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  • Joseph Mbarga ou la fracture du temps et de l’espace des temps contemporains

    Dès les premières pages des États généraux du temps, le lecteur est plongé dans une situation apparemment anodine : un proviseur nouvellement affecté arrive dans une ville où deux horloges publiques affichent des heures différentes. Cinq minutes d’écart seulement. Pourtant, ce détail insignifiant déclenche une crise sociale et politique d’une ampleur inattendue. Joseph Mbarga transforme cette faille temporelle en une métaphore saisissante des sociétés contemporaines où les références communes se fragmentent progressivement.


    Téléchargez les deux nouvelles ici


    Dans Les États généraux du temps, suivi de L’espace d’une élection, l’écrivain camerounais Joseph Mbarga propose bien davantage qu’un simple recueil de nouvelles. À travers une écriture dense, ironique et profondément réflexive, il met en scène une société africaine contemporaine confrontée à ses propres contradictions : désordre administratif, crise du vivre-ensemble, fragilité des institutions, manipulation politique, mais aussi perte des repères symboliques qui organisent la vie collective. Le temps, l’espace et le pouvoir deviennent alors des matières littéraires mouvantes, presque des personnages autonomes.

    Dans l’entretien accordé autour de l’œuvre, l’auteur explique que l’idée est née d’une observation concrète : un carrefour, des horloges, des perceptions divergentes de la réalité. Mais derrière ce point de départ réaliste se cache une interrogation beaucoup plus vaste sur la manière dont les sociétés fabriquent leurs vérités collectives. Chez Joseph Mbarga, le temps n’est plus seulement une donnée physique ; il devient un enjeu social, un instrument de pouvoir, une matière idéologique.

    Cette dimension confère au texte une portée sociologique remarquable. Dans de nombreuses sociétés contemporaines, particulièrement dans les espaces urbains africains soumis à des mutations rapides, les individus évoluent souvent dans des temporalités concurrentes. Il y a le temps administratif, le temps politique, le temps populaire, le temps technologique, le temps religieux, le temps économique. Chacun avance selon son propre rythme, produisant des décalages permanents. Les États généraux du temps traduit littérairement cette désynchronisation collective.

    Ses nouvelles fonctionnent ainsi comme une satire subtile des institutions modernes. Lorsque les autorités cherchent à résoudre le problème des horloges contradictoires, elles sombrent progressivement dans l’absurde bureaucratique. Réunions, débats, commissions, interprétations et prises de position se multiplient sans jamais parvenir à restaurer une vérité commune. L’auteur montre comment les appareils institutionnels peuvent parfois amplifier les crises au lieu de les résoudre.

    Cette mécanique du dérèglement rappelle certains grands textes de la littérature politique et philosophique où l’irrationnel finit par contaminer la vie sociale entière. Toutefois, Joseph Mbarga inscrit clairement son récit dans des réalités africaines contemporaines. Les discussions autour de l’heure deviennent une allégorie des divisions sociales, des luttes d’influence et des difficultés de gouvernance qui traversent plusieurs sociétés postcoloniales.

    L’un des aspects les plus fascinants du texte réside dans la manière dont l’auteur traite la notion de vérité. Dans l’univers de Mbarga, la vérité n’est jamais stable. Elle dépend des rapports de force, des croyances collectives, des discours dominants. Une simple différence de cinq minutes suffit à produire des camps opposés, chacun persuadé de détenir la bonne heure. Cette situation fait écho aux sociétés contemporaines saturées d’informations contradictoires, de rumeurs numériques et de polarisations idéologiques. La portée philosophique du texte apparaît également dans sa réflexion sur la relativité du temps humain. Les personnages cherchent désespérément une mesure universelle capable d’organiser la vie commune, mais ils découvrent progressivement que toute mesure est fragile. Le temps devient alors une expérience subjective, mouvante, presque insaisissable.

    Le style de Joseph Mbarga participe fortement à cette impression de vertige. Son écriture oscille entre réalisme minutieux et glissement progressif vers l’absurde. Les dialogues conservent une tonalité familière, parfois humoristique, tandis que les situations prennent une dimension symbolique de plus en plus inquiétante. Cette tension entre quotidien et étrangeté donne au texte sa puissance narrative. Il utilise également l’espace comme prolongement du désordre temporel. Les carrefours, les routes, les bâtiments administratifs et les lieux publics deviennent des zones de confrontation où se matérialisent les fractures sociales. Le territoire n’est jamais neutre ; il reflète les déséquilibres de la société.

    Dans L’espace d’une élection, seconde nouvelle du recueil, Joseph Mbarga poursuit cette exploration des dérèglements collectifs à travers l’univers politique. Ici encore, l’espace devient un champ de tensions où se révèlent les stratégies de pouvoir, les manipulations symboliques et les illusions démocratiques. L’élection n’est pas seulement présentée comme un mécanisme institutionnel. : elle apparaît comme une mise en scène sociale où chaque acteur tente d’occuper l’espace public, d’imposer son récit et de contrôler les perceptions collectives. Notre auteur montre comment la politique contemporaine fonctionne souvent sur la fabrication des apparences.

    Cette seconde nouvelle dialogue étroitement avec la première. Après la fragmentation du temps vient celle de l’espace civique. Les deux textes décrivent finalement une même crise : celle des repères collectifs dans des sociétés où les citoyens peinent à partager une réalité commune.

    Joseph MBARGA revendique une écriture nourrie par l’observation sociale. Il ne cherche pas seulement à raconter des histoires ; il tente de saisir les mécanismes invisibles qui organisent les comportements humains. Son regard d’écrivain rejoint parfois celui du sociologue ou du philosophe. Cette proximité avec les sciences sociales se ressent particulièrement dans sa manière de construire les situations collectives. Les personnages ne sont jamais isolés ; ils appartiennent toujours à des systèmes de relations, à des structures sociales, à des logiques institutionnelles qui influencent leurs actions. Même les détails les plus anodins prennent une dimension politique. Il interroge aussi le rapport des sociétés africaines contemporaines à la modernité. Les horloges publiques, les procédures administratives, les élections ou les discours officiels représentent des symboles de rationalité moderne. Pourtant, ces outils censés organiser la société deviennent eux-mêmes des sources de confusion et de dérèglement.

    Cette contradiction donne au recueil une profondeur critique importante. Joseph MBARGA ne condamne pas la modernité ; il montre plutôt comment certaines sociétés vivent une modernité fragmentée, inachevée, traversée par des tensions entre traditions, héritages coloniaux, technologies nouvelles et réalités locales. Le rire occupe d’ailleurs une place centrale dans l’œuvre. Joseph Mbarga pratique une ironie fine qui permet au lecteur de prendre distance avec les situations les plus absurdes. Mais derrière l’humour se cache souvent une inquiétude profonde. Les scènes cocasses révèlent progressivement une société vulnérable, menacée par l’effritement de ses repères communs.

    Sur le plan littéraire, le recueil s’inscrit dans une tradition africaine de la satire politique et sociale tout en développant une approche très personnelle. On y retrouve le goût du symbole, de l’allégorie et de la critique institutionnelle, mais aussi une réflexion contemporaine sur les crises de perception et de vérité. L’écriture de Joseph Mbarga se distingue également par sa capacité à rendre visibles les micro-violences du quotidien : l’attente administrative, la confusion des règles, l’arbitraire des décisions, la pression du regard social. Ces éléments construisent un univers où les individus semblent constamment obligés de négocier avec des systèmes instables.

    Notre univers étant marqué par les crises de confiance envers les institutions, Les États généraux du temps résonne avec une actualité particulière. La question posée par ce recueil de nouvelles dépasse largement le cadre africain : comment vivre ensemble lorsque les sociétés ne parviennent plus à partager les mêmes repères temporels, politiques ou symboliques ? Joseph Mbarga ne propose pas de réponse définitive. Il préfère ouvrir des espaces de réflexion. En cela, elle rejoint la vocation profonde de la littérature : troubler les évidences, révéler les fissures invisibles du réel et inviter le lecteur à interroger le monde qui l’entoure.

    À travers ces deux nouvelles, Joseph MBARGA construit ainsi une œuvre à la fois politique, philosophique et profondément humaine. Il transforme des situations ordinaires en expériences de pensée sur le pouvoir, le temps, l’espace et la fragilité des sociétés contemporaines. Les États généraux du temps apparaît finalement comme une méditation lucide sur notre époque : une époque où les horloges ne donnent plus exactement la même heure, où les espaces publics deviennent des scènes de confrontation symbolique et où les vérités collectives semblent constamment menacées par la fragmentation du monde social.

    Pauline M.N. ONGONO


  • Khamila Ndayou, écrire pour sonder les réalités sociales

    Entre passion littéraire, regard sociologique et reconnaissance précoce, Khamila NDAYOU construit une œuvre nourrie par l’observation du réel et la sensibilité humaine. Lauréate de plusieurs distinctions en 2024, la jeune auteure camerounaise revient sur son rapport à l’écriture, la portée sociale de ses textes et les exigences qu’impose désormais la lumière littéraire.


    Ecrire en tant que femme se fait surtout de manière consciente.


    Chez vous, écrire semble relever à la fois d’un geste intime et d’un acte de compréhension du monde. Quand avez-vous compris que l’écriture dépasserait le simple refuge personnel ? Y a-t-il eu un moment précis où l’écriture est devenue une nécessité plutôt qu’un plaisir ?

    Bonjour Madame Pauline et merci pour cet honneur que vous m’accordez de m’exprimer sur ce qui me passionne. Pour répondre à cette interrogation, je pense que j’écris depuis toujours ! (Rires) L’action d’écrire, je l’exerce depuis mon entrée à l’école maternelle. Pour l’écriture en tant que nécessité, je dirais que je l’ai réellement abordée quand j’étais au lycée, surtout en classe de Première littéraire, à l’âge de 17 ans. C’est l’une des classes qui a marqué mon parcours intellectuel. Nous avions comme enseignant de français, Mr Roger Nganmigni (si je me rappelle bien du nom), qui nous faisait étudier des grandes œuvres, ainsi que la profondeur de leurs écrits. Je pense que c’est à ce moment précis que j’ai commencé à comprendre que l’écriture allait au-delà de l’action de tenir un stylo ou encore au-delà des obligations que l’on nous imposait généralement à l’école.

    Votre formation en sociologie vous place au cœur des dynamiques sociales. Votre écriture est-elle une manière d’en restituer la complexité ou de la questionner autrement ? Peut-on dire que vos textes sont une forme d’enquête sensible ?

    La sociologie que j’étudie à l’Université me permet de comprendre les réalités sociales de manière différente. Même étant en cycle de recherche, en Master 2 précisément, je continue de mettre un regard très pointilleux sur ma manière d’observer certaines réalités avant de les décrire. Donc, parler de mes écrits comme « une forme d’enquête sensible », je validerai sans doute ! Etant donné que la sociologie est une science qui a trait à tout ce qui est réel et concret. Dans ce sens-là, j’aimerais tellement atteindre le niveau d’un célèbre sociologue camerounais qui est également un poète, j’ai nommé le Pr Henri TEKO TEDONGMO que je considère comme un génie, un modèle !

    L’année 2024 a marqué votre parcours avec plusieurs distinctions littéraires. Que change la reconnaissance quand on est encore en construction ? La légitimité donnée par les prix est-elle une force ou une pression supplémentaire ?

    De prime abord, c’était une surprise pour moi de recevoir d’aussi prestigieuses reconnaissances dans le monde littéraire. L’an 2024 a été mon année de gloire pour la plupart des concours comme « Encre de jeunes » ou encore le « Prix du Petit Ecrivain », où j’ai été reconnue comme Coup de cœur du jury à l’international, c’était naturel mais imprévu ! Je ne m’étais vraiment pas préparée à l’avance. Recevoir une distinction comme le prix littéraire « Dames de lettres » la même année, de surcroit en étant classée comme la toute première lauréate au Cameroun, a été un événement fantastique pour une passionnée des écrits et des livres comme moi, et aussi pour la petite fille que j’étais à l’âge 20 ans.

    Au départ, j’écrivais juste des textes pour me faire plaisir et faire plaisir à mon entourage. Mais, une reconnaissance de la part de l’illustre maison d’édition Eclosion, des célèbres institutions comme la CNPS et le Cerdotola… donnent encore plus de force et de confiance sur ce que je faisais déjà dans l’ombre. De plus, être également lauréate de ces prix donnent beaucoup de pression de la part du public, qui souhaite mieux me connaitre. Plusieurs personnes m’ont contactée pour découvrir cette fameuse nouvelle qui a battu le record en 2024, devant plusieurs écrivaines de renoms. Mais comme on le dit si bien : « Les bonnes choses prennent du temps ! » : mes œuvres sont en cours de publication. Vous aurez le temps de les découvrir, de la plus belle des manières.

    Après avoir été récompensée au concours « Dames de lettres », quelle place accordez-vous aujourd’hui à la voix féminine dans votre écriture ? Écrire en tant que femme est-il, selon vous, un positionnement conscient ou une évidence ?

    Au 21ème siècle, la place de la femme dans l’écriture n’est plus à démontrer. C’est clair ! La voix féminine a tellement fait et elle continue de faire ses preuves, et je souhaite que cela se poursuive. Ecrire en tant que femme se fait surtout de manière consciente. Honnêtement, c’est avec beaucoup d’humilité que je m’exprime ainsi, surtout quand on se lance dans l’écriture avec la présence des écrivaines de renommée comme Ayobami Adébayo, Hemley Boum, Annie Ernaux, etc.

    Entre poésie et nouvelles, votre écriture navigue entre deux formes. Laquelle vous semble la plus proche de votre vérité ? La poésie vous permet-elle d’aller là où la prose échoue, par exemple ?

    Effectivement, je navigue actuellement entre la poésie et la nouvelle. Cependant, je ne saurais faire de différences sur la finalité de ces deux formes. Parce que pour moi, la poésie et la nouvelle ont été toutes les deux mes sources de thérapie. Selon moi, la poésie et la nouvelle sont deux genres littéraires proches de la vérité. Maintenant, tout dépend de l’engagement ou de l’intention de l’écrivain quand il tient sa plume !

    Vos textes semblent habités par une attention au réel. Quelles sont les figures, les silences ou les fractures sociales qui vous inspirent le plus ? Écrivez-vous davantage à partir de ce que vous observez ou de ce que vous ressentez ?

    J’écris beaucoup plus sur ce que j’ai réellement vécu… même si j’y ajoute parfois de la fiction. Mais de manière générale, c’est à partir de mon expérience personnelle que je tire mon inspiration. J’ai toujours eu du mal à écrire quand je prends la posture d’autrui. Car, nous n’avons pas les mêmes sensibilités. Nous n’avons pas les mêmes problèmes et je ne ressens pas forcément certaines réalités avec la même intensité que les autres. Autrement dit, j’opte beaucoup plus pour « une écriture sincère ». Parmi ces figures qui m’inspirent le plus, je peux citer mon père et ma mère – Qu’Allah leur accordent longévité ! Je préfère le dire ainsi au lieu de mes « parents » (Rires). Mon père a été le premier à me motiver à concrétiser mes pensées sous forme de livre. Et il apparait comme étant une figure marquante de mes écrits. Curieusement, il y a un mystère que je n’arrive pas à décrypter. Ce mystère, c’est la présence de ma mère dans 95% de mes écrits.

    C’est-à-dire que m’engage par exemple à écrire une ou plusieurs nouvelles et, à la fin de la rédaction, je suis ébahie de constater l’omniprésence de « ma mère » parmi mes personnages principaux. Je suis toujours surprise de la force que ce personnage donne à la particularité de mes écrits. Même si elle n’est pas toujours le personnage leader ou parfait. Je pense que ma mère a également été la première raison pour laquelle j’avais tenu ma plume en classe de première.

    Vous participez activement à la vie littéraire. Que vous apportent ces espaces d’échange dans un contexte où les infrastructures culturelles restent limitées ? La scène littéraire camerounaise vous semble-t-elle en mutation ?

    Vous savez, j’ai commencé mes études à l’Ouest-Cameroun. Et de la classe de sixième en Terminale, j’ai été beaucoup plus proche des livres que des auteurs. Je lisais beaucoup, et la bibliothèque était devenue comme ma deuxième maison. A ce moment, j’étais consciente de la force des livres et de leur impact sur la vie de celui qui les lit. Malheureusement, les acteurs de la scène littéraires me semblaient inexistants, jusqu’à ce que je termine mon parcours littéraire au lycée. Et sincèrement, le seul écrivain que j’ai eu la chance de rencontrer après avoir lu ses œuvres c’est Léonard FOKOU. Ce dernier est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages publiés, notamment romans, poésie et théâtre, écrits en français comme en anglais. Et il était à l’époque mon enseignant d’anglais. Chaque fois que j’en avais l’occasion, je lui exprimais toujours mon admiration pour son travail. Plutard, après avoir obtenu mon baccalauréat, je m’installe à Yaoundé, et je fais la rencontre du grand Ray NDÉBI, qui me branche directement avec l’Association de Consulting Littéraire en abrégé « ACOLITT » ; puis je rencontre Joel Célestin BOBO, le Président du Centre de Lecture d’Initiation et d’Intégration à la Culture « CLIIC », et une grande partie de la chaine du livre, notamment la pluralité d’auteurs et d’éditeur camerounais. J’étais éblouie ! Le fait d’être en contact de ces acteurs me donnait l’opportunité d’assister aux séances de dédicaces et d’évènements littéraires, rien qu’en suivant leurs posts. J’apprenais à travers la participation à ces événements que la littérature va au-delà de qui est dit dans les livres.

    Pour moi, la scène littéraire est en mutation au Cameroun, car le changement commence toujours quelque part. Le changement n’est pas de la magie, c’est plutôt un processus de construction. Avec les efforts constants des organisations comme ACOLITT, le  CLIIC, etc., je pense que la littérature camerounaise devrait vraiment garder espoir !

    L’atelier « Encres de jeunes » des Éditions ECLOSION vous a distinguée parmi ses lauréats. Que révèle, selon vous, le travail collectif que l’on ne découvre pas dans la solitude de l’écriture ? Le regard des autres a-t-il bousculé vos certitudes d’autrice ?

    Normalement ! Faire sortir mon manuscrit et le distinguer parmi tant d’autres me redonne assez de confiance. Vous savez, en 2024 quand je me suis lancée à l’atelier « Encre de jeunes », les locaux de la CNPS étaient bondés de participants. Nous étions plus de 50 à participer, mais il fallait choisir 5 meilleurs parmi toute cette foule. Être parmi ceux-là diminue le doute que j’avais au fond de moi quand je commençais à écrire. Ce travail collectif qu’organise la maison d’édition Eclosion est une excellente initiative pour dénicher des talents. C’est aussi un moyen pour certains jeunes auteurs de se faire publier gratuitement, s’ils n’ont pas par exemple l’estime et les moyens financiers pour se rapprocher d’une maison d’édition.

    Vous affirmez vouloir faire dialoguer science et littérature. Est-ce une ambition esthétique, intellectuelle ou presque politique ? Peut-on écrire pour comprendre, mais aussi pour réparer ?

    Faire dialoguer la science et la littérature est d’abord une ambition intellectuelle, mais aussi esthétique. Personnellement, je ne suis pas très fan de la politique. Je suis très réservée quand il s’agit de prendre un discours politique en public. Si j’essaie de trouver un moyen de joindre les deux, c’est-à-dire la science et la littérature, c’est surtout dans la quête de la dynamique. J’aime bien ce qui sort de l’habitude, de ce qu’on a l’habitude d’entendre. En science, par exemple, le sociologue écrit pour comprendre les faits sociaux au lieu de les réparer. D’ailleurs, le sociologue n’écrit pas pour vous proposer une quelconque solution. Il observe, décrit et explique la réalité sociale. C’est ça !

    Votre présence sur les réseaux sociaux participe à votre visibilité. Comment éviter que l’exposition ne prenne le pas sur l’exigence littéraire ? Les réseaux sont-ils pour vous une vitrine ou un prolongement de l’écriture ?

    J’utilise les réseaux sociaux avec parcimonie. C’est de cette manière que j’évite que cette exposition ne prenne le dessus sur l’exigence littéraire ; même si être écrivaine à notre ère nécessite d’avoir une grande visibilité sur ces outils. Je préfère être parfois en retrait des réseaux sociaux et revenir quand c’est nécessaire. Par exemple, sur ma nouvelle page Facebook Khamila Ndayou officiel, je ne publie que ce qui à trait aux livres et à l’écriture. C’est ça ma ligne éditoriale.

    Être jeune, africaine, et écrire aujourd’hui : est-ce une chance, un défi, ou les deux à la fois ? Ressentez-vous une responsabilité particulière vis-à-vis de votre génération ?

    Qualifier le parcours d’écrivain comme étant une chance ne passe pas trop dans mon raisonnement. Pour celui qui a sacrifié le minimum de son temps, de son énergie et de ses distractions pour mettre en avant cette noble vocation, l’on ne peut qualifier cela de « chance ». C’est pour moi un défi d’être jeune, africaine et écrivaine. Car, je pense que nous avons beaucoup à proposer à l’écriture. C’est aussi un moyen de montrer à nos cadets qu’il est toujours possible de croire en ses rêves. La posture que j’ai à présent m’oblige inéluctablement à me responsabiliser. Je vais surement vous dire quelque chose qui va vous faire rire : la Khamila NDAYOU d’aujourd’hui ne doit plus publier ou partager n’importe quel post sur ses réseaux ; elle ne doit pas liker ou commenter n’importe quelle page ; elle doit se réserver d’écrire de vulgaires commentaires sur certaines pages ; elle doit soigner son langage et son apparence en public. Oui ! Parce que toute action que je pose aujourd’hui doit être en conformité avec l’image que le public à de moi.

    Si votre écriture devait laisser une empreinte, quelle serait-elle : éveiller, déranger, consoler, ou transmettre ? Et à qui, au fond, écrivez-vous vraiment ?

    Mon écriture vise le public en général. Si vous lisez mon manuscrit intitulé « Le masque Bafia » qui a été distingué à l’atelier d’écriture « Encre de jeunes » en 2024, vous verrez que c’est une histoire pour enfants. C’est une histoire destinée aux enfants de 6 à 12 ans. Si vous prenez également le texte qui a recu le prix littéraire « Dames de lettres » en 2024, vous verrez qu’il est d’abord destiné à la jeune fille, puis aux enseignants d’élèves, aux parents, ainsi qu’à nos institutions d’instructions nationales. De même, si vous prenez mon recueil de poèmes, vous constaterez qu’il est ouvert au public. Bref, à tout lecteur ! L’empreinte que j’aimerais surtout laisser est celle de la consolation. Plusieurs écrivains dérangent, éveillent et transmettent déjà. Mais rares sont ceux qui abordent des thématiques trop personnelles, trop sensibles et liées à la solitude de l’homme. Notre société nous pousse à cacher nos maux intérieurs. Parce que selon sa perception, ce n’est pas beau à voir ! Pourquoi ne pas donc en parler, si cela peut sauver des vies ? J’aime bien être dynamique dans tout ce que je fais.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO


  • Honoré Douba ou la littérature comme combat pour la dignité africaine

    À travers cet entretien dense et engagé, le poète, éducateur et homme politique centrafricain Honoré Douba revient sur l’évolution de la littérature en Afrique centrale, la disparition progressive des patrimoines culturels et le rôle des écrivains dans les débats contemporains. Entre mémoire, transmission et résistance culturelle, il appelle la nouvelle génération à réhabiliter l’identité africaine par le livre et la parole.


    Je demande à la nouvelle génération décrivains africains de replacer lAfrique et les Africains dans leur dignité culturelle, politique, économique et sociale…


    Vous avez traversé plusieurs générations de la vie culturelle centrafricaine. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution de la littérature en Centrafrique et en Afrique centrale ?

    La littérature en Centrafrique a emboîté le pas de lAfrique centrale, après plusieurs années de l’éclosion de jeunes écrivains des deux sexes qui sont non seulement prolifiques, mais aussi qui ont marqué et marquent la vie sociale, politique, économique, scientifique et culturelle dès son émergence et son envol depuis ces deux dernières décennies.

    Pasteur, poète, homme politique, éducateur. Comment ces différentes vies ont-elles nourri votre écriture poétique ?

    Mes différentes vies ont nourri mon écriture poétique par l’observation, l’expérience… avec quelques gouttes d’imaginaire.

    Dans une époque dominée par le numérique et les réseaux sociaux, quelle place la poésie peut-elle encore occuper auprès de la jeunesse africaine ?

    Les Africains ont toujours été poètes, quon le veuille ou non. Le numérique et les réseaux sociaux, me semble-t il, offrent des supports de communication pour que la jeunesse africaine accède à la poésie, surtout par la poésie « chantée ».

    Votre œuvre accorde une place importante à la mémoire et aux traditions africaines. Pourquoi est-il essentiel, selon vous, de préserver les patrimoines culturels locaux ?

    Les patrimoines culturels locaux marquent nos identités, nos personnalités et retracent les cycles de nos vies.

    Vous avez été membre et dirigeant de plusieurs organisations littéraires et culturelles. Que manque-t-il encore pour structurer durablement le monde du livre en Centrafrique ?

    Il manque encore une effective prise en charge conséquente, un suivi permanent des acteurs du livre par le gouvernement centrafricain ; la mise en place d’infrastructures publiques (librairie, bibliothèque, médiathèque), la multiplication des centres et des clubs de lecture, d’animation littéraire et culturelle.

    En tant qu’ancien instituteur et conseiller pédagogique, comment analysez-vous, aujourdhui, la transmission de la culture et de la lecture à l’école ?

    A l’école, aujourdhui, la transmission de la culture et de la lecture n’occupe qu’une infime place dans les programmes scolaires, universitaires et de formations professionnelles, et surtout dans les emplois du temps journaliers, par rapport aux disciplines scientifiques.

    Votre recueil Mbätä Wälä, l’Arbre à palabres évoque déjà un symbole fort de dialogue africain. Que représente pour vous l’arbre à palabres dans nos sociétés contemporaines ?

    Dans nos sociétés contemporaines, l’arbre à palabres a carrément disparu, c’est pourquoi je lance un cri pour son rétablissement et sa réhabilitation dans nos us et coutumes, dans nos murs, dans nos pratiques.

    Vous avez aussi travaillé avec le groupe de rap BLACK BINO. Comment percevez-vous les liens entre poésie traditionnelle et musiques urbaines actuelles ?

    La poésie traditionnelle doit d’abord être une source d’inspiration, puis le meuble de nos musiques urbaines actuelles.

    Après un long parcours politique et syndical, pensez-vous que les intellectuels et les écrivains devraient encore plus s’engager dans le débat public ?

    Forcément, car il y a des intellectuels et des écrivains très engagés qui sont la voix des sans voix. Ils dérangent… Ça devrait se faire surtout si ces ouvrages sont admis dans les programmes et les systèmes de l’éducation et si ces thèmes font l’objet de large diffusion et de sensibilisation pour changer des mentalités.

    Vous avez consacré une partie de votre vie à répertorier et valoriser les auteurs centrafricains. Craignez-vous une disparition de la mémoire littéraire africaine ?

    Je crains effectivement cette disparition de la mémoire littéraire africaine en général, et centrafricaine en particulier – surtout qu’il n’y a plus de bibliothèques, de librairies, d’archives… parce que les guerres, les désastres naturels, mais surtout la prédominance des cultures et de la littérature occidentales ont détruit nos pays et plus particulièrement la Centrafrique, petit à petit, doucement, insidieusement.

    À 77 ans, quels rêves littéraires ou culturels souhaitez-vous encore réaliser, et quel message aimeriez-vous transmettre à la nouvelle génération d’écrivains africains ?

    Mes rêves sont d’utiliser nos cultures par notre littérature, comme arme et moyen, afin de renverser les dominations étrangères que l’Afrique et les Africains ont subies et subissent encore, pour leur vraie et pure indépendance. Je demande à la nouvelle génération d’écrivains africains de replacer l’Afrique et les Africains dans leur dignité culturelle, politique, économique et sociale, afin que nous reconquérions l’échiquier mondial. Soyons fiers d’être AFRICAINS, et pour moi, CENTRAFRICAIN. Je vous remercie.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO


  • ENTRETIEN : Marius KENNE ou l’urgence d’une pensée sans concession

    Dans Le Génie et l’Antégénie, Marius KENNE livre une pensée radicale, traversée par la philosophie, la spiritualité et une critique sans concession des sociétés contemporaines. Entre introspection, dénonciation des discours victimaires et réflexion sur la modernité africaine, cet auteur camerounais revendique une parole de vérité, quitte à déranger. Dans cet entretien dense et frontal, il revient sur son rapport à l’écriture, son héritage nietzschéen et le rôle de l’intellectuel africain aujourd’hui.


    La dégénérescence commence lorsque les principes survivent davantage dans le langage que dans les comportements.


    Dans Le Génie et l’Antégénie, vous opposez deux forces presque métaphysiques : la création et ce qui l’entrave. Comment définiriez-vous aujourd’hui « l’Antégénie » dans le contexte africain contemporain ?

    Je ne crois pas qu’il faille définir l’Antégénie en fonction d’un contexte particulier, qu’il soit africain ou autre. L’Antégénie a une portée universelle. Ce qui varie, ce n’est pas sa définition, mais ses formes d’expression selon les sociétés, les époques et les domaines. Il est la force derrière la décadence et la dégénérescence des valeurs dans le monde. Dans le contexte africain contemporain, il se manifeste dans presque tous les domaines de la vie : la politique, l’éducation, la culture, le sport ou encore les rapports sociaux. Prenons l’exemple du patriotisme. Beaucoup l’assimilent, aujourd’hui, à une simple déclaration d’attachement au pays, à l’affichage d’un symbole ou au soutien d’une équipe nationale. Le patriotisme de paroles, ou si l’on préfère le patriotisme proclamé, est presque toujours un semblant de patriotisme. Le véritable amour de la patrie — la terre de nos pères — se mesure dans les actes et loin des regards, dans le sens du devoir, dans le sacrifice silencieux et dans la volonté de construire quelque chose qui dépasse l’intérêt personnel. Dans le cas d’espèce, il faut voir sa main dans cet écart croissant entre les valeurs affichées et les réalités vécues. Les mots demeurent, mais leur substance s’efface peu à peu. La dégénérescence commence souvent de cette manière, discrètement, lorsque les principes survivent davantage dans le langage que dans les comportements.

    Vous affirmez ne pas aimer écrire, mais avoir été « contraint par l’Esprit ». Cette idée donne à votre œuvre une dimension presque prophétique. Écrire relève-t-il chez vous d’une nécessité philosophique, spirituelle ou psychologique ?

    Sur le plan personnel, aucune de ces trois nécessités. Écrire relève chez moi plus d’une nécessité physiologique qu’autre chose. Le cœur de ma doctrine, de ma pensée ou de ma philosophie, si j’ose dire, reste le corps. J’ai longtemps refusé d’écrire alors que pour mes proches, cela semblait être une évidence. Pourquoi parlé-je de physiologie ? Pour comprendre le contexte qui entoure la naissance de cet ouvrage ainsi que des deux autres qui seront publiés très prochainement, il faudrait peut-être songer à me considérer comme cette femme qui ne découvre qu’elle est enceinte qu’au moment où elle perd les eaux. Et c’est uniquement après avoir mis au monde le premier bébé, que l’on découvre qu’il y a un deuxième, puis un troisième. La production de mes œuvres relève d’une nécessité physiologique, tout simplement parce qu’on ne peut pas garder une grossesse indéfiniment. Suis-je un prophète ? Je ne le sais pas ; seul le temps le dira. Et ce n’est certainement pas mon souhait d’être celui qui prêche dans le désert, celui qui crie dans des oreilles bouchées. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est d’avoir mes accès à un monde supérieur, d’avoir eu accès à une connaissance et d’avoir été contraint de la mettre sur papier.

    Votre découverte de Nietzsche semble avoir été une secousse existentielle plus qu’une influence intellectuelle. Qu’avez-vous trouvé chez lui que ni l’école, ni la politique, ni la religion ne vous avaient donné ?

    Dès l’âge de 14 ans, je prends conscience que nous vivons dans un tissu de mensonges et que la vie sociale n’est ni plus ni moins qu’un vaste théâtre d’hypocrisie. Comment je l’ai su ? Par la nature de mon être. Même si je l’ignorais à cette époque, je sais aujourd’hui que je suis un être de type contemplatif. Je ne suis pas un homme d’action. De mémoire, j’ai toujours préféré observer en spectateur plutôt qu’agir sans avoir compris ; observer en silence plutôt que prendre la parole. Tout homme qui pratique cela, consciemment ou inconsciemment, finit par voir au-delà de ce qu’il est donné aux hommes de voir. Chez Nietzsche, j’ai trouvé la vérité, ce qui suppose que ce que l’école, la politique et la religion m’avaient donné jusque-là n’était que mensonge.Je me rappelle très bien ce jour. C’était au détour d’une réflexion dans un podcast sur YouTube. J’entendis de la bouche du podcasteur : « Suis tes meilleurs ou tes plus mauvais penchants, et avant tout, va à ta perte. » Je ne me souviens plus de quel podcast il s’agissait, mais je n’oublierai jamais ma réaction : « Haha ! Au moins, il y en a un qui dit la vérité. » Le monde venait de s’arrêter, mon destin venait de basculer. Voilà, résumé, l’histoire de ma rencontre avec Nietzsche.

    Dans votre livre, vous abordez à la fois la femme, l’État moderne, le capitalisme, l’immigration et la conscience raciale. Refusez-vous les frontières traditionnelles entre philosophie, sociologie et critique politique ?

    L’intellectualité et la spiritualité, prises dans leurs sens propres et nobles, représentent une seule et même réalité : l’expression de la connaissance primordiale. Cette connaissance, lorsqu’elle est divisée — non sans travestissement, comme c’est souvent le cas — donne naissance aux disciplines et aux spécialités. Originellement, il n’existe pas de frontières naturelles ou traditionnelles entre la philosophie, la sociologie ou la critique politique. Il s’agit simplement de différentes applications d’une seule et même connaissance.Pour s’en convaincre, il suffit de mener une étude historique des grandes figures du savoir. Plus on remonte dans l’histoire, plus la pluridisciplinarité des grands savants saute aux yeux. Newton était à la fois mathématicien, physicien, philosophe, astronome, théologien et même alchimiste. Galilée était mathématicien, astronome, physicien et géomètre ; Pythagore, mathématicien et philosophe. Plus près de nous, Cheikh Anta Diop fut historien, anthropologue, physicien, chimiste et bien davantage encore. L’hyperspécialisation a fini par faire croire aux hommes qu’il existerait des frontières naturelles entre les disciplines. Pourtant, c’est la philosophie au sens noble du terme — c’est-à-dire la sagesse — qui fournit au politicien, au physicien, au chimiste ou encore à l’informaticien cette conscience sans laquelle ils pourraient détruire le monde : par les guerres, les armes nucléaires, les virus développés dans des laboratoires ou encore l’intelligence artificielle.Tout savant qui n’est pas philosophe — c’est-à-dire sage — devrait, à tout le moins, prêter l’oreille aux philosophes. À défaut, il finit tôt ou tard par sombrer dans une forme de folie. Donald Trump en est, selon moi, un exemple frappant, et c’est le monde entier — y compris les Américains eux-mêmes — qui en paie aujourd’hui le prix.

    Vous écrivez : « Ses livres m’ont brisé, mais ils m’ont révélé à moi-même. »

    Faut-il nécessairement traverser une forme de destruction intérieure pour accéder à une pensée authentique ?

    Sans aucun doute. Les hommes, par leur constitution physique, sont tous différents les uns des autres. De ce fait, leurs besoins le sont également. Dans un monde idéal, chaque individu recevrait une éducation personnalisée, adaptée à ses caractéristiques physiques et à ses dispositions mentales. Hélas, ce monde n’existe pas. Nous recevons tous, pour des raisons pratiques et budgétaires, une éducation commune et sortons de l’école « sculptés » et « désindividualisés », formés pour jouer un rôle qui n’est pas le nôtre et servir des intérêts autres que les nôtres.Fort de ce que je viens de dire, vous conviendrez avec moi que, pour accéder à son essence, à son véritable « moi », pour utiliser le terme consacré, la destruction de ce qu’on a fait de nous, de ce que nous croyons être, constitue une condition non négociable. C’est tout le sens de la parabole du Christ lorsqu’il dit que « personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement, le vin nouveau fait rompre les outres, il se répand, et les outres sont perdues ». Le « brisement » est d’ailleurs un terme familier chez les chrétiens. Il désigne un processus divin, mais douloureux, de transformation par lequel l’homme doit passer pour que le Christ, à travers la connaissance, se révèle à lui. Tout cela est parfaitement résumé dans l’expression « renouvellement de l’intelligence » employée par l’apôtre Paul. L’ensemble de mon œuvre suit exactement ce même schéma : mes deux premiers livres écrits — même s’ils ne seront pas publiés dans leur ordre de rédaction — sont essentiellement des livres de déconstruction, tandis que le troisième est un livre de construction. Il n’est jamais bon de construire sur de mauvaises fondations ; tôt ou tard, tout l’édifice finit par s’effondrer.

    Le chapitre L’Afrique, victime avant tout d’elle-même risque de susciter de vives réactions. Cherchez-vous à provoquer les consciences africaines ou à rompre avec certains discours victimaires devenus dominants ?

    Il faut absolument rompre avec ces discours victimaires. La colonisation a-t-elle fait du mal à l’Afrique et aux Africains ? A-t-elle appauvri le continent ? Était-elle un crime ? La réponse à toutes ces questions est oui. Devons-nous demander des réparations ? Non. Personne ne nous remboursera, pour la simple raison qu’entre les hommes, les États et les peuples, il existe en permanence un rapport de force.Comment imaginer une seule seconde que la France puisse rembourser les fameux « soixante milliards » représentant la rançon d’indépendance qu’ont dû payer les Haïtiens, alors même que son système de retraite affichait un déficit de 5 à 6 milliards d’euros en 2025 et devrait se creuser davantage ? Et nous n’avons évoqué ici que le cas d’Haïti.Nous avons certes été victimes de cette horreur qu’est la colonisation, mais il est plus que temps de guérir de ces discours victimaires qui sont, en réalité, des excuses pour ne pas se libérer. Pour en guérir, il suffit d’étudier l’histoire et de comprendre que nous ne sommes ni les premiers ni les seuls à avoir été colonisés. Taïwan et la Corée furent des colonies japonaises sous l’ère Meiji ; l’Inde et certaines parties de la Chine furent placées sous domination britannique. La vérité est que nous sommes dans le déni. En 1980, seuls la Guinée-Bissau et l’Ouganda avaient, en Afrique, un PIB par habitant inférieur à celui de la Chine. Je n’ose même pas comparer aujourd’hui les PIB par habitant de nos pays à celui de la Chine. Si la Chine s’est développée, c’est parce qu’elle a refusé de s’enfermer dans le piège de la victimisation et du déni. Elle a pris son destin en main.

    Votre réflexion sur les rapports hommes-femmes dans l’Afrique moderne intervient dans un contexte mondial de redéfinition des identités et des rôles sociaux. Pensez-vous que l’Afrique vive cette mutation différemment de l’Occident

    Sur cette question, l’Afrique ne vit pas de mutation profonde. Elle ne connaît heureusement pas de redéfinition généralisée des identités et des rôles sociaux. Il existe certes quelques individus assoiffés de gloire et en quête de notoriété à qui l’Occident et les idéologues des mouvements LGBTQX donnent une large visibilité. Par leur médiatisation et leur « hypervisibilisation » sur les réseaux sociaux — relayées et soutenues par ces communautés à travers le monde —, on cherche à faire croire aux Africains que cette redéfinition toucherait également leurs sociétés. Or, cela reste très éloigné des réalités locales.En revanche, sur la question des droits des femmes sur le continent, il existe un véritable combat à mener, et ce combat ne saurait être le seul apanage des femmes.

    Vous semblez profondément critique à l’égard de la modernité, tout en étant vous-même un produit de la mondialisation intellectuelle. Comment habitez-vous cette contradiction ?

    Je ne suis en aucun cas le produit de la mondialisation intellectuelle. Au contraire, je combats tout au long de mon ouvrage l’idée d’une universalisation des idées et des vérités. Là où vous avez raison, c’est lorsque vous dites que je suis un moderne. Et, en tant que moderne, je suis un décadent. Mon combat, et plus spécifiquement ma critique de la modernité, est avant tout une critique de moi-même, de ma propre décadence. Dans la dernière partie de l’ouvrage, j’écris clairement : « À quelques exceptions près, je n’ai parlé que de moi dans ce livre. » Mon corps est certes le terrain d’affrontement entre deux forces qui me dépassent, mais j’en ai fait quelque chose. Et c’est là tout mon mérite. Nous employons le terme « modernité » sans jamais nous intéresser à ce qu’il signifie réellement. Il n’est ni plus ni moins que le fruit de la modernisation des cultures et traditions occidentales, fruit ensuite accepté et consommé par le continent africain. En réalité, il n’existe pas une seule modernité, mais des modernités. La modernité japonaise serait, si l’on me suit, le produit de la modernisation des cultures et traditions japonaises. Il en va de même pour la Chine, l’Arabie saoudite, etc.Vous remarquerez que, chez nous, « moderne » est devenu synonyme d’« occidental ». Nous ne serons d’authentiques modernes que lorsque nous nous engagerons dans le processus de modernisation de nos propres traditions et cultures. Peut-être alors cette modernité conquise trouvera-t-elle grâce à mes yeux.

    Votre parcours traverse Mbouda, Maroua, l’enseignement, puis l’Allemagne. Quel regard un intellectuel africain expatrié porte-t-il aujourd’hui sur le continent que ceux qui n’en sont jamais partis ne peuvent peut-être pas percevoir ?

    Et la liste est loin d’être exhaustive. Je suis né à Kumbo et j’ai grandi entre Santa et Mbengwi, dans la région du Nord-Ouest. J’ai effectué mes études primaires à Babadjou, dans la région de l’Ouest, bien que nous vivions alors dans la ville frontalière de Santa. J’ai également exercé dans deux localités de la région du Sud. À l’âge de 23 ans, j’avais déjà parcouru toutes les régions du Cameroun. D’emblée, il faut savoir que je ne suis pas un intellectuel au sens commun du terme. Pris dans son sens noble, peut-être. Mais je ne m’en revendique pas. Pour répondre à votre question, je vois avant tout un continent qui refuse obstinément d’être le maître de son propre destin. Et à cela, il est très bien aidé par les puissances étrangères, qui ont un intérêt évident à ce qu’il demeure pauvre. C’est d’ailleurs de bonne guerre. Dans les relations internationales ou interétatiques, les faibles seront toujours exploités par plus forts qu’eux, jusqu’à ce qu’ils deviennent eux-mêmes suffisamment puissants pour mettre fin à leur exploitation et à leur appauvrissement. Je vois surtout un continent qui continue de se chercher un maître extérieur alors qu’il devrait travailler à devenir son propre maître. Hier, ce maître était l’Occident ; puis vinrent la Chine, la Russie et l’Inde ; demain, ce seront peut-être les monarchies du Golfe ou certains pays d’Afrique du Nord. Il faut comprendre que nous avons subi une forme de génocide culturel et que l’école nous a appris non pas à défendre nos intérêts, mais ceux des pays qui nous appauvrissent. Elle nous a appris à aimer l’autre plus que nous-mêmes, plus que nos propres pays. Or, on défend difficilement ce que l’on n’aime pas. Le continent africain navigue aujourd’hui entre le déni et l’invective, l’hypocrisie et le ressentiment, le populisme et la victimisation, les discours anticolonialistes et le besoin permanent de prouver je ne sais quoi aux Blancs. Nos vies seraient infiniment plus simples et plus heureuses si nous acceptions simplement d’être nous-mêmes, sans vouloir devenir autre chose que ce que nous sommes, sans attendre notre salut de l’extérieur.

    Trois ouvrages écrits en moins d’un an : s’agit-il d’une urgence intellectuelle, d’une crise existentielle ou d’un projet de pensée mûri depuis longtemps dans le silence ?

    Non, rien de tout cela. D’emblée, il faut préciser que je n’ai vu venir aucun de mes trois livres. Je ne sais pas exactement quand je les ai conçus, probablement tout au long de ma vie, au gré de mon parcours, de mes expériences, de mes erreurs, de mes amours et de toutes ces choses, belles ou douloureuses, que la vie m’a contraint à traverser. Il n’y avait chez moi aucune urgence, si ce n’est celle de refermer cette parenthèse d’écriture le plus rapidement possible et de passer à autre chose. D’ailleurs, je termine mon troisième livre en affirmant clairement que je n’écrirai probablement plus jamais. C’est, en tout cas, un souhait, une prière. J’espère n’avoir plus à concevoir de l’Esprit. Mais Lui n’en a cure.

    Votre livre connaît une lumière rare pour un ouvrage autoédité de philosophie africaine.

    Cela révèle-t-il, selon vous, une soif nouvelle de pensée critique chez les jeunes lecteurs africains ?

    Il existe, en tout cas, un fossé immense entre le discours des intellectuels africains et les réalités que subissent aujourd’hui les jeunes Africains. Cette jeunesse a depuis longtemps cessé d’écouter une élite intellectuelle culturellement corrompue, totalement assujettie aux pouvoirs politiques et qui s’évertue à employer de grands mots pour donner l’illusion de l’intellectualité. Les oreilles de cette jeunesse ont, pour ainsi dire, besoin de nouvelles voix : des voix au fait de son vécu, de ses souffrances et de ses frustrations. La jeunesse africaine est lasse des discours d’espoir et d’espérance. Du plus profond d’elle-même, elle n’en veut plus. Les jeunes Africains ont surtout compris que des slogans tels que « la jeunesse est le fer de lance de la nation », « l’Afrique est le continent de l’avenir » ou encore « travaillez dur et vous accomplirez vos rêves » — comme si elle ne travaillait déjà pas assez dur — ne sont souvent que des somnifères administrés afin qu’ils restent « tranquilles ».À ces intellectuels qui ont manifestement trahi leur vocation, nous ne pouvons que rappeler ces propos de Mongo Beti, qui conviennent à notre époque plus qu’à toute autre : « La vocation de l’écrivain n’est pas de bénir le monde tel qu’il est, mais de mettre la société mal à l’aise, de lui fournir cette mauvaise conscience dont elle a besoin pour progresser. Il faut provoquer l’indignation, source de vie et de liberté. » On peut aisément en conclure que cette soif nouvelle de pensée critique chez les jeunes Africains n’est rien d’autre qu’une soif de vérité et de progrès.

    Entre philosophie, introspection et critique civilisationnelle, votre œuvre semble vouloir réhabiliter la figure du penseur africain radical. Quel rôle attribuez-vous aujourd’hui à l’intellectuel africain : expliquer le monde, le dénoncer ou le transformer ?

    On peut classer les intellectuels africains contemporains en deux groupes. Le premier est constitué d’hommes et de femmes qui tiennent un discours de vérité, mais qui sont hélas invisibilisés — nouvelle forme de censure. Le deuxième est composé de personnes culturellement corrompues et totalement assujetties, d’une manière ou d’une autre, aux pouvoirs politiques et à la pensée occidentale. Ceux de nos intellectuels les plus en vue — je parle de ceux à qui l’on accorde une place sur la scène internationale — sont certes talentueux, mais ils sont avant tout issus du moule occidental. Ils demeurent, dans tous les cas, des productions de l’Occident. L’intellectuel ou le penseur africain a pour mission de dire la vérité, rien de plus. Si les hommes jugent son discours radical, c’est tout simplement parce qu’ils se sont accoutumés à une certaine forme de complaisance et de tolérance à leur égard. Dire la vérité aux hommes leur évite de faire de mauvais choix ; or, lorsque ces mauvais choix se multiplient, on finit inéluctablement dans ce que j’appelle, dans le livre, des « situations infiniment regrettables ». Bien évidemment, le discours de vérité peut, selon la nature et l’éducation de celui qui le porte, prendre la forme de la dénonciation, de l’explication du monde ou encore de sa transformation.

    Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs comment ils peuvent avoir Le Génie et l’Antégenie ?

    Le livre est disponible à la librairie des Peuples noirs ainsi qu’à la librairie Saint-Paul, à Yaoundé. À Douala, il peut être acheter via la librairie en ligne Toli Bookshop. Il est également disponible sur Amazon pour les lecteurs vivant en diaspora.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO


  • ENTRETIEN : Joseph MBARGA ou la vertigineuse mécanique du temps et de l’espace fracturée

    Dans « Les États généraux du temps », Joseph MBARGA transforme une simple différence d’heure en une satire profonde des sociétés contemporaines. Entre absurde, ironie et réflexion philosophique, il explore les fractures du réel, les tensions identitaires et notre obsession du contrôle dans un monde où chacun revendique sa propre vérité.


    Les mots à eux seuls sont une source inépuisable d’inspiration créative.


    Dans « Les États généraux du temps », vous transformez une simple différence de cinq minutes en crise existentielle et politique. À quel moment avez-vous compris que le temps pouvait devenir un personnage littéraire à part entière

    À mon avis, si on parle de crise, elle est davantage sociale dans le texte. Tout est parti d’un lieu physique, un de nos carrefours, et croyez-moi ou non, l’heure n’était pas exactement la même sur les deux horloges de ce rond-point. Je suis repassé plusieurs fois à cet endroit et c’était le statu quo. Dans ma tête, je me demandais si un côté de la ville avait pris de l’avance sur l’autre. Cette idée a longtemps trotté dans ma tête et, au final, j’ai décidé d’en faire une nouvelle. L’ intégration d’un conflit entre certains protagonistes a été presqu’évidente au moment de l’écriture, sachant que de nos jours, les gens se disputent pour un rien. À partir de là, le temps peut effectivement devenir un personnage à part entière tellement il va obséder les parties en conflit.

    Votre texte donne l’impression que le désordre horaire révèle surtout une incapacité des hommes à cohabiter. Le problème est-il réellement celui du temps ou celui du pouvoir ?

    Il est frappant de constater comment, chez nous, des questions banales peuvent rapidement escalader en problèmes clivants autour desquels s’érigent des certitudes irréfragables. C’est plus cela qui, à mon avis, créent des challenges dans cette capacité à prendre en compte un point de vue différent, ou seulement à l’écouter attentivement.

    Le proviseur apparaît comme un homme rationnel plongé dans un univers absurde. Avez-vous voulu montrer les limites de la logique face aux réalités sociales et humaines.

    Le proviseur, qui est prof de physique, est effectivement un homme rationnel qui espère contourner de manière logique et scientifique tout obstacle qui se dresse sur son chemin. Cela est particulièrement vrai dans le management de l’établissement scolaire dont il a la charge. Cependant, sa rationalité ne semble pas suffisante pour s’en sortir complètement dans un environnement pour le moins kafkaïen. Il existera toujours des personnes en déphasage complet avec ce qu’il y a autour d’elles. C’est du reste le cas pour le jeune chercheur de la deuxième nouvelle qui ne discerne pas toutes les subtilités contradictoires du monde autour de lui. Mais alors, faut-il s’accommoder en tout point au monde tel qu’on le perçoit aujourd’hui ?

    Derrière l’humour et la satire, on ressent une critique profonde des sociétés contemporaines où chacun revendique sa vérité. Pensez-vous que nous vivons aujourd’hui une fragmentation collective du réel ?

    L’idée selon laquelle il n’ y a pas de vérité absolue ou alors qu’il en existe plusieurs est plus que jamais prégnante aujourd’hui. Il n’ y aurait donc plus rien à dire, aucun principe à défendre ne serait-ce que momentanément puisque tout est relatif. Les réseaux sociaux renforcent le phénomène puisque par le jeu des algorithmes et des logiques parfois obscures, on remarque que certains contenus sont promus alors que d’autres sont invisibilisés. Tout ceci contribue au renforcement de la confusion des esprits et prolonge des mécanismes qui existent déjà dans les médias mainstream ou même dans des lieux de diffusion et de promotion de la culture. Tout cela induit, voire contribue sans doute à la fragmentation des sociétés que vous évoquez. Mais dans le chaos voulu et provoqué, il reste des aspects curieux comme la volonté d’imposer certaines idées de manière coercitive, s’il le faut. N’est-ce pas là une contradiction flagrante avec « la relativité générale » ?

    Vos nouvelles mêlent physique, géographie, politique, psychologie et philosophie. Cette hybridation des savoirs était-elle nécessaire pour parler du chaos moderne ?

    Je me considère avant tout comme un storyteller, comme on dit en anglais, un raconteur d’histoires, car il y en a tellement dans notre quotidien. Mon objectif est d’abord de proposer une histoire simplement pour que le lecteur ou la lectrice passe un bon moment en compagnie d’un ou plusieurs personnages, et c’est aussi pour cette raison que mes nouvelles sont comiques. Ce côté comique s’appuie sur des situations, des personnages ou des mots qui sont le matériau principal de celui ou celle qui écrit, car les mots à eux seuls sont une source inépuisable d’inspiration créative. En plus de distraire le lecteur, j’aimerais bien lui donner une information ici ou là, sachant que moi-même j’aime ces lectures dans lesquelles j’apprends quelque chose. Cependant, les incursions dans l’un ou l’autre champ du savoir peuvent ancrer une histoire dans le réel ou consolider la création d’un univers fictionnel, et cela avant que le récit ne soit complètement happé puis englouti par l’une de ces réalités absurdes qui ne sont jamais loin (rires).

    Le conflit autour de l’heure semble parfois rappeler les tensions identitaires, idéologiques ou même électorales observées dans certaines sociétés africaines. Jusqu’où votre fiction dialogue-t-elle avec le réel ?

    Il y a sûrement là un rapport l’autre, dans le contexte de l’histoire, celui avec qui on ne partage pas la même heure est différent : avec lui, on ne peut partager la même vision du monde, il est du mauvais côté, quelles que soient les circonstances, parce qu’il n’ y a aucune raison qu’il ne perçoive pas la même réalité. Cela est valable même si l’objet de la dispute est complètement artificiel, exogène ou insignifiant. Ce qui compte, c’est de mettre en relief l’altérité et de la manipuler au besoin. Dans cette optique effectivement, le conflit de l’heure… (rires), le conflit de l’heure dans « Les États généraux du temps » est une allégorie.

    Plusieurs personnages semblent prisonniers d’un besoin maladif de contrôle : contrôler l’heure, les horaires, les comportements, les récits. Selon vous, pourquoi l’être humain supporte-t-il si difficilement l’incertitude ?

    On devrait être davantage en quête de sens. Ce n’est pas facile dans la période actuelle avec tout le brouhaha, avec l’absence de repères fiables. À défaut de valeurs solides, on se rabat sur des ersatz, des artifices érigés en modèles. De toutes parts, on répète à longueur de journée, sur les réseaux sociaux et ailleurs, des imprécations, des formules toutes faites sans la moindre nuance et sans un petit effort de réflexion – je ne dis pas de pensée. Évidemment, ces postures ne accommodent d’aucune forme d’incertitude et chacun en vient à vouloir contrôler le réel, tout le réel, à partir d’une ligne de tranchée égocentrique qui est aussi un cocon émotionnel. Maintenant, il faut plus de courage et d’audace pour remettre en question tous ces travers.

    Malgré l’absurdité ambiante, vos personnages continuent à défendre leurs positions avec une ferveur presque religieuse. Diriez-vous que le fanatisme naît souvent de détails devenus symboliques ?

    On pourrait se demander si ce n’est pas le fait de se perdre dans les détails, puis de les défendre bec et ongles, qui rend le monde absurde. Supposons qu’il faille emprunter un axe routier pour se rendre d’une ville à l’autre ; si, en laissant cette voie principale, on se retrouve en brousse et que l’on continue à s’enfoncer parce qu’on pense avoir raison, il devient impératif de chercher là où se trouve la véritable absurdité. Il y a donc ces occurrences déraisonnables et autogénérées qui contribuent à nourrir et à entretenir la grande bulle existante de l’absurdité. Et c’est vrai qu’en se mouvant dans pareil univers, on peut soit être complètement perdu, soit sombrer dans des eaux troubles. Il faut travailler à l’assainissement, d’abord au niveau personnel, puis en se démenant pour assainir autour de soi. Vous voyez, c’est comme dans l’avion où l’on recommande de mettre et de garder son masque à oxygène d’abord, avant de s’occuper d’autres personnes.

    Votre écriture alterne ironie, tension dramatique et réflexion intellectuelle. Comment trouvez-vous l’équilibre entre le plaisir du récit et la profondeur du propos.

    Beaucoup d’histoires dans les fictions de chez nous ne déploient pas vraiment de péripéties. Je mets donc un point d’honneur à avoir au moins une succession de petits événements dans le cadre de la nouvelle, et la tension dramatique permet de ne pas lâcher le ou les personnages parce qu’on se demande ce qui va leur arriver. Pour ce qui est de l’humour, je me demande si ce n’est pas un mécanisme de protection face à la réalité qui est parfois brutale dans la séquence actuelle. C’est de manière naturelle que l’ironie, avec son décalage, est présente dans mon écriture. Elle permet de transcrire de manière décalée la société et de la titiller. Et puis, l’ironie crée, je l’espère, une certaine complicité avec le lecteur. J’aimerais qu’il perçoive, au détour d’une phrase, une instance qui le fera rire et peut-être réfléchir. Car, au final, c’est au lecteur de voir comment il intègre le texte catalyseur dans sa réflexion.

    Après avoir écrit une œuvre où le temps divise autant les hommes, gardez-vous encore l’espoir qu’une société puisse retrouver une « heure commune » au sens symbolique comme humain ?

    Heureusement que nous avons une heure commune de manière globale, si cela est vraiment important ! Ce qu’il faut voir, et qui est utile, c’est pour chaque occasion, chaque contexte, comment, avec les différents récits par exemple, on écrit une histoire ou un discours épidictique qui ne remet pas en cause les différents récits, mais les agrège. Cela permet que, pour certaines occasions, seul le discours épidictique puisse prévaloir. C’est un point fondamental à intégrer. Après tout, il y a de nombreux fuseaux horaires et puis ce qu’on appelle l’heure universelle, non !?

    Vous avez choisi le format numérique gratuit pour permettre aux lecteurs de découvrir ces deux nouvelles. Pourquoi ?

    Dans l’histoire de la littérature, des auteurs publiaient souvent, épisode par épisode, leur roman avant la sortie de l’ouvrage en librairie ; et des nouvellistes faisaient paraître leurs récits courts dans des magazines avant de les rassembler dans des recueils. À son retour d’exil au Cameroun par exemple, Mongo Beti a publié dans le journal Le Messager le roman-feuilleton Mystères en vrac sur la ville, qui sortirait plus tard en imprimerie sous le titre de Trop de soleil tue l’amour.

    La souplesse du numérique nous permet aujourd’hui de garder vivante la littérature et d’être en phase avec la période actuelle. J’ai choisi de diffuser mes deux nouvelles d’abord sur internet, en téléchargement gratuit, mais le livre papier sera bientôt là. Entre-temps, nous aurons engagé des échanges fructueux avec les lecteurs, grâce notamment à ACOLITT, qui effectue un remarquable travail de promotion du livre africain.

    Pour rappel, ces nouvelles sont en téléchargement gratuit ici

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO


  • ENTRETIEN : Lorena Nolwen LEKEUFACK KAMAHA : « Entre la plume et la couronne, je choisis de rester libre »


    Révélée sur Wattpad, sacrée Miss Littérature Afrique 2025 et engagée sur le terrain avec sa bibliothèque roulante, Lorena Nolwen Lekeufack Kamaha incarne une génération d’écrivain·es africain·es qui refusent le silence. Dans cet entretien, elle évoque l’écriture comme urgence, les contradictions de la visibilité, la jeunesse face au numérique et cette littérature qui, selon elle, doit transformer le réel autant que le raconter.


    Je suis l’exemple d’une vie que la littérature a changée, et c’est pour qu’elle en change d’autres que je souhaite la propager partout.


    Votre écriture semble habitée par une urgence. Écrivez-vous pour dire le monde tel qu’il est, ou tel qu’il vous inquiète ?

    Pour faire un peu des deux. Certains éléments de ce qui fait mon réel, dans ma ville, dans mon pays et plus largement mon continent, ne peuvent manquer dans mes histoires. Ce réel n’est malheureusement pas toujours tel qu’il devrait l’être, alors de temps à autre, on pointe du doigt ce que semble clocher d’après nous.


    À quel moment avez-vous compris que détourner le regard n’était plus une option pour vous ?

    Dès l’instant où j’ai su que je ne pourrais pas contenir mes idées, mes opinions, ma vision du monde. Dès le moment où j’ai découvert que l’écriture était un incroyable moyen d’exprimer ce qui nous hante, ce qui nous dérange.


    Vous avez choisi très tôt de raconter des tragédies humaines et environnementales. Pourquoi aller si jeune vers ce qui fait mal, plutôt que vers ce qui rassure ?

    Parce qu’en tant qu’artiste, on ne choisit pas à mon avis ce qui nous touche, ce vers quoi on penche naturellement. Il y a des jours où je me dis que j’aimerais écrire des histoires qui se terminent bien, où les gens sont heureux. Peut-être que je le ferai un jour, mais pour l’instant, ma plume s’incline naturellement vers ce qui est sombre, triste, parce qu’elle trouve matière à réfléchir dans l’obscurité.


    Révélée sur Wattpad, vous appartenez à une génération qui écrit d’abord en ligne. Le numérique est-il pour vous un tremplin ou un filtre ?

    Le numérique est un énorme tremplin. Il n’a pas vocation à remplacer le papier – auquel on a toujours recours – mais il offre à ma génération un espace d’expression, de liberté et de création que personne d’autre avant nous n’avait connu. Et je m’en estime chanceuse parce que sans un réseau social d’écriture, je n’aurais jamais fait de l’écriture une activité aussi régulière. Tout ne peut pas se jouer sur ce terrain-là, et il faudra tôt ou tard affronter la chaleur des pages, les visages interrogateurs de nos lecteurs. Le numérique aide beaucoup à se construire une véritable pratique de l’écriture avant de se lancer dans le grand bain de l’édition.


    Votre nouvelle, « Prémonition », vous ouvre les portes d’une reconnaissance internationale. Qu’avez-vous mis de vous-même dans ce texte que vous n’aviez jamais osé formuler ailleurs ?

    J’y ai mis toutes mes hésitations, toutes mes questions quant à deux dimensions essentielles de ma vie : Être femme et écrire. J’ai toujours craint de ne pas savoir rédiger les dialogues de mes personnages correctement. Néanmoins, « Prémonition » est constitué en grande partie de dialogues. J’ai toujours eu peur de créer un personnage écrivain, de peur de manquer de distance, pourtant le personnage principal de Prémonition est une écrivain. J’ai donc tenté d’affronter toutes mes craintes dans ce texte, de prendre des risques. Je crois que c’est ce qui a fait toute la différence.


    L’écriture vous permet-elle de dire l’indicible ou de le contourner ?

    Je répondrai qu’elle me permet de dire l’indicible avec subtilité. Le jeu que j’affectionne particulièrement et auquel je me donne souvent des mes nouvelles, est d’essayer de transposer des éléments de ma réalité, de mon quotidien, des morceaux de notre langage, des concepts de nos traditions ou de notre culture dans l’univers épuré de la littérature. C’est un exercice difficile que je ne réussis pas toujours, mais je trouve intéressant de pouvoir dans mes textes faire des clins d’œil aux gens d’ici tout en parlant la langue d’ailleurs.


    Être couronnée Miss Littérature Afrique 2025 vous place dans une position de symbole. Vous sentez-vous regardée, attendue, peut-être même enfermée dans ce rôle ?

    Je me suis sentie beaucoup regardée au début, et ces yeux curieux que je sens parfois par-dessus mes épaules ne me quitteront sans doute pas avant la fin de mon mandat. Le plus important c’est donc ce qu’on choisit d’en faire : un fardeau ou une motivation ? Je tente de profiter de cet intérêt qui m’est accordé pour mettre en valeur ce qui me tient à cœur, les projets qui m’habitent. Mais comme ce rôle n’implique pas forcément d’être écrivaine, à un moment, j’ai négligé à mon grand regret cet aspect essentiel de ma vie. L’égérie de la littérature et l’artiste ont eu du mal à cohabiter, et la couronne a parfois pesé plus fort que la plume. Parfois aussi, les deux entraient en collision. Là où la Miss devait faire bonne figure pour les caméras, l’écrivaine aurait voulu rester dans sa chambre à finir une nouvelle. Aujourd’hui, j’essaie de trouver un équilibre entre les deux. C’est un chemin difficile, mais je ne veux renoncer ni à la plume ni à la couronne.


    Comment rester libre quand on devient, malgré soi, une figure ?

    La liberté n’est jamais entière parce qu’on reste sensible aux attentes des autres, qu’elles soient réelles ou qu’on les ait seulement supposées. Mais il ne faut pas toujours voir cet attachement au public comme un inconvénient. Miss Littérature m’a surtout donné un socle de visibilité dont je ne pourrais jamais me défaire, et qui servira tout ce que j’entreprendrais dans ma vie désormais. De ce socle-ci, je n’ai pas envie de me départir, mais je saurais comment le réorienter au fur et à mesure, pour rester toujours maîtresse de mon image et de mon identité.


    Avec votre bibliothèque roulante, vous agissez concrètement sur le terrain. La littérature doit-elle, selon vous, sortir des livres pour exister pleinement ?

    Bien-sûr ! Pour des écrivains d’un autre pays, d’un autre continent, la question ne se poserait pas. Ailleurs, on peut s’accorder le luxe d’écrire et d’écrire seulement, parce que l’écosystème est déjà construit, la chaîne du livre solide. Pour nous artistes du continent par contre, il est indispensable de s’engager sur le terrain une fois la plume posée. Ce n’est pas une injonction, Dieu sait qu’être obligée ne suffit pas pour porter une initiative littéraire dans ce pays. Mais je pense que nourrir la littérature que l’on chérit tant devrait aller de soi pour tous les écrivain·es d’ici.

    On ne peut donc parler de vocation littéraire en Afrique sans engagement social ?

    Comme je l’ai expliqué plus haut, je crois que les deux sont indissociables. Aujourd’hui, je sais que je n’envisage pas la littérature autrement qu’ainsi : porter des projets littéraires le jour et écrire des récits pour nourrir cette littérature le soir.


    Vous travaillez avec des publics souvent invisibilisés. Qu’ont-ils changé dans votre manière d’écrire et de penser le monde ? Ont-ils déplacé vos certitudes ou révélé vos limites ?

    Je ne peux pas parler de publics invisibilisés d’un point de vue extérieur. Je fais partie de ces publics. Je suis née, j’ai grandi et je vis toujours dans un quartier populaire de la périphérie de Douala. Je viens d’une famille à revenus modestes. Je considère que si ma voix a pu plus ou moins émerger, c’est grâce aux livres. Je suis l’exemple d’une vie que la littérature a changé, et c’est pour qu’elle en change d’autres que je souhaite la propager partout. Et je commencerai toujours par là d’où je viens, je m’en inspirerai toujours pour scruter le monde.


    Votre parcours s’accélère, les sollicitations se multiplient. Comment protégez-vous votre voix intérieure dans ce bruit croissant autour de vous ?

    En m’éloignant à chaque fois que c’est nécessaire… Ça s’accompagne souvent de culpabilité, mais c’est nécessaire. Pour moi qui n’ai jamais été une grande fan de réseaux sociaux, et qui les ait longtemps utilisés en spectatrice silencieuse, me retrouver actrice, suivie par des gens, commentée et interviewée, le choc a été grand. Mais une fois l’enthousiasme des premiers succès passé, et avec le soutien sans faille de mes proches, j’ai appris à faire le tri, à prioriser ce qui compte d’abord pour moi, puis ce qui peut profiter aux autres. C’est parfois difficile de dire “Non”, mais ça peut nous éviter bien du stress et de la fatigue.


    Le succès peut-il devenir une forme de distraction dangereuse pour un écrivain ?

    Assurément, surtout s’il devient l’unique motivation derrière notre écriture. Je le conseille à tous les jeunes qui viennent vers moi en souhaitant participer à des concours : dans la littérature comme dans la vie, il ne faut pas penser aux récompenses avant d’avoir envisagé l’effort. Ça nous épargne d’une pression énorme et ça nous permet de créer librement, avec l’insouciance et l’innoccence qui précèdent toutes les grandes œuvres de notre humanité.


    La jeunesse africaine écrit aujourd’hui avec une intensité nouvelle. Selon vous, cette écriture est-elle une forme de résistance, de réparation ou de réinvention ? Qu’est-ce que votre génération refuse désormais de taire ?

    Ma génération veut prendre possession de son propre récit. La jeunesse à trop longtemps été racontée du point de vue des aînés. Aujourd’hui, nous voulons nous raconter entre nous, mais aussi raconter comment nous voyons et interprétons le monde, d’une manière maladroite peut-être, mais sincère. Et ce récit, nous le construisons avec ce que nous avons à disposition, principalement des smartphones. Je pense que nos prédécesseurs, s’ils peuvent nous guider, sont assez mal placés pour nous juger. Aucune génération avant la mienne n’avait dû affronter une révolution semblable à celle des Nouvelles Technologies, avec en tête de file l’intelligence artificielle. Ma génération fait de son mieux.


    Si tout devait s’arrêter demain — les prix, les titres, la visibilité — que resterait-il de votre rapport à l’écriture ? Écririez-vous encore, même sans lecteurs ?

    Si tout s’arrêtait demain, je redeviendrai celle que j’étais hier : la petite fille qui écrivait des histoires fantaisistes, pour que maman les relise ; celle qui inventait et racontait des histoires à sa petite sœur, tard dans la nuit, en attendant le sommeil ; l’adolescente qui écrivait seule sur le gros ordinateur ronflant du salon ; celle qui écrivait et publiait des chapitres de son roman chaque semaine sur Wattpad, sans savoir qu’ils seraient lus. Si tout s’arrêtait demain, je pourrai dire que j’ai écrit dans l’anonymat, puis dans la célébrité. Et que dans les deux cas, l’écriture a fait mon bonheur comme jamais.


    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO


  • ENTRETIEN : Joël Célestin BOBO ou l’urgence de lire pour exister

    À travers le Centre de Lecture, d’Initiation et d’Intégration à la Culture (CLIIC), Joël Célestin Bobo œuvre pour rapprocher le livre et le numérique des populations les plus éloignées de l’accès au savoir. Entre bibliothèques itinérantes, promotion de la lecture et inclusion éducative, il défend une vision engagée de la culture comme levier d’égalité sociale et de transformation collective.


    Nous sommes convaincus que l’éducation et la culture sont des leviers importants pour le développement économique et social du Cameroun.



    Quelle a été l’étincelle fondatrice du CLIIC et quelle vision portez-vous à travers cette initiative ?

    Au CLIIC, notre motivation pour œuvrer dans la démocratisation du savoir est multiple. Tout d’abord, nous sommes convaincus que l’éducation et la culture sont des droits fondamentaux qui doivent être accessibles à tous, quels que soient l’origine sociale, le niveau de revenus ou la localisation géographique. Nous sommes également motivés par le constat que notre cher et beau pays, le Cameroun, a une très grande richesse culturelle et une jeunesse talentueuse, mais est confronté à des défis importants en matière d’accès à l’éducation et à la culture. Nous voulons contribuer à réduire ces inégalités et à offrir à tous les Camerounais, en particulier aux jeunes, les opportunités de developer leurs capacités et de réaliser leurs rêves. Enfin, nous sommes convaincus que l’éducation et la culture sont des leviers importants pour le développement économique et social du Cameroun. Notre motivation est donc de contribuer à la construction d’une société plus inclusive, plus juste et plus prospère, où chaque camerounais aura des opportunités de réaliser son potential et de contribuer au développement du pays.


    Les slogans « Des livres pour tous, des ponts pour le monde » et « L’Afrique en un clic » sont forts. Comment se traduisent-ils concrètement dans vos actions sur le terrain ?

    Voyez-vous, au CLIIC, nous faisons de l’accès au livre un pont entre les hommes et les peuples. A cet effet, notre démarche fait intervenir plusieurs hommes et femmes issus d’horizons divers et de nationalités différentes. Nous nous déployons tant en milieu rural qu’urbain. Et nous allons davantage dans des zones enclavées. Nos actions sont de véritables carrefours « du donner et du recevoir », pour emprunter les mots du Père Engelbert MVENG. Nous essayons ainsi d’impulser une chaine de solidarité universelle.

    Vous défendez la lecture comme un « passeport pour l’égalité ». En quoi le livre peut-il réellement réduire les inégalités sociales, selon vous ?

    La culture comme passeport pour l’égalité peut réduire les inégalités sociales en offrant à tous les individus, quel que soit leur milieu d’origine, un accès égal aux ressources culturelles et aux opportunités de développement personnel, favorisant ainsi la mobilité sociale et la comprehension mutuelle entre les communautés.

    Le CLIIC intervient aussi, effectivement, auprès d’enfants issus de milieux défavorisés. Quels sont les principaux défis que vous rencontrez dans ces environnements ?

    Le CLIIC fait face à des défis importants, notamment les difficultés à mobiliser les ressources financières pour soutenir ses actions, la difficulté d’accès aux villages enclaves et reculés qui nécessite des moyens logistiques importants, et la nécessité de mobiliser plus d’animateurs pour accompagner les enfants défavorisés dans leur parcours éducatif.

    Vos activités s’étendent déjà à plusieurs régions du Cameroun. Quels enseignements tirez-vous de ce déploiement ?

    Il est vraiment important de sortir le livre des rayons des bibliothèques vers le lectorat et surtout vers le lectorat jeune. Car cette promotion littéraire de proximité contribue au dynamisme et à la vitalité de notre littérature.

    Le projet de « bibliothèque mobile » – Bibliopickup est particulièrement innovant. Pouvez-vous nous en dire plus sur son ambition et son impact attendu ?

    Le projet Bibliopickup est une bibliothèque/médiathèque rurale itinérante. Il vise à permettre aux enfants de l’arrière pays et des quartiers enclavés d’avoir accès au livre et à être initiés à l’outil informatique. C’est le savoir sur quatre roues qui veut donner aux enfants à travers les livres et l’outil informatique le pouvoir de la connaissance. Nous entendons par là faire reculer l’obscurantisme et l’analphabétisme.


    Au-delà de la lecture, vous intégrez également l’initiation à l’outil informatique. Pourquoi ce choix ?

    Aujourd’hui, le monde vit connecté et connait une montée en puissance du numérique. Vous le savez mieux que moi, l’analphabète du 21ème siècle est celui qui ne sait pas utiliser l’outil informatique. Notre objectif est de donner à tous les enfants les mêmes chances.

    Quelle place accordez-vous aux partenariats institutionnels, éducatifs et communautaires dans la réussite de vos actions ?

    Les partenariats institutionnels, éducatifs et communautaires sont essentiels à la réussite de nos actions. Nous croyons que la collaboration avec les institutions publiques, les écoles, les associations et les entreprises locales est cruciale pour mobiliser les ressources et les compétences complémentaires, accroître notre visibilité et notre impact, développer des programmes adaptés au besoin des communautés et renforcer la pérennité de nos actions. Nous sommes ouverts à de partenariats qui nous permettent de partager nos expertises et nos ressources pour un impact plus grand.


    Comment mesurez-vous l’impact réel du CLIIC sur les bénéficiaires, notamment les enfants et les jeunes ?

    L’impact du CLIIC sur les enfants se mesurent sur plusieurs plans. D’abord, sur le plan académique, les activités du CLIIC permettent aux jeunes qui y participent d’améliorer leur niveau de langue. Ensuite, sur le plan du développement personnel, nos ateliers développent la confiance en soi, l’audace et la determination chez les participants. Par ailleurs, sur le plan infrastructurel, le CLIIC permet aux écoles, orphelinats et prisons d’avoir des livres pour que les lieux aient un coin bibliothèque. Enfin, par son activité itinérante à travers le pays, le CLIIC intéresse plusieurs communautés locales au livre et à la lecture. A titre d’exemple près de 11.000 camerounais de quatre regions (centre-sud-ouest-littoral) ont vibré au rythme des mots depuis le début de l’année 2026.


    Quelles sont vos perspectives à moyen et long terme pour le CLIIC, et quel message souhaitez-vous adresser aux potentiels soutiens et partenaires ?

    En termes de perspectives, nous voulons vraiment acquérir un pickup pour lancer la première phase de notre librairie sociale que nous avons baptisée « Joseph Désiré ZINGUI » – en hommage à un acteur du livre camerounais de regrettée mémoire, qui a marqué la scène littéraire camerounaise et mondiale – pour permettre aux enfants des zones les plus reculés d’avoir accès au livre.

    Par ailleurs, nous sommes en train de lancer « Yaoundétente » qui se veut un cadre qui permettra à nos jeunes de 6 à 15 ans de joindre l’utile à l’agréable. La première édition aura lieu le 23 mai 2026 au Musée National. In fine, nous invitons les institutions, les entreprises et les âmes de bonne volonté à rejoindre notre mission de démocratisation de l’éducation et la culture pour les enfants du Cameroun, surtout les plus défavorisés ! Ensemble, nous pouvons faire une différence significative dans la vie de ces jeunes et contribuer à l’émergence d’une société plus juste et plus équitable.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO




  • Trésor Comedy, rire debout dans les ruines du quotidien

    À travers le parcours du jeune humoriste centrafricain Trésor Comedy, c’est toute une jeunesse africaine qui apparaît : inventive mais sous-financée, lucide mais abandonnée, portée par le désir de transformer les blessures sociales en parole publique. Entre théâtre populaire, engagement citoyen et urgence culturelle, son itinéraire raconte la puissance du rire dans une société traversée par les fractures économiques et identitaires.

    Il y a chez Trésor Comedy quelque chose de plus vaste qu’un simple témoignage artistique. Derrière l’humour, derrière les sketchs joués à l’église durant l’enfance, derrière les scènes improvisées avec peu de moyens, se dessine le portrait d’une génération africaine qui tente de survivre à travers la création. En Centrafrique, où les crises politiques, économiques et sociales ont longtemps fragilisé les structures culturelles, le théâtre devient davantage qu’un divertissement : il devient un refuge psychologique, une arme sociale et une manière de continuer à croire en la possibilité d’un avenir collectif.

    Trésor Comedy appartient à cette jeunesse qui refuse le silence. Lorsqu’il explique que ses créations s’inspirent des réalités de son environnement – problèmes familiaux, dérives de la jeunesse, dysfonctionnements sociaux, il révèle une fonction essentielle du théâtre africain contemporain : celle de miroir critique. Dans des sociétés où les espaces de parole se réduisent souvent à la survie quotidienne, l’humoriste devient parfois sociologue, psychologue populaire et chroniqueur de son époque. Le rire cesse alors d’être une simple réaction émotionnelle ; il devient un mécanisme de défense collective.

    Psychologiquement, l’humour agit souvent comme une réponse au traumatisme social. Dans des contextes marqués par l’incertitude économique, la précarité ou la violence symbolique, les artistes comiques permettent au public de transformer momentanément la douleur en distance critique. Le spectateur rit de ce qui le détruit parfois intérieurement. Cette catharsis explique pourquoi, dans de nombreux pays africains, les humoristes occupent une place presque thérapeutique dans l’espace public. Ils disent ce que beaucoup pensent sans parvenir à le formuler.
    Mais derrière cette fonction sociale essentielle se cache une réalité brutale : celle du manque de moyens. Lorsque Trésor Comedy évoque l’absence de matériel de prise de vue de qualité, le manque de financement ou encore les difficultés de mobilisation du public, il décrit les blessures chroniques des industries culturelles africaines. 

    L’artiste africain évolue souvent dans une contradiction douloureuse : on attend de lui qu’il représente son pays, qu’il éduque, qu’il inspire et qu’il divertisse, sans lui offrir les infrastructures nécessaires à son développement. La passion devient alors une forme de résistance.
    Cette précarité culturelle produit également des conséquences psychologiques profondes chez les jeunes créateurs. Beaucoup vivent dans une tension constante entre rêve artistique et pression sociale. Dans plusieurs sociétés africaines, les métiers artistiques demeurent perçus comme instables, parfois inutiles face aux urgences économiques. Choisir le théâtre revient donc souvent à affronter l’incompréhension familiale, l’incertitude financière et le doute permanent. Pourtant, malgré cela, des jeunes continuent de monter sur scène. Ce choix révèle moins une naïveté qu’un besoin vital d’expression.

    L’un des aspects les plus marquants du discours de Trésor Comedy réside dans son rapport à la jeunesse. Lorsqu’il affirme que le théâtre peut éloigner les jeunes de « la fainéantise et d’autres dérives », il rappelle une vérité rarement prise au sérieux par les politiques publiques : la culture peut constituer un outil concret de prévention sociale.  Dans des contextes où le chômage juvénile explose et où le désœuvrement nourrit parfois la violence, les espaces artistiques deviennent des lieux de reconstruction personnelle. Monter un scénario, apprendre un texte, travailler une présence scénique, maîtriser sa parole : autant de disciplines qui structurent psychologiquement l’individu.

    Le théâtre agit aussi sur la confiance en soi. Trésor Comedy insiste sur le fait que la scène aide à parler en public sans peur.  Cette affirmation peut sembler anodine, mais elle touche à une question fondamentale : celle de la dignité. Dans des sociétés où beaucoup de jeunes grandissent avec le sentiment de ne pas être écoutés, apprendre à prendre la parole constitue déjà une forme d’émancipation. Le théâtre fabrique donc des individus capables d’habiter leur voix.

    Son attachement au sango, est également révélateur d’un enjeu identitaire majeur. Utiliser une langue locale sur scène n’est pas seulement un choix esthétique ; c’est une manière de réhabiliter des imaginaires souvent marginalisés par les héritages coloniaux. En Afrique centrale, la langue reste un terrain de pouvoir. Parler au public dans sa langue maternelle, c’est lui restituer une proximité émotionnelle et culturelle. C’est dire que l’art n’a pas besoin d’imiter l’Occident pour être universel.

    À travers son expérience du collectif et du jeu en solo, Trésor Comedy expose enfin une autre réalité contemporaine : la solitude du créateur africain. Les collectifs permettent l’échange d’idées, mais le parcours individuel reste souvent marqué par l’autodiscipline et la débrouillardise.  Cette dualité reflète le fonctionnement même des scènes culturelles africaines actuelles, construites à la fois sur la solidarité communautaire et sur l’endurance personnelle.

    Le parcours de ce jeune humoriste centrafricain raconte finalement quelque chose de plus large que son histoire personnelle. Il raconte une Afrique culturelle qui refuse de mourir malgré le manque de structures, malgré l’indifférence institutionnelle, malgré les crises. Une Afrique où des artistes continuent de transformer les blessures sociales en scènes de théâtre, les humiliations quotidiennes en éclats de rire et les fragilités collectives en matière artistique vivante. Trésor Comedy ne cherche peut-être qu’à faire rire… Pourtant, dans le vacarme du monde contemporain, son rire ressemble déjà à une forme de courage.

    Par Pauline M.N. ONGONO (Cameroun)




  • Les mots contre le silence : la poésie en état d’urgence de Diane-Annie TJOMB



    Dans Les mots parlants, la poésie cesse d’être un simple exercice esthétique pour devenir un espace de combat, de réparation et de conscience sociale. Portée par une écriture viscérale, Diane-Annie TJOMB transforme les blessures du monde en matière littéraire et interroge, avec une intensité rare, les violences faites aux corps, aux femmes, aux enfants et à l’humanité elle-même.


    Les mots parlants se veut un livre qui  dérange au point de modifier notre regard sur le monde. Ce recueil poétique, troisième livre de Diane-Annie TJOMB qui a paru aux Éditions KADEÏ en janvier 2026, ne cherche ni l’élégance froide ni le confort du lecteur ; il choisit la secousse. Dès les premières pages, les mots deviennent des témoins à charge contre une société qui banalise l’horreur, maquille les violences et apprend trop souvent à se taire plutôt qu’à regarder en face ses propres fractures.

    Chez l’auteure, la poésie naît d’une nécessité presque organique. Chaque texte est lié à une histoire vécue, à une scène observée ou à une douleur absorbée comme une éponge humaine recueillant les drames de son temps. Ce rapport profondément émotionnel à l’écriture explique l’intensité qui traverse le recueil. Loin d’une poésie abstraite ou décorative, Diane-Annie TJOMB écrit avec les nerfs, avec les insomnies, avec cette impossibilité de détourner les yeux lorsque l’humain se dégrade. Elle confie d’ailleurs que certains sujets la poursuivaient jusque dans ses nuits, au point que l’écriture devienne une forme d’urgence psychique.

    C’est peut-être là que réside la puissance la plus troublante de Les mots parlants : le livre révèle combien la littérature peut être un mécanisme de survie mentale. Dans une époque saturée d’images violentes et d’informations brutales, l’écriture agit chez elle comme une thérapie par les mots. L’auteure affirme avec justesse que ce qui n’est pas extériorisé par les mots finit par se transformer en maux. Cette phrase éclaire tout le recueil. La poésie devient alors un espace de décharge émotionnelle, mais aussi de reconstruction intérieure. Elle permet de transformer la colère en parole, la blessure en conscience, l’impuissance en engagement.

    L’un des fils rouges les plus marquants du livre reste la dénonciation des violences sexuelles faites aux mineurs. Diane-Annie Tjomb ne contourne jamais le sujet. Elle le regarde avec une lucidité douloureuse et refuse l’euphémisme. Dans une société où le viol des enfants demeure encore entouré de silence, de honte ou de relativisme culturel, sa poésie agit comme une sirène morale. Elle ne parle pas seulement en écrivaine ; elle parle en citoyenne révoltée face à la déshumanisation progressive des consciences. Derrière ses textes se dessine une interrogation profondément psychologique : comment une société peut-elle produire des individus capables de sexualiser l’innocence d’un nourrisson ? Cette question, qu’elle pose avec une colère assumée, dépasse la littérature pour toucher au dysfonctionnement moral de notre époque.

    La colère, justement, irrigue plusieurs poèmes du recueil. Mais ce n’est pas une colère aveugle ; c’est une colère éthique. Une colère née du spectacle quotidien de la brutalité humaine, de l’exploitation des plus vulnérables, du cynisme social et de l’effondrement progressif des repères. Dans le champ psychologique, cette indignation peut être comprise comme une réaction saine face à la normalisation de la violence. Lorsque l’horreur devient ordinaire, l’absence de colère devient parfois plus inquiétante que la colère elle-même. Diane-Annie TJOMB refuse cette anesthésie collective. Ses poèmes rappellent que s’indigner demeure encore une preuve d’humanité.

    Le corps féminin occupe également une place centrale dans son œuvre. À travers des textes comme Je ne suis pas une jupe ou À la lycéenne, l’auteure déconstruit le regard social posé sur les femmes, particulièrement sur les jeunes filles. Elle écrit avec la mémoire de celle qu’elle a été, mais aussi avec la conscience adulte de celle qui comprend désormais les mécanismes de domination symbolique. Son écriture révèle combien les violences faites aux femmes ne sont pas seulement physiques : elles sont aussi psychologiques, culturelles et langagières. Réduire la femme à un corps, c’est déjà lui retirer une part de son humanité. Cette objectification permanente produit des conséquences profondes sur l’estime de soi, la confiance et la construction identitaire des jeunes filles. En appelant celles-ci à défendre leur dignité humaine, Diane-Annie TJOMB propose une littérature qui répare autant qu’elle alerte.

    Mais Les mots parlants ne se limite pas au désespoir. Au milieu des ténèbres, le livre cherche obstinément des figures de lumière. L’auteure cite notamment l’exemple de Denis Mukwege, symbole d’une humanité qui refuse de capituler devant la barbarie. Cette coexistence entre l’horreur et l’espérance donne au recueil sa profondeur émotionnelle. Diane-Annie TJOMB ne croit pas naïvement en l’homme ; elle choisit de croire en ceux qui réparent l’homme. C’est une nuance essentielle. Son optimisme n’est pas une innocence, mais une résistance.

    Cette tension entre douleur et espérance traverse aussi sa conception de l’amitié, de la loyauté et des relations humaines. Après avoir connu des amitiés superficielles, elle revendique désormais des liens rares mais authentiques. Cette exigence relationnelle révèle une conscience aiguë des blessures affectives modernes. Dans des sociétés où les relations deviennent parfois performatives et utilitaires, son écriture défend une éthique de la sincérité. Psychologiquement, cette quête d’authenticité apparaît comme une manière de préserver son équilibre intérieur face aux violences émotionnelles du monde contemporain.

    La spiritualité occupe enfin une place discrète mais fondamentale dans son processus créatif. L’écriture est présentée comme une mission, presque un sacerdoce. Cette dimension spirituelle donne au recueil une profondeur particulière : écrire ne consiste plus seulement à produire des textes, mais à servir une fonction morale et humaine. Chez Diane-Annie TJOMB, la poésie devient prière, méditation, transmission et responsabilité. Elle écrit pour instruire, encourager, compatir et relever. Cette posture rappelle le rôle ancien des écrivains africains engagés, pour qui la littérature ne pouvait être dissociée de la communauté et du destin collectif.

    Le parcours de l’auteure explique également la richesse de son regard. Communication, audiovisuel, paramédecine, littérature : toutes ces expériences se croisent dans son écriture. La journaliste enquête, la soignante tente de réparer, et la poète transforme le réel en parole vive. Cette hybridité donne à ses textes une intensité presque documentaire, sans jamais sacrifier la dimension poétique.

    Avec Les mots parlants, Diane-Annie TJOMB rappelle que la poésie peut encore être un acte social majeur. Dans un monde où les consciences s’usent vite, où les tragédies deviennent des statistiques et où les émotions se consument dans le flux numérique, elle redonne aux mots leur fonction première : réveiller. Son livre ne demande pas seulement à être lu ; il demande à être entendu.

    Pauline ONGONO