des romans de Ian Rankin, construits sur l’interaction conflictuelle entre la vie professionnelle et la vie sociale de Rebus, qui n’est qu’échecs et courtes aventures sentimentales. Sa femme, Rhona, l’a quitté car il travaillait trop et les conversations avec leur fille, Samantha, sont le plus souvent houleuses.

oxford bar john rebus

Les Rolling Stones, le rock des années 1970-90, Dostoïevski, Walt Whitman, la Bible, les pubs, la bière, le whisky peinent à réconforter son quotidien. Son problème d’alcool s’accentuera au fil des romans, tout comme son cynisme. Pourtant sous cette dure carapace perce par intermittence une réelle dose d’humanité, surtout à l’égard des petits malfrats, des marginaux, des laissés pour compte de la capitale écossaise. Profondément humain (un peu macho), il mène ses enquêtes avec méthode sans jamais avoir de certitudes. 

John Rebus, “le plus désabusé des policiers”…

… s’attaque de façon résolue à la criminalité urbaine écossaise tout en sachant que le triomphe de la justice est toujours momentané et précaire.

La dualité de Rebus (dur avec les puissants, conciliant avec les faibles) est à l’opposé de la capitale écossaise, selon Ian Rankin. À travers les romans, explique Rankin, j’essaie d’expliquer au monde, comme à moi-même, ce qu’est vraiment Edimbourg. Il n’existe pas de meilleure façon pour décrire une ville, pour découvrir chacune de ses strates, que les investigations d’un détective qui connait ce terrain comme sa poche. Il y a deux Edimbourg, l’une touristique, ville de culture et d’histoire, avec ses monuments, ses musées et ses traditions. Et l’autre, la vraie d’après Rankin, celle du crime, de la drogue, du désespoir, l’Edimbourg noire.

Edimbourg est le rêve d’un dieu fou, capricieux et maléfique

Hugh MacDiarmid (poète écossais)

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