Catégorie : Pierre NANTIA

  • « La lumière des ancêtres » : le regard de Laetitia

    Une nuit d’insomnie, un homme fatigué ouvre une Bible. Il ne cherche pas à déclencher une révolution spirituelle. Il cherche simplement le sommeil. Pourtant, quelques pages suffisent à faire basculer cette nuit ordinaire dans une aventure intérieure où la foi, la raison, la conscience et la mémoire familiale vont se mesurer les unes aux autres.

    C’est ainsi que s’ouvre La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA, récit de 130 pages qui a paru aux Editions KADEÏ à Yaoundé, en juillet 2026.
    Dès les premières pages, La lumière des ancêtres installe son paradoxe. La Bible, longtemps présentée au narrateur comme « le livre absolu » et « la vérité incontestable », devient précisément l’objet d’une lecture inquiète et scrutatrice (p. 20). Et ce déplacement constitue le véritable moteur de ce livre. Il ne s’agit pas de raconter une conversion ou une apostasie, mais de mettre une
    conscience devant ses propres contradictions. La question pourrait se formuler ainsi : que reste-til de la foi lorsque celle-ci accepte de passer par l’épreuve du doute ?


    Le premier chapitre, « Par une nuit d’insomnie », est représenté par un corps épuisé, des douleurs aux jambes, qui rappellent une fragilité physique ancienne, mais l’esprit refuse de s’abandonner au sommeil (p. 19). La Bible saisie presque au hasard devient alors un miroir. À mesure que la lecture avance, les récits bibliques familiers changent de relief. Les épisodes de la Genèse, le déluge, Sodome et Gomorrhe, puis surtout l’histoire de Job ne sont plus
    seulement considérés comme des récits fondateurs : ils sont soumis à la question morale.


    C’est avec Job que le malaise devient véritablement dramatique. Entre les pages 30 et 36, Pierre NANTIA s’attarde sur le fameux pari entre Dieu et le Diable. Job est présenté comme un homme intègre, prospère, attaché à Dieu. Pourtant, pour démontrer sa fidélité, il est dépouillé de ses biens, privé de ses enfants et finalement atteint dans sa chair (pp. 30-34). La restauration finale de sa
    fortune et la naissance de nouveaux enfants ne suffisent pas à effacer la question essentielle : une souffrance infligée à un innocent peut-elle être justifiée par une récompense ultérieure ? Pierre
    NANTIA ne cherche pas à neutraliser le choc de son récit par des explications théologiques. Il préfère le laisser produire son effet moral. Le lecteur est ainsi placé devant une tension que le narrateur refuse de résoudre trop facilement : peut-on déclarer injuste un acte lorsqu’il est commis par un homme et le considérer mystérieusement juste lorsqu’il est attribué à Dieu ? Cette démarche est annoncée dès l’avant-propos. Pierre NANTIA précise que sa quête ne consiste pas à « déboulonner le divin », mais à le libérer de certains récits qu’il juge incompatibles avec l’idée d’un Dieu infiniment bon et juste (pp. 13-14).
    La nuance est importante.

    La lumière des ancêtres n’est pas construit comme un réquisitoire contre la croyance ; il s’agit plutôt d’une fiction de confrontation, dans laquelle la foi héritée est mise à
    l’épreuve de la conscience. C’est précisément ce qui conduit au deuxième chapitre, « Rencontre avec l’archange ». À partir de la page 39, la réalité bascule dans le fantastique. Le narrateur se retrouve dans un univers céleste étrange, privé momentanément de son handicap physique, avant de rencontrer l’archange Michel, qui n’est pas seulement un personnage surnaturel, mais l’incarnation d’une autorité qui exige l’obéissance et suspecte la pensée critique. Il reproche au narrateur de confondre « liberté de pensée » et « erreur » et lui demande de renoncer à son
    raisonnement (p. 50). Le dialogue prend alors une dimension qui dépasse la religion. Derrière l’affrontement entre l’ange et l’homme se dessine une question politique et sociale : que devient
    la liberté lorsqu’une autorité prétend détenir seule la vérité ?
    La force de cette construction tient au fait que l’archange n’est pas présenté comme une simple
    entité. Il argumente, accuse, questionne et défend un ordre. Le narrateur, de son côté, n’est pas davantage transformé en héros infaillible. Il demeure un homme traversé par ses hésitations, ses
    colères et ses contradictions.

    Tout ceci explique également le rôle central de Maa Yoho’o et Maa Magni. La grand-mère et la mère de l’auteur, qui ne sont pas de simples figures affectives placées en arrière-plan, mais qui constituent le véritable socle éthique du récit. Dans l’avant-propos, leur enseignement est résumé par des principes élémentaires : détester le mensonge, le vol, la malhonnêteté et la duperie (p. 15). Leur autorité ne vient ni d’un diplôme théologique ni d’une position institutionnelle. Elle vient du travail, du sacrifice, de la transmission et d’une morale
    vécue. Par conséquent, La lumière des ancêtres n’est pas une lumière opposée au divin. Elle représente plutôt une autre source de discernement : celle de la mémoire familiale, de l’expérience et de la conscience morale.

    L’ouvrage établit un dialogue singulier entre deux héritages : d’un côté, les récits religieux reçus comme vérités ; de l’autre, les valeurs transmises par des femmes qui, bien qu’analphabètes, ont appris à leurs enfants à distinguer le juste de l’injuste. Cette tension nourrit également la satire du troisième chapitre, « Au panthéon des veules ». La fiction quitte progressivement la seule interrogation théologique pour rejoindre le terrain politique. Les figures de Noé, Abraham, Loth ou Paul sont relues à travers les mécanismes de pouvoir, de
    courtisanerie, de soumission et d’opportunisme.

    Aux pages 110 à 113, le parallèle devient explicite : les sociétés terrestres et l’univers céleste semblent fonctionner selon des logiques comparables, récompensant parfois le zèle des courtisans et sanctionnant l’audace des justes.


    La satire est l’un des instruments les plus efficaces de l’écriture de Pierre NANTIA. Les personnages bibliques deviennent des figures de comportements contemporains. Le paradis, lui-même, est une caricature de la société organisée autour de l’allégeance. La formule « Sur terre
    comme au ciel, le système est le même » (p. 111) condense cette lecture politique du récit. Il ne
    s’en prend donc plus seulement aux incohérences perçues dans les textes religieux : il interroge la
    facilité avec laquelle les sociétés humaines sacralisent leurs propres hiérarchies.


    Le quatrième chapitre, « Le séjour des intrépides », radicalise cette confrontation. La descente vers l’enfer devient une épreuve physique et morale. Le narrateur est soumis à la douleur, mais ce sont les voix de Maa Yoho’o et de Maa Magni qui lui permettent de tenir. Leur surnom, « Moo Ngui », c’est-à-dire « petit lion », prend alors une valeur symbolique forte (pp. 87-88). L’enfant handicapé que la société aurait pu condamner à la marginalité devient, dans la fiction, celui qui refuse de courber l’échine devant une autorité qu’il juge injuste.


    L’enfance de l’auteur y est pour beaucoup dans son écriture. Son enfance à Ndaa, dans l’Ouest du
    Cameroun, son handicap apparu dès l’enfance, son parcours scolaire et universitaire, sa vocation
    d’enseignant, l’avertissement de sa grand-mère, qui lui faisait comprendre que l’abandon de l’école
    pouvait le conduire à devenir mendiant. Et la peur de cette destinée qui s’est transformée en moteur de résilience et qui constitue la trajectoire du narrateur de La lumière des ancêtres.


    Il serait toutefois réducteur de confondre intégralement l’auteur et le narrateur de La lumière des
    ancêtres
    . Le récit puise effectivement dans son expérience personnelle, mais il a su la transformer par les procédés de la fiction. Le handicap est ici une métaphore et à la fin de l’ouvrage,
    l’expression selon laquelle le narrateur aurait cessé d’être « handicapé d’esprit » pour ne rester que physiquement handicapé résume cette évolution. Le corps n’a pas changé ; le regard sur le monde,
    lui, s’est déplacé.


    La lumière des ancêtres n’est ni un essai théologique classique ni un roman fantastique au sens strict. Il emprunte au conte philosophique sa structure argumentative, au fantastique son dispositif d’irruption de l’au-delà, à la satire son goût de la caricature et au pamphlet son énergie polémique.


    L’écriture de Pierre NANTIA est volontairement orale, directe, parfois mordante. L’humour sert souvent à désamorcer la gravité des questions soulevées. Les comparaisons inattendues, les images démesurées et les scènes grotesques donnent au récit une respiration populaire.

    Pierre NANTIA ne cherche pas la neutralité, il cherche le débat. La provocation dans ce livre est pour lui une stratégie narrative : pousser les certitudes jusqu’à leur point de rupture pour obliger le lecteur à regarder autrement ce qu’il croyait connaître.
    Le réveil ne signifie pas que toutes les questions ont trouvé une réponse. Le narrateur revient dans
    le monde réel avec ses limites physiques et une société qui, elle, n’a pas miraculeusement changé. Ce qui a changé, c’est son rapport à elle. Son voyage onirique est un passage, un voyage d’initiation : il ne s’agit plus de vivre sous la peur d’un châtiment, mais de chercher la vérité dans la conscience, la dignité et la capacité de discerner.


    Aux pages 114 et 115, cette évolution s’élargit encore. La Bible est refermée, mais non rejetée. Elle pourra être relue avec des « yeux plus éclairés ». D’autres traditions religieuses sont également évoquées dans le souci d’élargir la perception du divin. La spiritualité qui se dessine alors ne se laisse plus enfermer dans une étiquette : elle se veut guidée par la conscience, le bon sens et le bien.
    La lumière des ancêtres ne cherche pas à opposer la foi à la raison, ni les ancêtres au Dieu des religions, mais demander ce que la foi peut devenir lorsqu’elle accepte de dialoguer avec la conscience, quand le doute cesse d’être nécessairement une faiblesse pour devenir une méthode de
    recherche. Dans cette perspective, les ancêtres du titre ne sont pas seulement ceux dont la mémoire accompagne le personnage, ils représentent une exigence morale antérieure aux systèmes, aux
    institutions et aux dogmes : travailler honnêtement, protéger les faibles, résister à la facilité, refuser le mensonge. La lumière qu’ils transmettent n’a rien de spectaculaire. Elle tient dans une manière de vivre.


    C’est pour toutes ces raisons que La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA mérite d’être lu. Sa
    véritable matière n’es ni le ciel ni l’enfer, mais cette zone fragile où une conscience humaine tente de rester libre face à toutes les autorités qui prétendent penser à sa place. La nuit
    d’insomnie qui ouvre le récit n’aura donc pas été une parenthèse. Elle aura constitué l’espace nécessaire à une naissance : celle d’un regard débarrassé, autant que possible, de la peur et rendu à sa responsabilité.

    Laetitia DONG Sanam




  • « La lumière des ancêtres » : une rencontre sous le signe du questionnement

    Malgré la pluie qui s’est abattue sur Yaoundé avant la rencontre, le public a répondu présent ce samedi 19 septembre 2026, à l’espace Au Comptoir des arts, à Dragage, à l’occasion de la dédicace de La lumière des ancêtres du Camerounais Pierre NANTIA.

    Dans une atmosphère chaleureuse et propice aux échanges, l’auteur, entouré de l’éditrice Pauline ONGONO, du modérateur Ray NDEBI et de Laetitia DONG S., pour la note de lecture, a partagé les réflexions qui traversent son ouvrage de 130 pages. Plusieurs questions ont été abordées autour de la religion, des dogmes, de la spiritualité et de la place accordée à Dieu dans la compréhension des événements de la vie.

    Pierre NANTIA se définit comme un agnostique. Une posture qui l’amène notamment à questionner l’idée selon laquelle tout malheur devrait nécessairement être imputé à Dieu.

    Cette rencontre a été le lieu d’une réflexion sur les croyances, les certitudes et la nécessité de poser, parfois, les bonnes questions.

    Lisez la note de lecture de Laetitia DONG SANAM ICI

    La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA est disponible à la vente au prix de 5 000 FCFA à la Librairie des peuples noirs (Yaoundé), sur l’application @ppteere

    Contacts : +237 675353268 / +237 677298441 / editionskadei@gmail.com



    QUELQUES IMAGES DE CETTE RENCONTRE




  • ENTRETIEN | Pierre NANTIA et La lumière des ancêtres : l’audace de repenser la foi

    Dans son nouvel ouvrage, La lumière des ancêtres, Pierre NANTIA invite le lecteur à revisiter les représentations traditionnelles de Dieu, de la foi et des textes sacrés à travers une réflexion libre, critique et profondément humaniste. Sans renier la spiritualité, l’écrivain défend le droit au questionnement, plaide pour une foi fondée sur la justice et la raison, et rappelle le rôle essentiel de la littérature dans l’éveil des consciences, à travers un récit qui parle de son expérience.


