
Une nuit d’insomnie, un homme fatigué ouvre une Bible. Il ne cherche pas à déclencher une révolution spirituelle. Il cherche simplement le sommeil. Pourtant, quelques pages suffisent à faire basculer cette nuit ordinaire dans une aventure intérieure où la foi, la raison, la conscience et la mémoire familiale vont se mesurer les unes aux autres.
C’est ainsi que s’ouvre La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA, récit de 130 pages qui a paru aux Editions KADEÏ à Yaoundé, en juillet 2026.
Dès les premières pages, La lumière des ancêtres installe son paradoxe. La Bible, longtemps présentée au narrateur comme « le livre absolu » et « la vérité incontestable », devient précisément l’objet d’une lecture inquiète et scrutatrice (p. 20). Et ce déplacement constitue le véritable moteur de ce livre. Il ne s’agit pas de raconter une conversion ou une apostasie, mais de mettre une
conscience devant ses propres contradictions. La question pourrait se formuler ainsi : que reste-til de la foi lorsque celle-ci accepte de passer par l’épreuve du doute ?

Le premier chapitre, « Par une nuit d’insomnie », est représenté par un corps épuisé, des douleurs aux jambes, qui rappellent une fragilité physique ancienne, mais l’esprit refuse de s’abandonner au sommeil (p. 19). La Bible saisie presque au hasard devient alors un miroir. À mesure que la lecture avance, les récits bibliques familiers changent de relief. Les épisodes de la Genèse, le déluge, Sodome et Gomorrhe, puis surtout l’histoire de Job ne sont plus
seulement considérés comme des récits fondateurs : ils sont soumis à la question morale.
C’est avec Job que le malaise devient véritablement dramatique. Entre les pages 30 et 36, Pierre NANTIA s’attarde sur le fameux pari entre Dieu et le Diable. Job est présenté comme un homme intègre, prospère, attaché à Dieu. Pourtant, pour démontrer sa fidélité, il est dépouillé de ses biens, privé de ses enfants et finalement atteint dans sa chair (pp. 30-34). La restauration finale de sa
fortune et la naissance de nouveaux enfants ne suffisent pas à effacer la question essentielle : une souffrance infligée à un innocent peut-elle être justifiée par une récompense ultérieure ? Pierre
NANTIA ne cherche pas à neutraliser le choc de son récit par des explications théologiques. Il préfère le laisser produire son effet moral. Le lecteur est ainsi placé devant une tension que le narrateur refuse de résoudre trop facilement : peut-on déclarer injuste un acte lorsqu’il est commis par un homme et le considérer mystérieusement juste lorsqu’il est attribué à Dieu ? Cette démarche est annoncée dès l’avant-propos. Pierre NANTIA précise que sa quête ne consiste pas à « déboulonner le divin », mais à le libérer de certains récits qu’il juge incompatibles avec l’idée d’un Dieu infiniment bon et juste (pp. 13-14).
La nuance est importante.

La lumière des ancêtres n’est pas construit comme un réquisitoire contre la croyance ; il s’agit plutôt d’une fiction de confrontation, dans laquelle la foi héritée est mise à
l’épreuve de la conscience. C’est précisément ce qui conduit au deuxième chapitre, « Rencontre avec l’archange ». À partir de la page 39, la réalité bascule dans le fantastique. Le narrateur se retrouve dans un univers céleste étrange, privé momentanément de son handicap physique, avant de rencontrer l’archange Michel, qui n’est pas seulement un personnage surnaturel, mais l’incarnation d’une autorité qui exige l’obéissance et suspecte la pensée critique. Il reproche au narrateur de confondre « liberté de pensée » et « erreur » et lui demande de renoncer à son
raisonnement (p. 50). Le dialogue prend alors une dimension qui dépasse la religion. Derrière l’affrontement entre l’ange et l’homme se dessine une question politique et sociale : que devient
la liberté lorsqu’une autorité prétend détenir seule la vérité ?
La force de cette construction tient au fait que l’archange n’est pas présenté comme une simple
entité. Il argumente, accuse, questionne et défend un ordre. Le narrateur, de son côté, n’est pas davantage transformé en héros infaillible. Il demeure un homme traversé par ses hésitations, ses
colères et ses contradictions.
Tout ceci explique également le rôle central de Maa Yoho’o et Maa Magni. La grand-mère et la mère de l’auteur, qui ne sont pas de simples figures affectives placées en arrière-plan, mais qui constituent le véritable socle éthique du récit. Dans l’avant-propos, leur enseignement est résumé par des principes élémentaires : détester le mensonge, le vol, la malhonnêteté et la duperie (p. 15). Leur autorité ne vient ni d’un diplôme théologique ni d’une position institutionnelle. Elle vient du travail, du sacrifice, de la transmission et d’une morale
vécue. Par conséquent, La lumière des ancêtres n’est pas une lumière opposée au divin. Elle représente plutôt une autre source de discernement : celle de la mémoire familiale, de l’expérience et de la conscience morale.

L’ouvrage établit un dialogue singulier entre deux héritages : d’un côté, les récits religieux reçus comme vérités ; de l’autre, les valeurs transmises par des femmes qui, bien qu’analphabètes, ont appris à leurs enfants à distinguer le juste de l’injuste. Cette tension nourrit également la satire du troisième chapitre, « Au panthéon des veules ». La fiction quitte progressivement la seule interrogation théologique pour rejoindre le terrain politique. Les figures de Noé, Abraham, Loth ou Paul sont relues à travers les mécanismes de pouvoir, de
courtisanerie, de soumission et d’opportunisme.
Aux pages 110 à 113, le parallèle devient explicite : les sociétés terrestres et l’univers céleste semblent fonctionner selon des logiques comparables, récompensant parfois le zèle des courtisans et sanctionnant l’audace des justes.
La satire est l’un des instruments les plus efficaces de l’écriture de Pierre NANTIA. Les personnages bibliques deviennent des figures de comportements contemporains. Le paradis, lui-même, est une caricature de la société organisée autour de l’allégeance. La formule « Sur terre
comme au ciel, le système est le même » (p. 111) condense cette lecture politique du récit. Il ne
s’en prend donc plus seulement aux incohérences perçues dans les textes religieux : il interroge la
facilité avec laquelle les sociétés humaines sacralisent leurs propres hiérarchies.
Le quatrième chapitre, « Le séjour des intrépides », radicalise cette confrontation. La descente vers l’enfer devient une épreuve physique et morale. Le narrateur est soumis à la douleur, mais ce sont les voix de Maa Yoho’o et de Maa Magni qui lui permettent de tenir. Leur surnom, « Moo Ngui », c’est-à-dire « petit lion », prend alors une valeur symbolique forte (pp. 87-88). L’enfant handicapé que la société aurait pu condamner à la marginalité devient, dans la fiction, celui qui refuse de courber l’échine devant une autorité qu’il juge injuste.
L’enfance de l’auteur y est pour beaucoup dans son écriture. Son enfance à Ndaa, dans l’Ouest du
Cameroun, son handicap apparu dès l’enfance, son parcours scolaire et universitaire, sa vocation
d’enseignant, l’avertissement de sa grand-mère, qui lui faisait comprendre que l’abandon de l’école
pouvait le conduire à devenir mendiant. Et la peur de cette destinée qui s’est transformée en moteur de résilience et qui constitue la trajectoire du narrateur de La lumière des ancêtres.

Il serait toutefois réducteur de confondre intégralement l’auteur et le narrateur de La lumière des
ancêtres. Le récit puise effectivement dans son expérience personnelle, mais il a su la transformer par les procédés de la fiction. Le handicap est ici une métaphore et à la fin de l’ouvrage,
l’expression selon laquelle le narrateur aurait cessé d’être « handicapé d’esprit » pour ne rester que physiquement handicapé résume cette évolution. Le corps n’a pas changé ; le regard sur le monde,
lui, s’est déplacé.
La lumière des ancêtres n’est ni un essai théologique classique ni un roman fantastique au sens strict. Il emprunte au conte philosophique sa structure argumentative, au fantastique son dispositif d’irruption de l’au-delà, à la satire son goût de la caricature et au pamphlet son énergie polémique.
L’écriture de Pierre NANTIA est volontairement orale, directe, parfois mordante. L’humour sert souvent à désamorcer la gravité des questions soulevées. Les comparaisons inattendues, les images démesurées et les scènes grotesques donnent au récit une respiration populaire.
Pierre NANTIA ne cherche pas la neutralité, il cherche le débat. La provocation dans ce livre est pour lui une stratégie narrative : pousser les certitudes jusqu’à leur point de rupture pour obliger le lecteur à regarder autrement ce qu’il croyait connaître.
Le réveil ne signifie pas que toutes les questions ont trouvé une réponse. Le narrateur revient dans
le monde réel avec ses limites physiques et une société qui, elle, n’a pas miraculeusement changé. Ce qui a changé, c’est son rapport à elle. Son voyage onirique est un passage, un voyage d’initiation : il ne s’agit plus de vivre sous la peur d’un châtiment, mais de chercher la vérité dans la conscience, la dignité et la capacité de discerner.

Aux pages 114 et 115, cette évolution s’élargit encore. La Bible est refermée, mais non rejetée. Elle pourra être relue avec des « yeux plus éclairés ». D’autres traditions religieuses sont également évoquées dans le souci d’élargir la perception du divin. La spiritualité qui se dessine alors ne se laisse plus enfermer dans une étiquette : elle se veut guidée par la conscience, le bon sens et le bien.
La lumière des ancêtres ne cherche pas à opposer la foi à la raison, ni les ancêtres au Dieu des religions, mais demander ce que la foi peut devenir lorsqu’elle accepte de dialoguer avec la conscience, quand le doute cesse d’être nécessairement une faiblesse pour devenir une méthode de
recherche. Dans cette perspective, les ancêtres du titre ne sont pas seulement ceux dont la mémoire accompagne le personnage, ils représentent une exigence morale antérieure aux systèmes, aux
institutions et aux dogmes : travailler honnêtement, protéger les faibles, résister à la facilité, refuser le mensonge. La lumière qu’ils transmettent n’a rien de spectaculaire. Elle tient dans une manière de vivre.

C’est pour toutes ces raisons que La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA mérite d’être lu. Sa
véritable matière n’es ni le ciel ni l’enfer, mais cette zone fragile où une conscience humaine tente de rester libre face à toutes les autorités qui prétendent penser à sa place. La nuit
d’insomnie qui ouvre le récit n’aura donc pas été une parenthèse. Elle aura constitué l’espace nécessaire à une naissance : celle d’un regard débarrassé, autant que possible, de la peur et rendu à sa responsabilité.
Laetitia DONG Sanam

