
Après La plume noire de l’encrier et Banane malaxée, Junior Haussin, qu’est-ce qui vous a conduit à écrire Je suis Nègre mais les Noirs ne m’aiment pas ? Est-ce un sujet qui vous habitait depuis longtemps ou est-il né d’une observation particulière de notre société ?
JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS est le résultat d’une simple observation de nos mœurs. Quand on est écrivain, on est avant tout un habitant du monde qui nous habite également ; et l’on ne saurait seulement puiser dans son imagination pour penser une histoire, il faut aussi observer sa société pour décrire les choses. Et le roman que vous découvrez aujourd’hui est le résultat d’une pure observation de nos rapports avec notre coloration de peau. Je me suis posé cette question : comment des personnes noires, à la peau noire, vivant dans les communautés noires, en Afrique noire, sont autant complexées par le teint clair, au point de se blanchir la peau, faire le Djansang, comme on le dit vulgairement au Cameroun ? C’est le point de départ de ce roman.
Il faut dire que c’est un titre particulièrement fort. Qu’est-ce qui se cache concrètement derrière ces mots ?
Derrière ces mots se cache une réalité difficile à admettre de nos jours : les personnes noires, en Afrique noire et dans les communautés noires ont pris l’habitude de se rejeter à cause du trait trop foncé de leurs peaux, comme si être noir ou trop noir de peau est un malaise. Aujourd’hui, il faut se rapprocher de ce triste spectacle pour observer qu’il n’y a qu’ en Afrique noire et dans les communautés noires que l’on assiste à une classification du genre de teint : teint clair, teint noir, teint chocolat ,teint chocolat au lait. Et cette classification, parfois conditionnée par certaines faveurs sociales éphémères, conduit à lui donner un nom : la négrofolie ou la doctrine de la classe des noirs teintés appelé le négrofolisme.
Asakya et Mabanckou sont au cœur de cette histoire. Toutes deux sont confrontées au regard porté sur leur teint, mais leurs trajectoires prennent des directions différentes. Pourquoi était-il important pour vous de raconter cette réalité à travers des personnages plutôt que de porter directement un discours sur le blanchiment de la peau ?
Il m’aurait fallu suffisamment de documentation scientifique et même médicale, pour directement aborder la question du blanchiment de la peau dans un essai. De plus, le roman est le canal dans lequel je me sens le plus à l’aise, et traiter de ce sujet en mettant en scène des personnages était pour moi un moyen de m’adresser directement à chacun de nous. Comme si chaque personne est un cri commun contre le blanchiment de la peau en Afrique noire dans les communautés noires.

JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS raconte la manière dont ASAKYA et de MABANCKOU se donnent de l’amour ou de la haine. Dans votre roman, le « Djansang » est bien plus qu’une pratique esthétique, il est presque une voie vers une vie meilleure, une manière de gagner en considération et d’accéder à une certaine reconnaissance sociale. Pourquoi cette dimension vous semblait-elle essentielle à montrer ? Je précise à nos lecteurs que le « Djansang » est un néologisme camerounais qui signifie « produit pour le blanchiment de la peau ». Faire le Djansang signifie donc utiliser des produits pour blanchir la peau.
La réponse se trouve dans votre question et je l’ai souligné précédemment : la doctrine de la classe des noirs teintés appelée negrofolisme insiste sur ce fait. Car, voyez-vous, la société actuelle, celle où des femmes font du djansang, répond très souvent à un besoin économique et social plutôt que culturel et identitaire. Cela dit, si on se décape la peau, c’est pour plaire à autrui, obtenir des faveurs professionnels et cadeaux. Des conséquences d’une séduction bien orchestrée par le mécanisme du décapage. Et les hommes ne sont pas à exempts : eux aussi convoitent la mode et le désir d’être plus séduisants et avenants ; ils espèrent que se blanchir la peau sera un atout pour plaire et collectionner les femmes d’un certain âge. On verra alors qu’en Afrique noire, dans les communautés noires, quand on est noir foncé, on est insulté et même humilié ; quand on est clair de peau, on est célébré et apprécié. On dira à l’un le « noiro » ou « négro » et à l’autre le « white » ou le « blanc », touchant cette fois-ci à l’estime de soi, à l’identité africaine. Il faut le rappeler, ce roman ne pointe pas le doigt accusateur sur ces hommes et femmes naturellement clairs de peau mais sur ces hommes et femmes qui sont à la quête du blanchiment de la peau.
Asakya connaît les conséquences d’une histoire de Djansang qui tourne mal. Qu’avez-vous voulu dire à travers son parcours ? Est-ce avant tout une mise en garde contre les dangers du blanchiment de la peau ou une manière de montrer les blessures plus profondes provoquées par le rejet de soi ?
Avec le personnage ASAKYA, on a voulu mettre en garde nos frères et sœurs sur les conséquences de la dépigmentation ou du blanchiment de la peau et sur les fausses promesses que garantit le djansang quand on est assoiffé de réussite et de biens matériels. On a voulu que notre société se saisisse de ce problème comme une question de santé mentale qui est aujourd’hui une situation de malaise social à ne pas prendre à la légère, car certaines blessures de l’enfance ne guérissent pas et sont souvent, aussi, à l’origine de ce choix de décoloration. Un enfant qui a grandi en subissant les injures sur la couleur foncée de sa peau, en accumulant des humiliations a tendance, une fois adulte, à fuir cette réalité en optant pour le décapage. Toutefois, MABANCKOU a su tenir tête à ceux qui ont essayé de briser son estime de soi ; ce qui n’a pas été le cas d’ASAKYA qui a choisi de fuir sa réalité pour vivre une vie d’influenceuse.

Effectivement, Mabanckou porte une autre réponse au regard des autres : l’acceptation de soi. Comment avez-vous construit ce personnage et quelle place occupe-t-il dans votre réflexion sur l’identité noire ?
MABANCKOU est la réponse la plus efficace face au rejet du teint noir dans les communautés noire en Afrique noire. J’ai voulu à travers ce personnage faire valoir l’acceptation de soi dans une société où medias, cinéma, panneaux publicitaires et choix esthétiques se tournent prioritairement vers l’éclat de la peau, vers l’éclaircissement du teint pour plaire uniquement. Cette acceptation de soi que démontre MABANCKOU tout au long de ce roman est une valorisation de l’identité noire et africaine. Aussi, c’est avec ce personnage que nous nous sommes posés certaines questions : un noir à la peau noire est-il Africain ? À quel moment, aujourd’hui, peut-on se qualifier de noir même si on a une peau noire ? Qui est véritablement Africain aujourd’hui ? Ne sommes-nous pas en train de mettre en place des outils qui nous aideront à devenir de véritables Africains au-delà du teint ?

Dans votre roman et vous l’avez déjà souligné, le teint clair est associé à la beauté, à la réussite et même à l’ascension sociale. Comment expliquez-vous que la couleur de peau puisse encore peser aussi fortement sur la manière dont une personne est regardée, désirée ou considérée dans certaines sociétés africaines ?
Voyez-vous, on ne saurait parler de ce problème de dépigmentation sans faire allusion aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. L’e-réputation est aujourd’hui un enjeu social à comprendre au même titre que notre réputation dans la vie réelle. Pour répondre à votre question, je dirais qu’avoir un teint clair est un besoin vital aujourd’hui pour beaucoup d’entre nous. D’ailleurs, nos smartphones nous proposent des filtres pour apporter de meilleures perfections à notre peau. Dans le roman nous parlons d’un monde imaginaire qui s’appelle FILTRELAND, et en lisant ce roman, vos abonnés en sauront davantage. Précédemment, je vous ai parlé de ces faits qui favorisent cette course incontrôlée vers le teint clair. La télévision, le cinéma, la mode et la publicité sont des outils utilisés en ce moment pour modifier et même influencer notre comportement en la matière. Dans le cinéma, par exemple, on apprend à nos jeunes sœurs et jeunes frères qu’une femme qui a réussi sa vie, est une femme au teint clair, aux faux ongles et aux mèches brésiliennes. Au même moment, on décrit la femme africaine pauvre par un teint noir avec des nattes sur la tête et tout son naturel, vivant dans un petit village perché au bout de l’Afrique. Les défilés de mode et la publicité aujourd’hui et leurs campagnes en ligne… Toutes les photos sont retouchées et éclaircies. Dans ce roman nous répondons suffisamment à cette question. Je ne peux qu’inviter vos abonnés à lire JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS, pour en savoir davantage.
Et nous rappelons qu’il ne coûte que 10.000 FCFA. Vous décrivez un imaginaire dans lequel le teint clair ouvre symboliquement les portes d’un « pays de rêve », habité par des gens heureux. D’où vient, selon vous, cette fascination pour la blancheur ? Est-elle le prolongement d’une histoire ancienne ou prend-elle aujourd’hui de nouvelles formes ?
Ecoutez, il ne faut pas que l’on mente sur l’histoire ou que l’on fasse semblant de ne pas connaitre l’histoire. Dans ce roman, nous revenons sur une dame au nom de « SITA MADAME », son histoire est assez intéressante pour en faire un livre… pourquoi pas, car elle nous montre l’une des sources certaines de cette volonté qu’ont nos frères et sœurs à se blanchir la peau. Le livre vous en dira davantage. En effet, la recherche effrénée du teint clair existe depuis les indépendances. On était un noir évolué lorsqu’on avait été chez le blanc ou qu’on savait parler français. À ce jour, le phonème a trouvé un terrain suffisamment fertile avec les NTIC et le commerce en ligne. Je dirai simplement que le paraître domine nos mentalités actuelles. Grace à ce roman nous parvenons à comprendre que le racisme, le collorisme sont réinventés au sein des communautés noires en Afrique noire. Le pays imaginaire FILTRELAND vous en dira davantage. Lisez-le !

