
À l’ère des bouleversements technologiques et des mutations du langage, le professeur Assana Brahim, Camerounais, enseignant d’université et l’auteur de dizaines de livres dans plusieurs genres littéraires, propose une réflexion audacieuse sur l’écriture à travers son concept d’« écrivaintologie ». Entre disparition de l’auteur, quête de sens et hybridation des savoirs, il redéfinit le rôle de l’écrivain dans un monde en constante transformation. Dans cet entretien, il invite à penser la littérature comme une expérience à la fois intellectuelle, existentielle et profondément humaine.
Écrire, c’est s’effacer…
Vous proposez avec « l’écrivaintologie » un terme nouveau. Comment le définiriez-vous simplement pour un lecteur qui le découvre ?
A.B. : Telle que definie dans mes ouvrages, l’écrivaintologie s’évertue à se faire cerner à travers l’univers riche des approches de la littérature. Elle se positionne comme une étude qui pose le problème du paradoxe de la production textuelle et se définit comme une approche conceptuelle de la dis-parution de l’écrivain, autrement dit du questionnement de son effacement dans son essence créative. Science ou art de l’écriture – du point de vue littéraire et linguistique, dans un esprit proche de l’analyse du discours littéraire –, elle est une démarche qui pose la question de la fin de l’écrivain, ou tout au moins de son gommage dans le texte, et partant dans le champ social à travers son statut du faiseur d’œuvres de fiction et sa fonction sociale, voire sa créativité qui ne devient une création qu’avec le concours du personnage (qui est l’objet principal de l’analyse critique du texte) et de la réception (qui est l’instance susceptible de faire et/ou de défaire l’auteur).
Dans cette perspective, l’écrivain, à travers une parution littéraire, devient l’objet des mécanismes de la disparition réelle, virtuelle ou potentielle à travers sa réincarnation dans le champ social de la réception de son œuvre ou à travers sa désincarnation par ses personnages.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de réfléchir à l’écriture non seulement comme un art, mais comme une véritable « science » de l’écrivain ?
A.B. : La logique de l’écrivaintologie est une approche qui s’évertue à se faire cerner à travers l’univers riche des approches de la littérature. Elle se positionne comme une étude qui pose le problème du paradoxe de la production textuelle et se définit comme une approche conceptuelle de la dis-parution de l’écrivain, autrement dit du questionnement de son effacement dans son essence créative.
Cette approche associe la littérature et la science dans une fonction pédagogique (on parle de didacture qui mêle l’œuvre et l’ouvrage ou « œuvrage »). La « science » littéraire ou la « littérature » scientifique (la « scienture ») a l’avantage d’être l’apanage d’un seul « scientifique » (appelé « écrivaintologue » qui est plus proche d’un auteur des textes de développement personnel, d’élévation spirituelle, d’intelligence émotionnelle ou de manuel éducatif que d’un poète rêveur, d’un dramaturge divertissant ou d’un romancier intrigant) qui fonde sa conventionnalité universaliste, son autorité argumentative et sa légitimité épistémologique. Ainsi, face à ce monde de « paresse » et d’homoïdisation de la création et de la connaissance, l’écrivaintologue s’écarte des textes classiques pour créer des genres hydries qui allient la science et l’imagination, la rationalité du bon sens que partage le monde et l’émotivité des connaissances mystérieuses d’un génie, les réalités établies durant des siècles et les vérités enfouies dans l’esprit créatif.

Dans votre ouvrage, écrire semble aller bien au-delà des mots. Peut-on dire que l’écriture est, pour vous, une manière de comprendre la vie ?
A.B. : Tout à fait. Après tout, être écrivain, c’est écrire son existence, écrire contre sa mort, survivre par les mots après sa disparition.
Pensez-vous que tous les écrivains, consciemment ou non, sont en quête de sens lorsqu’ils écrivent ?
A.B. : La littérature aime à comprendre le monde et par voie de consequence à lui donner un sens. Au demeurant, l’écrivaintologie peut convoquer plusieurs disciplines scientifiques. Au fond, cette question shakespearienne « Être ou ne pas être ?» n’a pas pris de ride dans ce monde contemporain où le paraitre se substitue bien souvent à l’être. Étudier un écrivain, c’est poser la question de la conscience qui accompagne son essence et son existence.
Vous accordez une importance particulière à la lettre. Pourquoi revenir à cet élément fondamental du langage aujourd’hui ?
A.B. : La créativité littéraire reste avant tout l’esthétisation par le langage. En écrivaintologie, l’écriture est prise dans un sens large. D’une part, elle est le fruit de la réflexion (on peut parler de lettrature ou littérature de l’écrit où elle est le reflet de la mémoire) et d’autre part, elle est celui de l’intuition où la parole est la mémoire même).
Votre réflexion fait écho à des figures majeures comme Stéphane Mallarmé. En quoi son approche de la page et du silence vous inspire-t-elle encore aujourd’hui ?
A.B. : Je définis parfois l’écrivaintologie comme un mouvenement post-surréaliste. Le courant symboliste, qui prone l’hermétisme cher à Mallarmé, est important pour l’écrivaintologue en raison du fait que le langage courant disparait d’un point de vue sémantique.
Vous évoquez des formes d’écriture qui se rapprochent de l’image ou de l’art visuel. Est-ce une évolution naturelle de la littérature selon vous ?
A.B. : L’art littéraire moderne est avant tout un art multimodal et intermédial. Tout travail d’hybridation, de transformation et de disparition est cher à l’écrivaintologie.
Des mouvements artistiques comme le lettrisme ou Fluxus ont exploré ces pistes. Estimez-vous qu’ils ont ouvert la voie à votre réflexion ?
A.B. : De manière générale, l’écrivaintologie fait suite à plusieurs courants dont elle s’inspire. Toutefois, rappelons ses attributions principales :
- Dis-parution : textes anonymes, plagiat et impostures littéraires, pastiche, débrayage, censure, pseudonymie.
- Écriture par l’Intelligence artificielle : intérêt aux écrivaintoïdes et aux autres sujets de l’humanité numérique (dis-paruture).
- Identité littéraire : dédoublement de l’auteur, transformation de l’identité de l’écrivain.
- Littérature orale rénovée : littérature audiovisuelle, traduction automatique, lecture automatique des textes numériques, littérarité et dé-extinction, livres saints et auctorialité, traces scripturales de l’oralité (oravaintologie).
- Prélittérature : littérature des fautes, réécriture comme un nègre, masquage de l’identité énonciative, littérature embryonnaire et genèse des œuvres célèbres, production des textes scolaires, écrivain en herbe (lettrature).
- Entrepreunariat du livre : problématiques juridiques des publications, rôle correctif de l’édition, redéfinition du pacte scripturaire par la lecture, construction de la paratopie par la réception légitimant, révolutions littéraires, survie de l’écrivain par la consommation, panthéonisation des auteurs.
- Littérature « scientifique » : transformation d’horizon d’attente, littérature d’idée, hybridation des genres et des domaines de production littéraire, artistique et scientifique.

La quête du sens est au cœur de votre démarche, tout comme chez Marcel Proust. Son œuvre a-t-elle influencé votre manière de penser l’écriture ?
A.B. : Proust intéresse l’écrivaintologie, notamment au sujet du monde disparu à ressusciter ou de l’accomplissement de l’écrivain. Par ailleurs, il faut noter que chez l’écrivaintologue, la littérature devient le moyen par lequel le dédoublement de soi est une forme d’expression comme le pense Marcel Proust : « Le moi qui se manifeste dans l’œuvre, c’est au fond de nous-même en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. »
Vous parlez aussi de la « disparition de l’écrivain ». Cela signifie-t-il que l’auteur doit s’effacer derrière son œuvre ?
A.B. : Un peu plus que cela. Le mot clef de l’écrivaintologie est la dis-parution qui se rattache au mot « effacement » se définissant comme le fait de s’anéantir, de dédoubler ou de se dédoubler. Cela relève même l’essence de la vie : procréer et périr.
Quel regard portez-vous sur les jeunes écrivains aujourd’hui, notamment en Afrique ? Ont-ils une manière différente d’aborder l’écriture et le sens ?
A.B. : Les jeunes écrivains ont divers talents innovants et promoteurs. L’écrivain théoricien que je suis leur préconise d’explorer les meanders de l’esthétique afin de fixer des modalités d’écriture originale comme les propose l’écrivaintologie.
Que souhaiteriez-vous que le lecteur retienne après avoir découvert L’Écrivaintologie ?
A.B. : L’écrivaintologie est avant tout une curiosité à découvrir ou un champ à exploiter et à enricher. De manière simple, elle est la théorie de l’écrivain effaceur et de la littérature effacée. Aussi, l’écrivain est une personne qui n’écrit que pour effacer. Elle fait émerger le concept de « l’écrivain-effaceur » qui peut aussi être un « écrivain effacé » ou mieux une « littérature effacée » (notamment par l’énonciation ou l’intelligence artificielle). L’écrivaintologue est donc une sorte d’« effaceur effacé ». Il peut être illustre (avec une prospérité posthume) ou effacé par le temps, parce qu’il a été un auteur raté, inapte, censuré ou critiqué comme nul. L’écrivaintologie est une tentative de recentrage de la notion de la littérature autour de l’idée de l’effacement. Elle est un courant littéraire qui définit tout ce qui se rapporte au fait littéraire (écrivain, œuvre, public, éditeur, événement culturel) d’un point de vue de la disparition. C’est parce que cette disparition est souvent paradoxale et marquée par l’effet de dédoublement qu’on préfère parler de dis-parution. Cela se manifeste par un paradoxe (écrire, c’est s’effacer) traduit par le postulat : être et ne pas être à la fois.
Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO
