
À la tête du FILAB, Dr Komi Ezin défend une vision de la littérature comme espace de dialogue, de transmission et de compréhension de l’autre. Pour sa quatrième édition, le festival place ainsi la médiation culturelle et la promotion de la paix au cœur de sa démarche.
Dr Komi EZIN, nous vous laissons le soin de vous présenter à nos lecteurs.
Je suis Dr Komi EZIN, écrivain-poète, nouvelliste, essayiste et romancier, mais également acteur et promoteur culturel. Je suis le Commissaire Général et fondateur du Festival International du Livre et des Arts Assimilés du Bénin (FILAB).
Mon parcours est profondément lié à la littérature, à la culture, à la communication et à la transmission. Je m’intéresse particulièrement aux questions de développement culturel, de lecture, d’écriture, de médiation culturelle et de promotion de la paix.
À travers le FILAB, j’ai voulu créer un espace qui dépasse la simple célébration du livre : un espace de rencontre entre écrivains, éditeurs, libraires, bibliothécaires, enseignants, chercheurs,
artistes, jeunes talents et surtout les publics.
Le FILAB est pour moi un outil de rencontre, de découverte, de transmission et de rayonnement
culturel, au service du Bénin et de l’Afrique.
Trois éditions après sa création, qu’est-ce que le FILAB a réellement changé dans le paysage culturel béninois ?
Le FILAB a contribué à installer un nouveau rendez-vous littéraire et culturel dans le paysage béninois. Son ambition n’a jamais été de créer simplement un événement supplémentaire, mais de contribuer à rapprocher le livre des populations.
Au fil des éditions, nous avons créé des occasions de rencontres entre les auteurs et leurs lecteurs, favorisé les échanges entre professionnels du livre et donné une place importante aux jeunes, aux élèves et aux étudiants.
Nous avons également voulu sortir d’une conception restrictive du festival littéraire. Le FILAB associe littérature, arts, patrimoine, langues, expression orale, slam, contes, ateliers, concours et médiation culturelle.
L’objectif est de faire du livre un vecteur de connaissance, de dialogue et de cohésion sociale.

Pourquoi était-il nécessaire de consacrer cette 4ᵉ édition au lien entre littérature, médiation culturelle et paix ?
Le thème de cette quatrième édition — « Littérature, médiation culturelle et promotion de la paix » — répond à une conviction : la littérature ne doit pas être enfermée dans les bibliothèques ou dans les cercles spécialisés.Le livre permet de comprendre l’autre, de découvrir d’autres réalités et de dialoguer avec des cultures différentes. La médiation culturelle permet justement de créer des passerelles entre les œuvres, les artistes et les publics. Dans un monde où les incompréhensions, les fractures sociales et les tensions peuvent fragiliser le vivre-ensemble, la culture peut contribuer à restaurer le dialogue.Nous voulons donc interroger le rôle de l’écrivain, de l’artiste, du médiateur culturel et de tous les acteurs du livre dans la construction d’une société où la différence devient une richesse plutôt qu’un facteur de division.
La littérature béninoise dispose-t-elle, selon vous, de la visibilité qu’elle mérite au-delà des frontières nationales ?
La littérature béninoise possède une richesse considérable et des auteurs de grande qualité. Mais la question de sa visibilité internationale demeure un véritable enjeu. Nous devons renforcer les mécanismes qui permettent à nos écrivains d’être davantage connus, lus, traduits, diffusés et invités sur les grandes scènes littéraires internationales. C’est aussi l’une des raisons d’être du FILAB : créer des rencontres internationales, accueillir des écrivains de différents pays et permettre à la littérature béninoise de dialoguer avec les autres littératures africaines et mondiales. Notre ambition est de faire du Bénin non seulement une terre de création littéraire, mais également une plateforme de circulation des œuvres et des idées.