Ce roman établit un lien particulièrement sensible entre l’acceptation de soi et la santé mentale. Pourquoi était-il important pour vous d’aller au-delà de la question physique pour parler aussi des conséquences psychologiques du rejet de sa propre apparence ?
Vivre selon la validation des autres, avancer selon le regard d’autrui et n’exister que parce que les autres en ont décidé est pire que la mort. Ne pas pouvoir s’accepter soi-même tel qu’on est est un problème de santé publique qui affecte considérablement notre santé mentale. Les séquelles psychologiques et émotionnelles du rejet de soi par soi et par les autres sont énormes et il fallait que ce roman le rappelle et que l’urgence soit soulignée, pour une prise en charge des personnes obnubilées par le teint clair. Il s’agit du complexe du teint clair et ses ravages non négligeables en ce moment.
Le blanchiment de la peau est souvent abordé sous les angles médical, sanitaire ou sociologique. Vous avez choisi de l’explorer par la fiction. Qu’est-ce que le roman vous permet de raconter sur ce phénomène que le discours journalistique ou scientifique ne pourrait peut-être pas transmettre avec la même force ?
C’est une bonne question et même avec un essai bien écrit je ne pense pas que j’aurais suscité autant d’intérêt sur ce sujet aujourd’hui. Le phénomène est réel : le blanchiment de la peau a fait objet de plusieurs angles de traitement dans les salles de rédaction. Le Ministère de la Santé Publique au Cameroun en parle régulièrement, mais la chose continue de faire des ravages. Et nous estimons que pour dire et mieux dire ce qu’il y a à dire sur ce sujet, pour que cela ne ressemble pas à un discours de beau parleur, il faut raconter l’histoire des gens à travers un roman accessible à tous. L’outil peut voyager dans toutes les familles africaines ; pas besoin d’écran ou de connexion internet, juste le temps de lire.
En écrivant ce livre, à qui vous adressez-vous réellement ? Aux personnes qui pratiquent le Djansang, à celles qui souffrent du regard des autres, aux familles, ou plus largement à une société qui participe parfois, consciemment ou non, à fabriquer ces complexes ?
Ce livre est écrit pour ceux et celles qui sont encore complexé.e.s par la peau blanche et le teint clair. Ce roman est un message fort que nous adressons à ceux et celles qui ont perdu l’estime de soi à cause des railleries sur leur teint foncé et aussi un mot de compassion à ces femmes aujourd’hui victimes du décapage de la peau et qui souhaitent en guérir. Notre société a besoin de connaissances et d’information, car avec ces éléments, on aura le pouvoir de changer les choses pour sauver une belle couleur de peau qui n’est en réalité que le prolongement de notre conscience sur le monde.

Lorsque le lecteur referme Je suis Nègre mais les Noirs ne m’aiment pas, qu’aimeriez-vous qu’il emporte avec lui ? Et après trois ouvrages, quelle place souhaitez-vous désormais occuper dans la littérature camerounaise et africaine : celle d’un écrivain qui témoigne de son époque ou celle d’un écrivain qui cherche à provoquer une prise de conscience ?
Une fois que le lecteur a refermé JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS, il doit retenir que l’Afrique ne se construit pas sur la couleur de la peau mais sur la manière que nous influençons notre milieu de vie. L’acceptation de soi est le début d’une belle action sociale. Apres trois ouvrages, je souhaite que l’on me voie comme un écrivain qui raconte son temps et qui provoque une prise de conscience.
Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO
