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  • « La lumière des ancêtres » : le regard de Laetitia

    Une nuit d’insomnie, un homme fatigué ouvre une Bible. Il ne cherche pas à déclencher une révolution spirituelle. Il cherche simplement le sommeil. Pourtant, quelques pages suffisent à faire basculer cette nuit ordinaire dans une aventure intérieure où la foi, la raison, la conscience et la mémoire familiale vont se mesurer les unes aux autres.

    C’est ainsi que s’ouvre La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA, récit de 130 pages qui a paru aux Editions KADEÏ à Yaoundé, en juillet 2026.
    Dès les premières pages, La lumière des ancêtres installe son paradoxe. La Bible, longtemps présentée au narrateur comme « le livre absolu » et « la vérité incontestable », devient précisément l’objet d’une lecture inquiète et scrutatrice (p. 20). Et ce déplacement constitue le véritable moteur de ce livre. Il ne s’agit pas de raconter une conversion ou une apostasie, mais de mettre une
    conscience devant ses propres contradictions. La question pourrait se formuler ainsi : que reste-til de la foi lorsque celle-ci accepte de passer par l’épreuve du doute ?


    Le premier chapitre, « Par une nuit d’insomnie », est représenté par un corps épuisé, des douleurs aux jambes, qui rappellent une fragilité physique ancienne, mais l’esprit refuse de s’abandonner au sommeil (p. 19). La Bible saisie presque au hasard devient alors un miroir. À mesure que la lecture avance, les récits bibliques familiers changent de relief. Les épisodes de la Genèse, le déluge, Sodome et Gomorrhe, puis surtout l’histoire de Job ne sont plus
    seulement considérés comme des récits fondateurs : ils sont soumis à la question morale.


    C’est avec Job que le malaise devient véritablement dramatique. Entre les pages 30 et 36, Pierre NANTIA s’attarde sur le fameux pari entre Dieu et le Diable. Job est présenté comme un homme intègre, prospère, attaché à Dieu. Pourtant, pour démontrer sa fidélité, il est dépouillé de ses biens, privé de ses enfants et finalement atteint dans sa chair (pp. 30-34). La restauration finale de sa
    fortune et la naissance de nouveaux enfants ne suffisent pas à effacer la question essentielle : une souffrance infligée à un innocent peut-elle être justifiée par une récompense ultérieure ? Pierre
    NANTIA ne cherche pas à neutraliser le choc de son récit par des explications théologiques. Il préfère le laisser produire son effet moral. Le lecteur est ainsi placé devant une tension que le narrateur refuse de résoudre trop facilement : peut-on déclarer injuste un acte lorsqu’il est commis par un homme et le considérer mystérieusement juste lorsqu’il est attribué à Dieu ? Cette démarche est annoncée dès l’avant-propos. Pierre NANTIA précise que sa quête ne consiste pas à « déboulonner le divin », mais à le libérer de certains récits qu’il juge incompatibles avec l’idée d’un Dieu infiniment bon et juste (pp. 13-14).
    La nuance est importante.

    La lumière des ancêtres n’est pas construit comme un réquisitoire contre la croyance ; il s’agit plutôt d’une fiction de confrontation, dans laquelle la foi héritée est mise à
    l’épreuve de la conscience. C’est précisément ce qui conduit au deuxième chapitre, « Rencontre avec l’archange ». À partir de la page 39, la réalité bascule dans le fantastique. Le narrateur se retrouve dans un univers céleste étrange, privé momentanément de son handicap physique, avant de rencontrer l’archange Michel, qui n’est pas seulement un personnage surnaturel, mais l’incarnation d’une autorité qui exige l’obéissance et suspecte la pensée critique. Il reproche au narrateur de confondre « liberté de pensée » et « erreur » et lui demande de renoncer à son
    raisonnement (p. 50). Le dialogue prend alors une dimension qui dépasse la religion. Derrière l’affrontement entre l’ange et l’homme se dessine une question politique et sociale : que devient
    la liberté lorsqu’une autorité prétend détenir seule la vérité ?
    La force de cette construction tient au fait que l’archange n’est pas présenté comme une simple
    entité. Il argumente, accuse, questionne et défend un ordre. Le narrateur, de son côté, n’est pas davantage transformé en héros infaillible. Il demeure un homme traversé par ses hésitations, ses
    colères et ses contradictions.

    Tout ceci explique également le rôle central de Maa Yoho’o et Maa Magni. La grand-mère et la mère de l’auteur, qui ne sont pas de simples figures affectives placées en arrière-plan, mais qui constituent le véritable socle éthique du récit. Dans l’avant-propos, leur enseignement est résumé par des principes élémentaires : détester le mensonge, le vol, la malhonnêteté et la duperie (p. 15). Leur autorité ne vient ni d’un diplôme théologique ni d’une position institutionnelle. Elle vient du travail, du sacrifice, de la transmission et d’une morale
    vécue. Par conséquent, La lumière des ancêtres n’est pas une lumière opposée au divin. Elle représente plutôt une autre source de discernement : celle de la mémoire familiale, de l’expérience et de la conscience morale.

    L’ouvrage établit un dialogue singulier entre deux héritages : d’un côté, les récits religieux reçus comme vérités ; de l’autre, les valeurs transmises par des femmes qui, bien qu’analphabètes, ont appris à leurs enfants à distinguer le juste de l’injuste. Cette tension nourrit également la satire du troisième chapitre, « Au panthéon des veules ». La fiction quitte progressivement la seule interrogation théologique pour rejoindre le terrain politique. Les figures de Noé, Abraham, Loth ou Paul sont relues à travers les mécanismes de pouvoir, de
    courtisanerie, de soumission et d’opportunisme.

    Aux pages 110 à 113, le parallèle devient explicite : les sociétés terrestres et l’univers céleste semblent fonctionner selon des logiques comparables, récompensant parfois le zèle des courtisans et sanctionnant l’audace des justes.


    La satire est l’un des instruments les plus efficaces de l’écriture de Pierre NANTIA. Les personnages bibliques deviennent des figures de comportements contemporains. Le paradis, lui-même, est une caricature de la société organisée autour de l’allégeance. La formule « Sur terre
    comme au ciel, le système est le même » (p. 111) condense cette lecture politique du récit. Il ne
    s’en prend donc plus seulement aux incohérences perçues dans les textes religieux : il interroge la
    facilité avec laquelle les sociétés humaines sacralisent leurs propres hiérarchies.


    Le quatrième chapitre, « Le séjour des intrépides », radicalise cette confrontation. La descente vers l’enfer devient une épreuve physique et morale. Le narrateur est soumis à la douleur, mais ce sont les voix de Maa Yoho’o et de Maa Magni qui lui permettent de tenir. Leur surnom, « Moo Ngui », c’est-à-dire « petit lion », prend alors une valeur symbolique forte (pp. 87-88). L’enfant handicapé que la société aurait pu condamner à la marginalité devient, dans la fiction, celui qui refuse de courber l’échine devant une autorité qu’il juge injuste.


    L’enfance de l’auteur y est pour beaucoup dans son écriture. Son enfance à Ndaa, dans l’Ouest du
    Cameroun, son handicap apparu dès l’enfance, son parcours scolaire et universitaire, sa vocation
    d’enseignant, l’avertissement de sa grand-mère, qui lui faisait comprendre que l’abandon de l’école
    pouvait le conduire à devenir mendiant. Et la peur de cette destinée qui s’est transformée en moteur de résilience et qui constitue la trajectoire du narrateur de La lumière des ancêtres.


    Il serait toutefois réducteur de confondre intégralement l’auteur et le narrateur de La lumière des
    ancêtres
    . Le récit puise effectivement dans son expérience personnelle, mais il a su la transformer par les procédés de la fiction. Le handicap est ici une métaphore et à la fin de l’ouvrage,
    l’expression selon laquelle le narrateur aurait cessé d’être « handicapé d’esprit » pour ne rester que physiquement handicapé résume cette évolution. Le corps n’a pas changé ; le regard sur le monde,
    lui, s’est déplacé.


    La lumière des ancêtres n’est ni un essai théologique classique ni un roman fantastique au sens strict. Il emprunte au conte philosophique sa structure argumentative, au fantastique son dispositif d’irruption de l’au-delà, à la satire son goût de la caricature et au pamphlet son énergie polémique.


    L’écriture de Pierre NANTIA est volontairement orale, directe, parfois mordante. L’humour sert souvent à désamorcer la gravité des questions soulevées. Les comparaisons inattendues, les images démesurées et les scènes grotesques donnent au récit une respiration populaire.

    Pierre NANTIA ne cherche pas la neutralité, il cherche le débat. La provocation dans ce livre est pour lui une stratégie narrative : pousser les certitudes jusqu’à leur point de rupture pour obliger le lecteur à regarder autrement ce qu’il croyait connaître.
    Le réveil ne signifie pas que toutes les questions ont trouvé une réponse. Le narrateur revient dans
    le monde réel avec ses limites physiques et une société qui, elle, n’a pas miraculeusement changé. Ce qui a changé, c’est son rapport à elle. Son voyage onirique est un passage, un voyage d’initiation : il ne s’agit plus de vivre sous la peur d’un châtiment, mais de chercher la vérité dans la conscience, la dignité et la capacité de discerner.


    Aux pages 114 et 115, cette évolution s’élargit encore. La Bible est refermée, mais non rejetée. Elle pourra être relue avec des « yeux plus éclairés ». D’autres traditions religieuses sont également évoquées dans le souci d’élargir la perception du divin. La spiritualité qui se dessine alors ne se laisse plus enfermer dans une étiquette : elle se veut guidée par la conscience, le bon sens et le bien.
    La lumière des ancêtres ne cherche pas à opposer la foi à la raison, ni les ancêtres au Dieu des religions, mais demander ce que la foi peut devenir lorsqu’elle accepte de dialoguer avec la conscience, quand le doute cesse d’être nécessairement une faiblesse pour devenir une méthode de
    recherche. Dans cette perspective, les ancêtres du titre ne sont pas seulement ceux dont la mémoire accompagne le personnage, ils représentent une exigence morale antérieure aux systèmes, aux
    institutions et aux dogmes : travailler honnêtement, protéger les faibles, résister à la facilité, refuser le mensonge. La lumière qu’ils transmettent n’a rien de spectaculaire. Elle tient dans une manière de vivre.


    C’est pour toutes ces raisons que La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA mérite d’être lu. Sa
    véritable matière n’es ni le ciel ni l’enfer, mais cette zone fragile où une conscience humaine tente de rester libre face à toutes les autorités qui prétendent penser à sa place. La nuit
    d’insomnie qui ouvre le récit n’aura donc pas été une parenthèse. Elle aura constitué l’espace nécessaire à une naissance : celle d’un regard débarrassé, autant que possible, de la peur et rendu à sa responsabilité.

    Laetitia DONG Sanam




  • « La lumière des ancêtres » : une rencontre sous le signe du questionnement

    Malgré la pluie qui s’est abattue sur Yaoundé avant la rencontre, le public a répondu présent ce samedi 19 septembre 2026, à l’espace Au Comptoir des arts, à Dragage, à l’occasion de la dédicace de La lumière des ancêtres du Camerounais Pierre NANTIA.

    Dans une atmosphère chaleureuse et propice aux échanges, l’auteur, entouré de l’éditrice Pauline ONGONO, du modérateur Ray NDEBI et de Laetitia DONG S., pour la note de lecture, a partagé les réflexions qui traversent son ouvrage de 130 pages. Plusieurs questions ont été abordées autour de la religion, des dogmes, de la spiritualité et de la place accordée à Dieu dans la compréhension des événements de la vie.

    Pierre NANTIA se définit comme un agnostique. Une posture qui l’amène notamment à questionner l’idée selon laquelle tout malheur devrait nécessairement être imputé à Dieu.

    Cette rencontre a été le lieu d’une réflexion sur les croyances, les certitudes et la nécessité de poser, parfois, les bonnes questions.

    Lisez la note de lecture de Laetitia DONG SANAM ICI

    La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA est disponible à la vente au prix de 5 000 FCFA à la Librairie des peuples noirs (Yaoundé), sur l’application @ppteere

    Contacts : +237 675353268 / +237 677298441 / editionskadei@gmail.com



    QUELQUES IMAGES DE CETTE RENCONTRE




  • La poésie est-elle élitiste ?

    Hier, je regardais un film médiéval, et la poésie était partout : dans les chants, les berceuses, les récits, les proverbes, les louanges, toutes les cérémonies. Elle n’était pas l’apanage des plus instruits ou des plus nantis. Non, elle était utilisée par tous. Elle n’a donc rien, à l’origine, d’un langage réservé à une minorité !
    « Je ne comprends rien à la poésie » est une phrase que l’on entend trop souvent. Et aujourd’hui encore, plusieurs ont l’impression que les poèmes ont leurs propres codes et qu’il faut les connaître pour avoir le droit d’y entrer.

    Je suis d’avis que certains poèmes sont  »difficiles ». J’en ai déjà lus qui demandent du temps, des connaissances ou plusieurs lectures. Mais difficulté et élitisme ont-ils la même signification ? Je pense que non, parce qu’une œuvre peut être exigeante sans fermer sa porte au lecteur. « Les fleurs du mal » et « Balafon » m’auraient dégoûtée de la poésie.

    Je pense que le vrai problème se trouve ailleurs : dans la manière dont on parle de la poésie. La critique, l’école, certains milieux littéraires sont les maîtres de ces appréhensions.
    À l’école, par exemple, la poésie est presque toujours présentée comme un exercice à résoudre : trouver les figures de style, expliquer les métaphores, deviner ce que l’auteur a voulu dire… On cherche la bonne réponse avant de se demander ce que le texte nous fait ressentir. On exige aux apprenants de savoir parler de métrique, de symbolisme, d’intertextualité, de références historiques… Celui qui dit simplement « ce poème me plaît » a tout de suite l’impression de ne pas en dire assez, parce qu’il ne l’a pas prouvé avec les éléments littéraires qui légitiment son appréciation.

    Un poème a-t-il besoin d’être entièrement compris pour être apprécié ? A mon avis, on peut ne rien connaître à la métrique et être touché par des vers, tout comme on peut ne pas savoir reconnaître un alexandrin et garder une phrase en tête pendant des années. On peut aussi ne pas l’aimer. Les deux réactions sont légitimes.

    La poésie contemporaine se mêle au rap, circule sur les réseaux sociaux et permet à plusieurs personnes de découvrir qu’elles aiment la poésie, sans avoir forcément ouvert un recueil depuis l’école. Une preuve qu’il ne faudrait pas rendre la poésie plus simple à tout prix pour la rendre accessible et appréciée. Pour aimer un poème, on peut commencer par une émotion, une image, une phrase… Le reste viendra, ou pas.

    Le problème n’est peut-être pas le poème, mais la porte qu’on a placée devant l’aspirant lecteur de poésie.

    Qu’en pensez-vous ? Élitiste ou pas ?




  • Hdh ou Fdf ? ou la violence conjugale mise à l’épreuve du regard des autres

    Hdh ou Fdf ? débute par une scène familière : deux hommes, Coco et Caca, discutent entre eux. Caca se met à parler des coups qu’il inflige à son épouse, comme d’une chose presque ordinaire. Pour lui, sa femme est « têtue », et les gifles sont une manière de rétablir l’ordre qu’il croit naturel. Coco, lui, refuse cette logique. La conversation tourne alors à un affrontement entre deux façons de concevoir la relation conjugale : l’une fondée sur la domination, l’autre sur le respect.

    Jean-Pierre Noël BATOUM, prêtre et auteur de plusieurs textes, a choisi d’entrer dans son sujet par le dialogue. Un choix efficace, parce qu’ainsi Caca se révèle par ses propres mots. Il n’a pas besoin d’être présenté comme un homme violent : sa façon de parler de sa femme et de justifier les coups suffit. Coco, avec sa position directe et parfois provocatrice, s’engage tout de suite à obliger Caca à vraiment regarder ce qu’il fait. Il ne se contente pas de reprocher à Caca de frapper sa femme, il pointe la contradiction de cette prétendue force : pourquoi celui qui se dit fort ne l’est-il que devant une femme ?

    L’opposition de perception entre les deux hommes porte une bonne partie de la tension de cette nouvelle de 18 pages.

    Jean-Pierre Noël BATOUM ne s’arrête pas dans cet échange entre Coco et Caca ; il élargit le problème vers un groupe plus grand. Caca ne doit plus seulement répondre de ses actes devant son épouse et Coco, ses collègues décident eux aussi de prendre leurs distances. Personne ne vient plus à sa rencontre. Les plaisanteries disparaissent, les salutations aussi. Si une chaise reste libre, Caca sait qu’elle ne lui est pas destinée. Lui qui avait l’habitude de s’intégrer dans les discussions de groupe sans avoir à y penser, est mis à l’écart comme un déchet nauséabond. Caca découvre ce que signifie être rejeté par ceux dont il attendait jusque-là reconnaissance, amitié. La solitude devient peu à peu concrète.

    Coco, son supérieur hiérarchique, prend pourtant soin de ne pas transformer cette exclusion en règlement de comptes. Il veille à ce que Caca continue de percevoir son salaire. Car même si son but est de condamner la violence et faire prendre conscience à Caca, il ne souhaite pas précipiter sa famille dans la difficulté.

    Caca est de plus en plus triste, abattu… Chez lui, il ne commande plus. L’ogre a disparu. Il est l’ombre de lui-même. Son silence contraste fortement avec le personnage des premières pages. L’homme qui occupait tout l’espace domestique par sa colère ne sait plus quoi faire de cet espace, maintenant que les autres ont cessé de se soumettre à sa présence.

    Son épouse, elle, reste attentive à ce changement. Elle s’inquiète. Elle ne se réjouit pas de voir son mari perdre son pouvoir. Même si elle souffrait de ses insultes et de ses violences, sa vie reste liée à la sienne. Une attitude contradictoire retrouvée chez plusieurs femmes qui vivent des violences conjugales au quotidien.

    Caca n’en peut plus d’être ignoré. Son rendement au travail en prend un coup. Il a peur de perdre son travail. Convoqué par Coco, c’est tout abattu qu’il dit que son travail est tout ce qu’il lui reste. Et sa femme alors ? Et ses enfants ? Que représentent-ils pour lui ? Coco, agissant comme les propriétés du fruit qui porte le même nom, apaisé tout de suite le cœur et les pensées de Caca, qui comprendra cette leçon d’isolement qui a failli le « tuer ». Et par une suite d’événements, Coco et les collègues décident de l’accepter à nouveau dans le groupe, à condition qu’il s’engage à faire partie de leur communauté de HH.

    Cette dernière partie assume davantage l’humour et le jeu autour des mots. Aux « Fdf », Coco oppose les « HH ». Derrière cette invention, Hdh ou Fdf ? propose une autre idée de la virilité. La force n’est plus celle qui contraint une femme à obéir, elle devient une affaire de responsabilité, de maîtrise de soi et de respect. En outre, La création annoncée de la « Communauté des HH » fait de cette idée une dimension collective. Les collègues décident de mettre désormais en quarantaine ceux qui violentent leurs compagnes. Le changement ne repose donc plus uniquement sur la prise de conscience individuelle de Caca : c’est désormais une règle de conduite entre hommes. Et contrairement à ce qui se vit très souvent, ici, l’entourage cesse d’être spectateur et choisit de prendre position.

    Le jeu de mots autour du nom « Caca » est d’un grand humour dans cette histoire qui aurait facilement pu devenir uniquement tragique. L’auteur a sûrement pensé que les violences subies par sa femme l’étaient déjà assez. Toutefois, le rire des personnages ne fait pas disparaître ce qui vient d’être vécu : c’est juste un accompagnement pour une intégration saine de Caca dans le groupe des HH.

    On le dit trop peu, mais avant même les questions de mariage ou d’autorité, il faut reconnaître en la femme un être humain digne de respect. Entre le Fdf et le HH, il ne s’agit pas seulement de choisir une étiquette. Il s’agit de choisir entre être celui qui cherche à dominer ou être celui qui accepte de reconnaître à l’autre sa dignité.

    Hdh ou Fdf ? se lit sous un langage accessible, des dialogues vivants et une situation qui permet à l’auteur d’aborder les violences faites aux femmes sans transformer la nouvelle en discours théorique. L’humour, les expressions familières et les jeux de mots donnent à ce texte une tonalité qui correspond à son propos et qui, surtout, permet à plusieurs personnes de s’identifier.

    La construction du personnage de Caca est captivante. Au début, il croit que son autorité lui donne des droits sur sa femme. À mesure que son entourage lui retire son soutien, cette certitude se fissure. Il découvre que la violence qui lui semblait être une preuve de force l’a finalement isolé de ceux dont il avait besoin. Il se brise. Et dans cette nouvelle, la prise de conscience passe moins par un discours que par l’expérience du rejet, du silence et de la solitude. La violence conjugale n’y est pas une affaire enfermée entre quatre murs, entre les familles, avec un « shut ! » comme credo.

    Avec cette nouvelle, Jean-Pierre Noël BATOUM prouve que les amis, les collègues, le cercle masculin ont aussi une part dans ce qui se joue dans les foyers où règne la violence. Car fermer les yeux et se dire qu’un cri de femme ne nous concerne pas permet à la violence de grandir. Il est crucial que chaque cercle autour de tous ces « Caca » leur rappelle qu’il n’y a pas d’espace dans les codes de lois pour un article qui légitime la violence.

    A travers l’expérience de Caca, chaque homme devrait réapprendre quelque chose de très simple : vivre avec une femme ne signifie pas avoir du pouvoir sur elle. Le respect n’est pas une concession faite au conjoint ; il est le point de départ de toute relation qui prétend durer. En ceci, on a l’impression de recevoir les conseils non plus de l’écrivain, mais du prêtre. En effet, il ne surprend pas avec les solutions, il construit une idée qui permet à l’humain de comprendre pourquoi il est accusé, d’accepter sa faute et de choisir délibérément et consciemment de suivre désormais le bon chemin.

    Toutefois, nous aurions bien voulu voir Caca se repentir auprès de sa famille… Hélas, il s’agit d’une nouvelle, à nous d’être des écriveurs de suite.

    « Hdh », « Fdf », « HH »… Ces abréviations vous intriguent-elles ? Téléchargez GRATUITEMENT Hdh ou Fdf ? ICI.

    Vous pourrez apporter vos observations et vos avis sur cette nouvelle, en commentaire et/ou sur Jean-Pierre Noël BATOUM ou via le 00237 699571765

    L’auteur est disponible pour des échanges via tous les canaux, autour de Hdh ou Fdf ? et sur les violences conjugales.

    Pauline M.N. ONGONO




  • ATELIER : Comment faire connaître son livre à l’international par Khadydja NDOYE

    Khadydja Ndoye est auteure, conférencière et Responsable du développement international chez Mosaïque Interculturelle (Canada), où elle développe des projets culturels, littéraires et interculturels entre le Canada, l’Afrique, l’Amérique latine et d’autres régions du monde.

    Passionnée par la littérature, la transmission culturelle et l’innovation, elle accompagne les auteurs et les organisations culturelles dans le développement de projets permettant de faire circuler les œuvres et de créer de nouvelles rencontres avec les publics.

    Son parcours d’auteure témoigne d’une forte dimension internationale avec un livre vendu à plus de 86.000 exemplaires en Amérique latine. Elle est également l’auteure d’un ouvrage consacré à la neurodiversité, qu’elle a présenté dans le cadre d’une tournée internationale dans quinze (15) pays.


    À travers ses expériences dans différents contextes culturels et littéraires, Khadydja NDOYE s’intéresse particulièrement aux nouvelles façons de faire connaître les auteurs, développer leur visibilité et rejoindre de nouveaux lecteurs. Elle est actuellement en tournée pour son troisième livre : La légende du collier perdu.

    Dans ses ateliers, elle propose une approche pratique et accessible, notamment autour de l’utilisation de l’intelligence artificielle comme outil de visibilité, de communication et de développement pour les auteurs, tout en valorisant leur identité, leur créativité et leur voix.

    SES LIVRES :

    • Le Monde de Sabbih
    • La Belle Malédiction d’être Neurodivergent.e
    • La Légende du collier perdu

    Inscrivez-vous à cet atelier ICI




  • LA FAMILIARITÉ N’ENGENDRE PAS LE MÉPRIS…

    J’ai récemment suivi une intervention de Danielle WAFO, l’épouse du Révérend Pasteur Raoul WAFO, sur les dangers de la familiarité dans la vie spirituelle. Son propos m’a immédiatement fait penser à une autre forme de familiarité, moins souvent interrogée : celle qui s’installe dans l’univers du livre et qui, à force d’être banalisée, finit parfois par fragiliser le professionnalisme.

    En effet, dans le milieu littéraire, se connaître est – presque – une nécessité. Un auteur a besoin d’un éditeur, l’éditeur d’un réseau de diffusion, le libraire d’ouvrages et de visibilité, le journaliste d’interlocuteurs disponibles, le critique d’une production à observer et les organisateurs de rencontres de partenaires fiables… La proximité est donc inévitable. Elle peut même être précieuse quant au besoin de créer de la confiance, de faciliter les échanges et de permettre de construire des collaborations qui dépassent le simple cadre professionnel. Toutefois, cette proximité devient problématique lorsqu’elle finit par modifier les règles du jeu.

    Dans certains cas, connaître quelqu’un semble suffire pour obtenir davantage d’indulgence : un manuscrit confié à un éditeur sans véritable accompagnement, une communication promise à un auteur puis abandonnée, une invitation à une rencontre littéraire confirmée à la dernière minute, un livre envoyé sans retour, une interview repoussée plusieurs fois ou une prestation qui tarde à être réglée… Des situations pas toujours perçues comme de véritables manquements parce qu’elles concernent des personnes qui se connaissent.
    Pourtant, le travail reste le travail.
    Cela peut, à la longue, paraître banal, mais ça peut aussi devenir un subtil passe-droit.

    L’une des choses qui permet ce passe-droit, c’est que la familiarité empêche très souvent la franchise. Très facilement, on hésite à dire à un auteur que son texte n’est pas encore abouti ; on n’ose pas rappeler à un partenaire qu’il n’a pas respecté son engagement ; on préfère  préserver une relation plutôt que de poser une exigence légitime. Mais à quoi sert une relation professionnelle si elle interdit toute vérité et la culture de l’à-peu-près ?  »Bienveillance » et  »Démission » ne sont pas obligés d’être en couple.

    Il existe un autre danger, plus structurel encore : celui du favoritisme. Les réseaux occupant une place importante dans la vie, la proximité peut progressivement déterminer qui est invité, publié, recommandé, interviewé ou mis en avant. Les mêmes visages circulent alors d’un événement à l’autre, d’une tribune à l’autre, tandis que des voix nouvelles peinent à trouver leur place.
    Le problème n’est pas qu’un réseau existe ou propulse… Aucun milieu professionnel ne fonctionne sans réseaux. Le problème apparaît lorsque le réseau devient plus déterminant que le talent, la qualité du travail ou le sérieux professionnel. Parce qu’à terme, cette logique réduit la diversité des voix et donne parfois le sentiment que, dans le monde du livre, il faut d’abord connaître les bonnes personnes avant de pouvoir être véritablement considéré. Pourtant, la littérature devrait précisément être l’un des espaces où l’on apprend à regarder au-delà des appartenances.

    Il ne faudrait cependant pas tomber dans l’excès inverse. Le monde du livre n’a pas vocation à devenir un univers froid où chaque relation serait réduite à un contrat et chaque échange à une procédure, NON. Les amitiés littéraires ont leur importance, c’est clair. L’enjeu n’est donc pas de supprimer la familiarité, mais de lui assigner une juste place.
    On peut être ami avec un auteur et lui demander de retravailler son manuscrit ; on peut connaître un éditeur et exiger qu’un engagement soit respecté ; on peut entretenir de bonnes relations avec un libraire et lui demander le règlement d’une facture ; on peut apprécier un journaliste tout en acceptant qu’il pose des questions difficiles… La vraie proximité n’a pas besoin de complaisance pour survivre. Au contraire, elle devrait permettre davantage de sincérité, davantage de respect et davantage d’exigence. Parce que lorsqu’on connaît réellement quelqu’un, on devrait être capable de considérer son travail avec suffisamment de sérieux pour ne pas le traiter avec désinvolture. La familiarité avec les personnes ne devrait jamais entraîner la familiarité avec le travail.

    Derrière chaque initiative littéraire, il se cache des sacrifices de divers ordres, des formations, des objectifs. Une prestation qui se tient en une heure porte, parfois, une longue expérience. Respecter cette expérience n’est ne signifie pas créer de la distance entre les personnes : c’est une question de conscience professionnelle. L’un des  véritables défi du monde du livre aujourd’hui n’est pas de choisir entre l’humain et le professionnalisme, mais de comprendre enfin que l’un ne devrait jamais servir d’excuse à l’abandon de l’autre.

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  • A LA DÉCOUVERTE DE AU COMPTOIR DES ARTS

    À Yaoundé, au quartier Dragage (entrée face club CAMTEL), Au Comptoir des Arts est pensé comme un véritable lieu de vie artistique. Il accueille tous les passionnés de culture, pour des rencontres qui permettent aux projets de prendre forme.

    Sa mission repose sur une conviction simple : la culture doit être accessible à tous et ne pas être réservée à une minorité.
    Il met ainsi ses espaces à la disposition du public, pour favoriser l’accès aux pratiques artistiques, encourager la créativité et l’innovation culturelle, promouvoir l’éducation artistique et culturelle et renforcer les échanges entre les différentes communautés.

    Que l’on soit artiste confirmé, jeune créateur, étudiant, entrepreneur ou simplement curieux, chacun peut y trouver un espace adéquat à son besoin. Et le Comptoir des Arts dispose de plusieurs espaces conçus pour répondre à ces différents besoins.

    • La salle polyvalente destinée aux ateliers, formations, répétitions, conférences et projections
    • L’espace scénique qui accueille les spectacles vivants, concerts, performances et résidences artistiques
    • La galerie d’exposition dédiée aux arts visuels sous toutes leurs formes. Peinture, photographie, installations et autres créations artistiques peuvent y être présentées, pour offrir aux artistes la possibilité de faire connaître leur travail
    • Le jardin culturel qui est un cadre agréable pour les rencontres, les lectures, les projections en plein air et différents moments de partage
    • Pour celles et ceux qui souhaitent simplement se détendre ou échanger autour d’un café, l’espace Au Petit Café propose un espace chaleureux où l’on peut lire, travailler, discuter ou simplement… se retrouver
    • Une salle de réunion qui est disponible pour les réunions, entretiens et séances de travail, dans un environnement à la fois calme et stimulant

    L’une des particularités de Au Comptoir des Arts est son ouverture à différents profils et initiatives. Artistes et créateurs, écoles et universités, entreprises et institutions, familles, professionnels, associations, collectifs, ONG, partenaires sociaux, jeunes et grand public… peuvent y trouver un cadre adapté à leurs activités et vivre différentes activités (dédicaces, spectacles, vernissage, ateliers divers, festivals…)

    Contacts :

    (+237) 698 66 30 29 / 693 58 28 50
    aucomptoirdesarts@gmail.com




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  • Scène littéraire : l’IA ou la concubine à renier absolument…

    L’intelligence artificielle s’est invitée dans le quotidien des acteurs du livre, tel un virus invisible même sous la lunette du plus performant des microscopes. Elle est là et ne cesse de susciter des réactions contrastées : d’un côté, elle est présentée comme une révolution capable d’alléger la création et d’améliorer la productivité ; de l’autre, elle est regardée avec suspicion, parfois même avec hostilité, surtout par ceux qui n’ont jamais cherché à la connaître. On aura rarement vu une technologie autant utilisée et autant critiquée. Une  »xénøphobie » qui fait d’elle la mal-aimée du secteur littéraire.

    Ce contraste n’est pourtant pas en adéquation avec la place grandissante qu’occupe l’IA dans la chaîne du livre. En effet, plusieurs auteurs affirment l’utiliser lors de leurs recherches documentaires, pour la correction linguistique, les reformulations stylistiques et la structuration des idées. Plusieurs maisons d’édition l’utilisent dans l’analyse des manuscrits, la conception graphique, la communication – pour celles qui communiquent . Les lecteurs, les traducteurs et les autres ne sont pas en reste. Il est donc difficile d’ignorer que l’intelligence artificielle est déjà devenue un acteur à part entière de la scène littéraire. D’accord ou pas ?

    Ce qui m’intrigue, c’est que bon nombre qui dénoncent l’IA, en sont également utilisateurs. Comme si elle est acceptable tant qu’elle reste invisible et non détectable, cette concubine.
    Cette réticence apparaît d’autant plus surprenante du fait que le monde de la création a toujours intégré des outils technologiques, sans remettre systématiquement en cause la légitimité de leurs utilisateurs. A l’exemple, dans le domaine du graphisme, des logiciels comme Adobe Photoshop, Canva ou d’autres outils de création assistée permettent, depuis des décennies, de modifier, d’améliorer, d’assembler ou de transformer des visuels… Pourtant, personne ne conteste la qualité de graphiste à celui qui utilise ces outils ! En outre, les logiciels de correction, de mise en page ou de traduction sont devenus, au fil du temps, des auxiliaires courants de l’écriture, sans qu’ils ne soient perçus comme des menaces pour la création, n’est-ce pas ?

    La différence avec l’intelligence artificielle semble alors ancrée dans la difficulté à définir précisément la part de contribution humaine dans le résultat final. Qu’en pensez-vous ?

    Une chose est au moins claire : utiliser une intelligence artificielle ne signifie pas nécessairement renoncer à sa créativité. Un dictionnaire écrit-il un roman à la place de l’écrivain ? Un logiciel de mise en page remplace-t-il le travail éditorial ? Non, n’est-ce pas ? Par la même, une intelligence artificielle ne devient créatrice que dans la mesure où l’être humain lui délègue entièrement le processus de conception. En d’autres termes, dans la plupart des cas, elle demeure un instrument au service d’une intention humaine.

    Toutefois, il serait tout aussi excessif d’affirmer que les œuvres produites avec l’aide de l’IA relèvent exclusivement du génie de l’utilisateur. C’est ici que naît l’un des débats les plus sensibles de notre époque : celui de la propriété intellectuelle. Peut-on revendiquer la paternité totale d’un texte ou d’un visuel généré par une intelligence artificielle ? La question mérite d’obtenir des réponses avec honnêteté.

    Lorsqu’un auteur passe plusieurs mois à construire un texte, ses personnages, son style… la notion de propriété intellectuelle paraît évidente. Mais lorsque quelques lignes d’instructions suffisent à générer instantanément un texte, une illustration ou une couverture, la situation devient plus complexe. L’utilisateur est-il l’auteur de l’œuvre ? Le concepteur de l’algorithme y contribue-t-il indirectement ? Les données infinies du système jouent-elles un rôle dans le résultat final ? Vivement des textes juridiques clairs et accessibles.

    Ce qui apparaît certain, c’est qu’il existe une différence fondamentale entre être créateur et être utilisateur d’un outil de création. Oui, une personne qui génère un visuel grâce à une intelligence artificielle ne peut pas toujours prétendre avoir réalisé l’intégralité du travail artistique. De même, celui qui publie un texte produit majoritairement par une machine devrait reconnaître l’intervention de cette technologie dans le processus. La transparence et l’honnêteté n’enlèvent rien à la valeur du résultat ; elle contribue simplement à une meilleure compréhension des responsabilités et des contributions de chacun.

    Le véritable enjeu, en mon sens, n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle doit être acceptée ou rejetée, car l’histoire prouve que les innovations technologiques finissent toujours par trouver leur place dans les pratiques culturelles. Je pense que l’enjeu consiste plutôt à définir un cadre éthique permettant de distinguer l’assistance à la création, de la création elle-même. Il s’agit également de promouvoir une politique culturelle où l’utilisation de l’IA ne sera ni #honteuse ni #dissimulée, mais clairement assumée, comme une future deuxième femme.

    La littérature a traversé l’invention de l’imprimerie, l’apparition de la machine à écrire, la révolution informatique et l’avènement du numérique. Elle survivra également à l’intelligence artificielle, j’en suis plus que sûre. Pour l’instant, ce qui fait la différence, ce n’est pas la puissance de l’outil, mais la profondeur de la pensée humaine qui le guide. En effet, l’IA peut générer des mots, des phrases ou des images ; elle ne remplace ni l’expérience vécue, ni la sensibilité, ni la conscience critique qui donnent à une œuvre sa véritable valeur.

    A mon avis, le débat ne devrait pas opposer l’humain à la machine, mais inviter chacun à réfléchir aux nouvelles formes de création qui émergent à l’ère de l’intelligence artificielle. N’hésitez donc pas à suivre des formations, comme moi, à être un peu curieux et honnêtes. Le monde avance et nous nous devons d’avancer avec lui.


  • La chaîne du livre aujourd’hui : ce qu’on ne leur dit pas…

    Dans de nombreuses formations consacrées aux métiers du livre, les étudiants découvrent encore ce schéma : l’auteur écrit, l’éditeur publie, l’imprimeur produit, le distributeur achemine, le libraire vend et le lecteur lit. Au fil de leur parcours, très peu s’interrogent sur la pertinence actuelle de ce modèle, et encore moins sur l’ampleur des transformations qui ont profondément remodelé l’industrie du livre.

    La difficulté apparaît souvent lors des premiers contacts avec le terrain. Les jeunes diplômés réalisent, très souvent à leur stupéfaction, que la circulation du livre ne repose plus uniquement sur une succession d’acteurs clairement identifiés, mais sur un ensemble d’interactions permanentes entre des professionnels aux fonctions multiples et journalièrement innovantes. Pour avoir été confrontée à la chose, je peux confirmer la brutalité du choc.

    A mon avis, parler aujourd’hui de « chaîne du livre » est réducteur. L’image la plus fidèle serait désormais celle d’un CHAPELET DU LIVRE. Pourquoi ? Parce que contrairement à une chaîne linéaire, où chaque maillon dépend exclusivement du précédent, le chapelet évoque une multitude d’éléments reliés entre eux, interagissant dans plusieurs directions et participant collectivement à la vie d’une œuvre. Qu’on le veuille ou pas, le parcours d’un livre n’est plus une simple succession d’étapes ; il est devenu un réseau de connexions où chaque acteur peut influencer directement sa production, sa visibilité, sa diffusion ou sa réception.

    Cette évolution s’explique notamment par l’émergence de nouveaux métiers qui occupent aujourd’hui une place stratégique dans l’écosystème du livre. Effectivement, à côté des professions traditionnellement reconnues, se sont développées plein d’autres, généralement axées numériques.
    Par ailleurs, le #lecteur lui-même a changé de statut. Il n’est plus uniquement le destinataire final du livre. Grâce aux réseaux sociaux, aux blogs, aux plateformes de recommandation et aux espaces de discussion en ligne, il devient prescripteur, critique, ambassadeur et parfois même promoteur des œuvres qu’il apprécie. Un commentaire, une vidéo de présentation ou une recommandation sur une plateforme numérique peuvent aujourd’hui influencer la trajectoire commerciale d’un livre autant qu’une campagne publicitaire traditionnelle. Clin d’œil à L’orchidée Moulengui, Nick Landel Souop, Appelez-moi Yoyo, viens on lit et la liste n’est pas exhaustive (citez ces lecteurs actifs en commentaire, si vous le voulez).

    Malheureusement, cette réalité demeure encore insuffisamment intégrée dans de nombreux programmes de formation. En effet, les étudiants sont souvent préparés à exercer des métiers dont les contours ont évolué, sans toujours être initiés aux compétences transversales désormais recherchées : communication numérique, gestion de communauté, marketing culturel, médiation littéraire, stratégie de visibilité, entrepreneuriat éditorial ou création de contenus spécialisés… Il est superflu d’affirmer que ce décalage entretient des attentes irréalistes et nourrit des frustrations lorsqu’arrive le moment de l’insertion professionnelle.

    C’est précisément pour réduire cet écart entre l’enseignement et la réalité que les stages académiques devraient occuper une place beaucoup plus stratégique. Ils ne devraient pas être perçus comme une simple exigence administrative permettant de valider un semestre, mais comme une immersion concrète dans les défis quotidiens du secteur. Les étudiants ont besoin d’observer les mécanismes réels de production, de diffusion, de promotion et de commercialisation du livre. Ils ont besoin de comprendre comment les professionnels s’adaptent aux mutations technologiques, aux nouvelles habitudes de lecture et aux contraintes économiques qui traversent aujourd’hui toute la filière. Ceux que j’ai encadrés en savent quelque chose : avec moi, ils n’étaient pas juste des stagiaires. Ils me détestaient certains jours, d’ailleurs.

    Accueillir un stagiaire ne devrait pas consister à lui confier uniquement des tâches secondaires ou répétitives – et encore moins être une opportunité d’acquisition de valets aptes à faire uniquement du café et autres… Bravo à Eclosion, à La Maison des Savoirs – MDS Yaoundé, au CLAC Yaoundé et à tous ces acteurs du livre qui forment véritablement les stagiaires. Personnellement, je ne cesserai de remercier le CLAC, qui m’a appris la bibliothéconomie de terrain et Christian-Williams Kakoua, pour l’animation culturelle. J’ai certes apporté des innovations au fil des ans, mais eux, ils restent cette base dans ma formation pratique, qui nourrit mon besoin de faire autrement chaque jour.

    Le secteur du livre fait face à des défis considérables, alors, former aux métiers du livre au XXIᵉ siècle ou prendre des décisions devrait exiger davantage qu’une transmission de connaissances théoriques dépassées ou une observation depuis un bureau frais à souhait. Inviter régulièrement les acteurs du livre déjà sur le terrain pour échanger avec les étudiants ; aller vers les acteurs du livre pour comprendre les réalités sur le terrain et les besoins réels… ne serait en aucun cas superflu. Plus cette réalité équilibrée d’apprentissage théorie – pratique sera intégrée tôt dans les parcours de formation, plus les futurs acteurs du secteur pourront construire leur avenir avec lucidité, confiance et ambition. Le diplôme, c’est bien. Le Savoir-faire, c’est mieux.