Quels sont aujourd’hui les freins majeurs au développement du livre et de la lecture au Bénin ?
Les défis sont multiples : l’accès au livre, son coût, la faiblesse de certains réseaux de diffusion, l’insuffisance des habitudes de lecture, la visibilité des auteurs et des maisons d’édition, mais également la nécessité de renforcer les bibliothèques et les espaces de lecture. Il faut aussi travailler sur les publics. Si nous voulons une véritable culture du livre, il faut commencer très tôt, notamment auprès des enfants et des jeunes. C’est pourquoi le FILAB accorde une place importante aux établissements scolaires, aux bibliothèques, aux ateliers, aux concours et aux actions de proximité.
Nous devons également considérer le livre comme une véritable industrie culturelle, avec toute la chaîne de valeur qui l’accompagne : auteur, éditeur, imprimeur, diffuseur, libraire, bibliothécaire, lecteur et autres professionnels.
Quelle ambition nourrissez-vous pour les auteurs béninois à travers le FILAB ?
Notre ambition est de contribuer à leur donner davantage de visibilité et d’opportunités de rencontre avec les lecteurs, les professionnels et les acteurs culturels venus d’ailleurs.
Nous voulons que le FILAB soit une porte ouverte sur l’Afrique et sur le monde.
Un auteur ne doit pas seulement écrire et publier. Il doit pouvoir rencontrer son public, présenter
son œuvre, participer à des débats, développer des collaborations et accéder à de nouveaux espaces de diffusion.
Nous souhaitons également encourager les jeunes auteurs et leur permettre de comprendre que
l’écriture peut être à la fois une vocation, un moyen d’expression, un outil de transmission et un
véritable métier.
La Grande Dictée Nationale a rassemblé des dizaines de participants. Assiste-t-on à un
retour du goût des mots soignés ?
Je pense que la mobilisation autour de la Grande Dictée Nationale révèle surtout qu’il existe un réel intérêt pour la langue lorsqu’on sait la présenter de manière attractive.
La langue est notre premier outil de communication et de transmission. Maîtriser les mots, l’orthographe et la syntaxe, ce n’est pas simplement réussir un exercice scolaire : c’est aussi apprendre à mieux penser et à mieux communiquer.
Avec cette initiative, nous avons voulu transformer la langue française en un espace de jeu, de défi, d’apprentissage et de rassemblement. Et nous souhaitons aller plus loin en donnant également une place aux langues nationales, parce que la valorisation de notre patrimoine linguistique fait partie intégrante de notre identité culturelle.
En choisissant le Sénégal comme pays invité d’honneur, quel dialogue littéraire et culturel souhaitez-vous ouvrir ?
Le choix du Sénégal comme pays invité d’honneur répond à notre volonté de renforcer les échanges entre les grandes traditions littéraires africaines.
Le Sénégal possède une histoire littéraire et intellectuelle particulièrement riche. À travers cette présence, nous souhaitons créer un dialogue autour de la littérature sénégalaise, d’hier à aujourd’hui, mais aussi réfléchir à ce que nos deux pays et, plus largement, nos différentes cultures africaines peuvent partager. Il ne s’agit pas seulement d’inviter une délégation. Il s’agit de construire des passerelles durables entre écrivains, universitaires, éditeurs, lecteurs, artistes et institutions culturelles.
Le FILAB doit être un lieu où les littératures africaines se rencontrent, se découvrent et se reconnaissent mutuellement.
Quelle place les langues nationales doivent-elles occuper dans l’avenir de la littérature béninoise ?
Elles doivent occuper une place importante. Nos langues nationales portent notre mémoire, nos imaginaires, nos traditions, nos valeurs et une partie essentielle de notre patrimoine immatériel.
Il ne s’agit pas d’opposer les langues nationales au français ou aux autres langues internationales. Il faut plutôt construire une complémentarité.
Nous devons encourager la création littéraire dans nos langues, la traduction, l’édition, la recherche et surtout la transmission aux jeunes générations.
Une littérature qui dialogue avec ses langues et ses cultures est une littérature qui contribue à préserver et à renouveler son patrimoine.
Entre concours, ateliers et rencontres, comment le FILAB compte-t-il faire émerger la nouvelle génération d’écrivains et de créateurs ?
Nous voulons donner aux jeunes des espaces pour expérimenter, créer et rencontrer ceux qui sont déjà engagés dans les métiers du livre et de la culture.
Les concours littéraires permettent de détecter des talents. Les ateliers d’écriture permettent de les accompagner. Les rencontres avec les écrivains leur permettent de comprendre les réalités du
métier.
Le slam, les nouvelles, la Grande Dictée Nationale, les ateliers et les rencontres sont donc autant de portes d’entrée. Mais nous voulons surtout instaurer une culture de la transmission : les professionnels
d’aujourd’hui doivent pouvoir transmettre leur expérience aux créateurs de demain.

Peut-on véritablement faire du livre un instrument de paix dans des sociétés traversées par les fractures ?
Oui, à condition de ne pas considérer le livre comme une solution magique.
Le livre peut contribuer à la paix parce qu’il crée un espace de dialogue et permet de découvrir le
point de vue de l’autre. Il nous apprend à écouter, à questionner, à comprendre et parfois à dépasser nos propres certitudes.
Un roman peut nous faire vivre l’expérience d’un personnage différent de nous. Un essai peut
nous amener à réfléchir autrement. Un poème peut toucher une sensibilité que le discours ordinaire n’atteint pas. C’est cette capacité à rapprocher les consciences que nous voulons mettre en avant au FILAB.
La paix se construit aussi par l’éducation, la culture, le dialogue et la connaissance de l’autre.




Qu’attendez-vous concrètement des pouvoirs publics, des partenaires privés et des acteurs culturels pour faire grandir l’industrie du livre au Bénin ?
Nous avons besoin d’une mobilisation collective.
Des pouvoirs publics, nous attendons la poursuite et le renforcement des politiques favorables au livre, à la lecture, aux bibliothèques, aux auteurs et aux professionnels de la chaîne du livre.
Des partenaires privés, nous attendons qu’ils considèrent la culture comme un véritable domaine
d’investissement, de responsabilité sociale et de visibilité.
Les entreprises peuvent accompagner les festivals, les concours, les bibliothèques, les actions en milieu scolaire, la production éditoriale et les initiatives en faveur de la jeunesse.
Quant aux acteurs culturels, nous devons davantage travailler en réseau, mutualiser nos expériences et construire des projets structurants.
Le développement du livre ne peut pas reposer sur une seule institution. C’est une responsabilité collective.
Avec Anne-Rita TOURE comme Marraine Internationale, jusqu’où souhaitez-vous porter le FILAB dans les prochaines années ?
Nous voulons progressivement faire du FILAB un rendez-vous littéraire et culturel de référence en Afrique, tout en conservant son ancrage béninois.
Notre ambition est d’accueillir davantage de pays, d’auteurs, d’éditeurs, de professionnels et de
lecteurs, mais surtout de créer des collaborations durables au-delà des trois jours du festival.
Nous voulons développer des programmes autour de la lecture, de l’écriture, de la médiation culturelle, des bibliothèques, des langues et de la transmission.

Le FILAB doit également contribuer au rayonnement culturel du Bénin et devenir une véritable plateforme de circulation des œuvres, des créateurs et des idées. À terme, nous souhaitons que lorsqu’on parle de littérature, de rencontres culturelles et de dialogue entre les peuples en Afrique, le FILAB soit naturellement identifié comme l’un des espaces où cette dynamique se construit. Notre ambition est grande, mais elle repose sur une conviction simple : la culture rapproche les peuples, le livre transmet les savoirs et la littérature peut contribuer à construire la paix.
Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO (Cameroun)