    Votre livre s’ouvre par une remise en question de certaines représentations traditionnelles de Dieu. À quel moment avez-vous ressenti qu’il était devenu nécessaire d’écrire cet ouvrage ?

    La discussion autour de Dieu et de la religion m’a toujours passionné. Que ce soit avec les amis, les collègues ou les proches. Depuis ma tendre enfance, période où l’esprit est plus fertile à certaines idées, j’ai toujours été réfractaire aux idées qui ne cadrent pas avec mon entendement, et la religion sait nous en donner. Elle nous présente des vérités absolues que personne ne doit interroger. Pourquoi ? Il m’a toujours été difficile de dire « amen » à ce que je juge injuste. Cette manie de toujours accepter par conviction et non par conformisme m’a motivé à écrire. Je suis d’avis qu’une vraie foi est celle qui est non seulement juste, mais aussi logique. C’est cette conviction que j’ai voulu partager dans cet ouvrage.

    Vous affirmez ne pas écrire contre Dieu, mais contre l’image que les hommes ont parfois construite de Lui. Comment faites-vous la distinction entre foi, religion et théologie ?

    Effectivement, je n’ai aucun problème avec Dieu. Mon problème se situe au niveau de la représentation que l’on fait de lui dans les textes dits sacrés, représentation que je trouve très peu convaincante. Dieu pour moi est une entité que nous ne pouvons pas décrire si simplement sans projeter sur lui nos propres faiblesses. A force de vouloir trop bien peindre Dieu, on a fini par le dénaturer. La religion, en fait, naît du besoin légitime de l’homme d’accéder au Créateur, de communier avec lui. Certains ont codifié leurs conceptions dans des livres qu’ils disent sacrés et qui prétendent expliquer la volonté de Dieu. Le problème, comme je l’ai dit déjà est que toute description que l’on entreprend sur Dieu ne nous révèlent à la fin toujours que nos propres lacunes. C’est là que la théologie vient à la rescousse, pour polir ces imperfections et ces contradictions qui sont inévitables, afin de donner une certaine cohérence. Les descriptions que les Livres Sacrés font ne sont que le résultat de l’image que l’on s’est faite de Dieu. En fait, j’ai l’intime conviction que cet être transcendant existe et ma foi s’arrête là. Est-il infiniment bon et tout puissant ? Je laisse le soin aux autres de répondre.

    Pourquoi avoir choisi la forme d’un essai romancé et d’une confrontation onirique avec l’archange Michel plutôt qu’un essai philosophique classique ?

    L’essai est un genre assez savant, réservé aux experts dont je ne pense pas, malheureusement, faire partie, comme je l’aurais bien souhaité. Le roman quant à lui est un genre libre et moins contraignant. Dans un roman, on déploie toute sa liberté de décrire, mais aussi de véhiculer des réflexions que l’expert aurait faites en rédigeant un essai. C’est en fait le compromis que j’ai trouvé pour dire en tant que profane ce que l’expert ou l’intellectuel aurait fait dans un essai. Le rêve quant à lui est l’espace où l’esprit se libère, où tout ce qui est caché dans l’inconscient peut s’exprimer librement. J’ai pensé qu’il était bon que les croyants ne soient pas heurtés par l’audace que j’aurais eue en m’adressant directement à Dieu. En se dissimulant derrière le rêve, on peut dire des choses qui auraient plus heurté si elles s’étaient produites dans la réalité.

    Vu que votre texte confronte constamment la morale humaine aux récits bibliques. Pensez-vous vraiment que la conscience morale puisse parfois interroger légitimement les textes sacrés ?

    Je suis d’avis que la faculté de discerner le bien du mal est inhérente à chacun et que l’on doit tout simplement la cultiver. Si le discours religieux s’adresse à l’homme et vise à le parfaire sur le plan moral, la moindre des choses est qu’il soit lui-même moralement irréprochable. Accepter quelque chose comme bien, sans en comprendre les fondements, mène à coup sûr au fanatisme aveugle. Si le message des textes sacrés était aussi irréprochable qu’on le prétend, il ne serait pas réfractaire à la critique. Au contraire, je pense que le fait de ne jamais oser évaluer la validité de cette morale des textes sacrés, ou d’interdire leur remise en question est un aveu implicite de sa non-conformité avec les principes universaux de la morale. C’est la morale religieuse qui doit plutôt se conformer à la morale universelle pour être acceptée.

    Vous évoquez des épisodes comme le Déluge, Sodome et Gomorrhe ou encore l’histoire de Job sous un angle rarement adopté. Cherchez-vous à provoquer le lecteur ou à l’inviter à exercer son esprit critique ?

    Non, je ne cherche pas la provocation. Je cherche juste à mettre en face du lecteur les vérités que l’on nous a toujours servies, afin que lui-même en juge de la pertinence. La littérature ne peut pas se limiter au seul divertissement. Elle doit avoir d’autres objectifs. Aider à changer et améliorer le monde. Le plus grand défaut de la religion a été de faire des croyants des gens qui se mettent juste au garde-à-vous. La fameuse doctrine du « amen ». Comme Franz Kafka, qui disait fort à propos qu’il faut briser la mer gelée en nous, je pense qu’en évoquant ces épisodes, on met le croyant face à l’effroyable réalité, pour qu’il comprenne que la foi par conformisme peut nous faire cautionner des horreurs lorsqu’on n’exerce pas son esprit critique. Il faut éveiller cette conscience morale qui somnole en nous, afin que la religion cesse d’être juste l’opium qui enivre et endort le peuple.

    Dans votre livre, la question de la justice revient avec insistance. Selon vous, une foi qui interdit le questionnement peut-elle encore être une foi vivante ?

    Une foi sans justice est pour moi une aventure ambiguë qui peut devenir dangereuse. En quoi serait-il nécessaire de croire et d’adorer un Dieu infiniment bon si ses actions ne se fondaient pas sur la justice ? Avoir la foi ne signifie pas devenir la marionnette d’une idéologie injuste. La justice doit être la condition sine qua non de la foi ; sauf si l’on veut cultiver des dérives comme l’extrémisme que l’on observe chez les fanatiques.

    Vous accordez une place importante à vos mères et à l’éducation qu’elles vous ont transmise. Pourquoi cette morale familiale vous paraît-elle parfois plus convaincante que certaines interprétations religieuses ?

    J’ai grandi dans un quartier appelé « Mission catholique », habité en majorité par des chrétiens convaincus et très pratiquants. Leur vie était rythmée par l’église. Notre concession était une curiosité dans le quartier, car nous étions les seuls non pratiquants et nous n’allions pas à l’église. Mais lorsqu’on voyait l’hypocrisie de tous ces enfants de Dieu entre eux d’abord et envers nous, on en restait interloqué. Au contraire, notre mère et notre grand-mère insistaient toujours sur des valeurs telles que l’honnêteté, la justice la solidarité et d’autres encore. Ces valeurs ne nous ont apporté aucun mal. Pourquoi donc les renier ?

    Votre réflexion dépasse le cadre religieux pour toucher aux questions politiques, culturelles et africaines. Quel lien établissez-vous entre domination religieuse, domination culturelle et domination politique ?

    En fait mon livre parle beaucoup de religion. Mais la religion n’est pas le seul cadre de discussion. La religion sert d’allégorie pour dénoncer certaines autres pratiques qui s’observent dans plusieurs autres domaines de la vie. La domination religieuse, culturelle et politique usent des mêmes mécanismes pour s’établir. D’où la nécessité d’un esprit critique pour les aborder avec prudence et sûreté.

    Vous invitez les Africains à interroger les héritages religieux reçus de l’histoire. Quel rôle la littérature peut-elle jouer dans cette reconquête intellectuelle ?

    La littérature doit d’abord servir à maintenir les consciences en éveil, à poser le doigt là où le bât blesse. Le discours simple n’est que des paroles qui s’envolent. Avec les écrits, on laisse un message dont la portée ne sera pas uniquement limitée à sa prononciation. Il pourra toucher même les générations futures. Il est révoltant de voir que l’Africain accepte toujours de mettre ses propres valeurs à la poubelle parce que les autres le lui ont enseigné, et s’approprier carrément un héritage religieux qui leur a été imposé par la chicotte. La littérature doit enseigner à l’africain à puiser le bon dans ses propres valeurs avant d’utiliser celle des autres comme plus-value. Au lieu de croire qu’il deviendra le garant des valeurs qui ont été conçues par les autres et pour eux-mêmes. Il en va de même en politique et dans tous les domaines de la vie. Soyons nous-mêmes d’abord et inspirons-nous des autres pour nous améliorer.

    Certains lecteurs pourraient qualifier votre livre de blasphématoire. Comment accueillerez-vous cette critique et que leur répondriez-vous ?

    J’ai pressenti que ceux qui pensent aimer Dieu et le défendre plus que les autres trouveraient que je blasphème. C’est pour cette raison que j’ai voulu anticiper en levant l’équivoque dans mon avant-propos. Si l’on part de la définition du blasphème comme un discours insultant sur Dieu, ses élus et son livre sacré, on verrait que le doigt accusateur est mal orienté lorsqu’il est pointé sur moi. On doit plutôt le diriger sur ceux qui ont dépeint un Dieu méchant et cruel. Je ne refuse pas Dieu, au contraire, j’essaie de le défendre contre les discours des vrais blasphémateurs qui jouent aux pompiers-pyromanes. Je refuse un Dieu fabriqué par les hommes avec un portrait humain.

    Votre dialogue avec l’archange Michel est traversé par l’humour, l’ironie et parfois une forme de satire. Pourquoi avoir choisi ce registre pour aborder un sujet aussi sensible ?

    L’humour et l’ironie égaient, même dans des sujets sensibles et sérieux. Avec l’humour, on tourne les choses qu’on veut prendre au sérieux en dérision et on se moque, de façon amusante, des défauts que l’on veut présenter comme intouchables. Ce procédé vise à démystifier le Sacré et le présenter sous un nouveau jour avec tout son ridicule et ses absurdités.

    Pensez-vous que la littérature ait aujourd’hui encore le pouvoir d’ouvrir des débats que les institutions religieuses ou universitaires hésitent à engager ?

    Je ne vais pas surestimer le pouvoir de la littérature. Les esprits ont été tellement conditionnés à accepter tout ce qui se dit de Dieu, qu’il semble être une mission impossible pour les faire changer. Au moins, en littérature, on peut encore s’octroyer cette liberté de penser que les autres refusent d’employer. En cela, la littérature ouvre les débats qui peuvent continuer sur d’autres domaines.

    Votre ouvrage semble défendre une idée forte : un Dieu véritable ne devrait jamais craindre les questions sincères. Est-ce là le cœur de votre démarche ?

    Oui. La vérité ne souffre pas de la critique comme le mensonge. C’est le mensonge qui est très souvent mis à mal lorsqu’on veut le confronter aux faits. Un Dieu véritable qui veut nous témoigner de sa bonté en la codifiant dans son livre sacré ne devrait pas refuser qu’on s’interroge, pour mieux le comprendre. L’expérience a montré que ceux qui fuient ou interdisent la confrontation sont souvent ceux qui savent qu’ils cachent des choses que la confrontation risquerait de dévoiler.

    Quel type de lecteur espérez-vous toucher : le croyant convaincu, l’agnostique, le sceptique ou simplement le citoyen en quête de sens ?

    Mon livre s’adresse à tous, qu’on soit croyant ou non, agnostique ou pas, théiste, déiste ou athée. Ce qui est vrai, c’est que chacun aura son mot à dire, qu’il soit content ou pas, de la demarche que je choisis. Les uns pourront trouver – peut-être – que ce que je dis n’est pas commun mais vrai ; les autres le rejeteront en bloc au nom de l’intouchabilité du message de Dieu.

    Après La lumière des ancêtres, quelle est la prochaine interrogation que vous souhaitez porter dans votre œuvre littéraire, et quel héritage aimeriez-vous laisser à vos lecteurs ?

    Il me plairait bien d’écrire un prochain roman dans lequel je m’attarderai sur le rôle ou mieux les dérives comportementales de la femme africaine moderne qui me semble revendiquer beaucoup, clamer haut et fort l’égalité, et qui veut, dans la distribution des devoirs sociaux et surtout financiers, demeurer sous l’ombre de l’homme. J’ai déjà pensé à une bonne intrigue qu’il ne reste plus qu’à mûrir. J’aime m’attaquer au conformisme et poser le doigt là où personne ne veut poser. Poser les questions qui fâchent et, à la limite, énerver. Ça ne rend certainement pas célèbre auprès des lecteurs, mais c’est mon style.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO