
Face aux classes surchargées, à l’hétérogénéité des niveaux et aux défis de la réforme pédagogique, Pierrette Anne NDZIE défend un enseignant capable de s’adapter, d’innover et de concevoir des parcours d’apprentissage pertinents. Elle revient également sur son rapport à l’écriture et sur les urgences de l’enseignement du français.
Pierrette Anne NDZIE, vous êtes à la fois écrivaine et spécialiste des questions pédagogiques. Qu’est-ce qui, dans votre parcours, vous a conduite à faire dialoguer ces deux univers ?
Enseigner, c’est façonner l’humain et accompagner, année après année, des esprits en construction vers leur plein épanouissement. Mon parcours au coeur du système éducatif camerounais et au contact direct des réalités du terrain m’a offert un observatoire privilégié d’une richesse inépuisable. La pédagogie me donne la méthode, les outils épistémologiques et la rigueur pour analyser et structurer les savoirs ; la littérature me donne la liberté, le souffle créatif et l’espace sensible nécessaires pour raconter la complexité de nos existences. Pour moi, ces deux univers ne se juxtaposent pas : ils se nourrissent mutuellement. L’écrivaine insuffle de la sensibilité et de l’imaginaire dans la réflexion didactique, tandis que la spécialiste en éducation apporte de la profondeur institutionnelle et humaine à la création littéraire.
Vous avez plusieurs livres à ce jour. Comment se tient votre procédé d’écriture ?
Mon procédé d’écriture s’articule autour de deux démarches complémentaires, dictées par la nature de mes productions. D’une part, dans la production didactique et pédagogique, mon écriture naît d’une exigence pragmatique et scientifique : accompagner concrètement les enseignants et les apprenants dans leur développement professionnel et académique. Elle s’appuie sur une analyse minutieuse des besoins du terrain, l’exploitation des données statistiques de l’évaluation et les impératifs de la pédagogie de l’intégration et de l’Approche par les compétences (APC). C’est un travail de structuration méthodique visant à offrir des outils clairs, innovants et opérationnels. D’autre part, concernant la création littéraire (notamment la nouvelle que j’affectionne particulièrement), la démarche est plus intuitive, organique et libérée de tout schéma rigide. Je ne pars pas d’un plan préétabli, mais d’une étincelle : un morceau de vie saisi dans le quotidien, une émotion partagée, une tension sociale ou une expérience humaine réimaginée. J’explore la fragilité des parcours et la dynamique des relations humaines en m’efforçant de retranscrire avec authenticité ce qui fait battre le coeur de nos sociétés.

Dans votre nouvelle Le Déraisonnable de l’amour, on vit un basculement sur la fragilité de nos certitudes et sur le pouvoir des sentiments ? Pourquoi ?
Ce basculement est précisément l’essence même du mouvement de l’existence humaine. Si nos parcours étaient parfaitement linéaires, prévisibles et figés, la liberté de choix n’existerait pas, et avec elle, la possibilité de grandir. Ce sont nos failles, nos hésitations et les tempêtes affectives qui nous révèlent à nous-mêmes. Dans Le Déraisonnable de l’amour, les certitudes s’effondrent pour laisser place à une réévaluation profonde de ce qui compte réellement, la responsabilité émotionnelle .
On retrouve d’ailleurs dans cette grille de lecture une posture profondément pédagogique : l’erreur, la déviation ou le doute ne constituent pas une fin tragique ou un échec définitif, mais le point de départ indispensable à la remédiation, à la reconstruction de soi et à la maturité.
C’est un texte qui met, effectivement, en scène les paradoxes de l’amour, les renoncements et les choix qui peuvent bouleverser une existence. Peut-on aussi y voir une réflexion sur la responsabilité de l’être humain face à ses choix ?
Au-delà du drame intime, le texte explore l’éthique de la décision et la notion de responsabilité morale. Chaque choix, chaque renoncement engage l’individu vis-à-vis de lui-même, de ses proches et de la collectivité. Il est question de loyauté, d’intégrité et de fidélité à des valeurs supérieures, parfois au prix d’immenses sacrifices personnels.
Assumer la responsabilité de ses choix, c’est refuser le statut de victime passive de son destin (comme choisit de le faire le héros de la nouvelle) pour devenir le véritable auteur de sa propre trajectoire. C’est un message universel d’émancipation et d’exigence éthique que je souhaite transmettre à mes lecteurs.
La littérature camerounaise porte souvent une dimension sociale et éducative. Où situez-vous votre écriture entre le plaisir de raconter, la liberté de créer et la volonté de faire réfléchir le lecteur ?
Je ne conçois pas ces dimensions comme des forces antagonistes ou étanches entre lesquelles il faudrait arbitrer, mais plutôt comme un triptyque indissociable. Le plaisir de raconter et la liberté de créer constituent la porte d’entrée esthétique : sans la beauté du verbe, le rythme du récit et l’émotion narrative, la littérature perd son pouvoir d’émerveillement.
Cependant, en tant qu’actrice du monde éducatif engagée au Cameroun, la volonté de susciter le questionnement critique demeure le socle discursif de mon geste d’écriture. Mon ambition est de proposer une œuvre captivante qui, une fois le livre refermé, continue d’habiter le lecteur, le pousse à interroger ses représentations et l’invite à devenir un citoyen plus lucide, humain et responsable.
Dans vos ouvrages didactiques, vous revenez sur la distinction entre exercice, activité, tâche et situation-problème. Que gagne l’élève lorsque l’enseignant cesse de réduire la situation-problème à un simple exercice d’application ?
L’enjeu est fondamental : il s’agit du passage d’une école du gavage cognitif et du psittacisme (répéter comme un perroquet) à une école de la compétence et de l’émancipation. Lorsqu’un enseignant réduit la situation-problème à un simple exercice d’application répétitif, il maintient l’élève dans une posture d’exécution passive et de mémorisation stérile.
En revanche, lorsque la situation-problème est déployée dans toute sa richesse épistémologique — complexe, contextualisée et stimulante —, l’élève y gagne son statut d’acteur de ses apprentissages. Il apprend à mobiliser des ressources complexes, à analyser un contexte inédit, à poser un diagnostic, à prendre des initiatives et à proposer des solutions viables à des problèmes réels. C’est exactement le cœur de la rénovation pédagogique portée au Cameroun : former des citoyens autonomes, capables de transformer leur environnement et de s’insérer activement dans un monde professionnel exigeant.

L’approche par les compétences est désormais bien installée dans le discours scolaire camerounais, mais sa mise en œuvre semble encore poser problème. Qu’est-ce qui bloque réellement à votre avis : la formation des enseignants, les outils disponibles ou la compréhension même de cette approche ?
Le véritable nœud systémique réside dans la chaîne d’articulation entre l’épistémologie de la réforme et sa traduction dans les pratiques de classe au quotidien. C’est un défi global où la formation initiale et continue des enseignants joue un rôle de cadrage important.
Pendant longtemps, il y a eu un écart entre la vulgarisation théorique des concepts (APC, situation-problème, compétences de vie) et l’appropriation pratique des démarches didactiques réelles. Les enseignants, confrontés à des prescriptions parfois abstraites ou inappropriées, ont développé des appropriations hétérogènes. Au niveau de l’Association des Enseignants de Français du Cameroun (AEFCA ) comme dans nos travaux de recherche, nous œuvrons sans relâche pour lever ces ambiguïtés, concevoir des guides méthodologiques structurés et harmoniser les pratiques. Le levier prioritaire et décisif demeure la formation continue, accompagnée d’un suivi de proximité et de ressources pédagogiques adaptées à nos réalités socio-économiques.
Vous accordez une place importante à l’erreur, à la remédiation et aux critères d’évaluation. À partir de quel moment une mauvaise réponse cesse-t-elle d’être un échec pour devenir une information utile à l’enseignant et à l’élève ?
Elle cesse d’être une sanction dès lors que l’écosystème classe adopte une posture docimologique renouvelée : l’erreur n’est plus une faute à punir, mais un symptôme précieux à analyser et le moteur même de l’apprentissage. Dans le cadre de la pédagogie de l’intégration, l’erreur est un indicateur diagnostique sur les représentations de l’élève, ses stratégies cognitives et les obstacles qu’il rencontre.
Grâce à une évaluation critériée bien maîtrisée (faisant appel à des barèmes de scrutation rigoureux, aux critères d’évaluation de base et de perfectionnement), la “mauvaise réponse” devient une donnée explicite. Pour l’enseignant, elle oriente avec précision le dispositif de remédiation à mettre en place. Pour l’élève, désinhibé de la peur du jugement, elle révèle la trajectoire à parcourir et lui donne les clés de sa propre autorégulation.
Entre les effectifs élevés, les disparités de niveau et les contraintes matérielles, l’enseignant camerounais doit souvent adapter les prescriptions officielles à la réalité de sa classe. Jusqu’où peut-il aller dans cette adaptation sans dénaturer les objectifs de l’Approche par les compétences ?
L’enseignant n’est pas un simple exécuteur mécanique de programmes : c’est un praticien réflexif, un ingénieur pédagogique et un concepteur d’itinéraires d’apprentissage au sein de son laboratoire qu’est la classe. Face à des contextes complexes (effectifs pléthoriques, hétérogénéité des apprenants), la capacité d’adaptation contextuelle n’est pas une déviation tolérée, mais une obligation professionnelle pour garantir l’équité.
La limite éthique et pédagogique est claire : la flexibilité doit porter sur les modalités d’organisation, la différenciation pédagogique, la contextualisation des supports et le rythme de progression, tout en restant intransigeant sur les compétences attendues (les seuils de maîtrise et les objectifs d’intégration). C’est précisément face à l’adversité et aux contraintes du terrain que jaillissent l’innovation didactique et les plus belles réponses méthodologiques. L’AEFCA en partenariat avec les associations d’enseignants de français affiliées à la Fédération Internationale des Professeurs de français, FIPF, co-organise chaque année un concours international, Mon Innovation Pédagogique en 120 secondes. La finale, cette année, se tiendra en novembre, à Dakar, le jour de la célébration du professeur de français, le 20 novembre.

Vous êtes également présidente de l’Association des Enseignants de Français du Cameroun. Si vous deviez aujourd’hui retenir trois urgences pour améliorer l’enseignement du français au Cameroun, lesquelles placeriez-vous en tête de liste ?
Si je devais résumer ces priorités stratégiques, je les articulerai autour de trois urgences indissociables :
- La formation continue, systémique et innovante des enseignants : intensifier le renforcement des capacités méthodologiques et didactiques de l’ensemble du corps professoral pour assurer une maîtrise parfaite des outils d’évaluation, des pratiques de remédiation et des approches rénovées en langue française.
- Le développement d’outils et de ressources pédagogiques contextualisés : mettre à la disposition des enseignants et des élèves des supports didactiques de qualité, adaptés aux réalités sociolinguistique et culturelles du Cameroun et facilitant l’animation d’ateliers de lecture, de production d’écrits et de situations-problèmes authentiques.
- La revalorisation de la culture du livre, du débat et du réseau associatif : dynamiser les espaces d’échanges, les ateliers de lecture et les partenariats associatifs, notamment à travers l’AEFCA, ce qui se passe avec le CLIIC et ACOLITT, pour recréer chez nos jeunes le plaisir d’aimer la langue, de pratiquer une lecture réfléchie et de développer une pensée critique bienveillante au service du développement sociétale.
Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO

























































































