Catégorie : santé mentale

  • « Journal d’une jeunesse gaspillée ».Tome 1, de Himins au 15 Pages Par Jour Bookclub

    Prendre son temps, Avoir tout son temps, Faire ses propres erreurs, Être encore jeune… Que d’expressions communes au discours quotidien des parents et surtout des jeunes, quand il s’agit d’expérience. Et, comme dans bien des cas, c’est avec des « Si j’avais su » qu’on va pleurer sur ses échecs. Parfois, il est déjà bien tard. Pourtant on est encore jeune.


    Autour du thème « ETRE CONSCIENT.E », les membres du club de lecture 15 Pages par Jour se sont donné rendez-vous le 06 septembre 2025, à la bibliothèque de La Maison des Savoirs, au quartier Etoudi à Yaoundé, pour plonger dans ce texte autobiographique écrit depuis des souvenirs de l’auteur Himins, du temps où il était encore étudiant à l’université de Buéa, dans le Sud-Ouest du Cameroun.


    C’est sous la forme de notes de cette période de six longues années, entre alcool, sexe et fête, pour obtenir une Licence qui normalement ne lui aurait pris que trois ans, que le jeune étudiant va écrire la plus douloureuse expérience de sa jeunesse. Décidé à nourrir et consommer ses folles envies de mondanités, il va se livrer à divers petits boulots pour financer ses activités nocturnes, loin des amphis et des cours que sa « jeunesse » lui interdit de suivre assidument. « Tu as le temps de te rattraper », lui répète une voix intérieure. Il va donc affronter diverses situations, entre les conseils de ses parents qu’il n’écoute pas et la luxure qu’il embrasse sans modération, et expérimenter le bord de l’abîme. L’idée du suicide ne le quitte plus.

    UNE EXPÉRIENCE GLOBALE DE JEUNESSE

    Selon les membres du 15 Pages Par Jour, la jeunesse dans l’univers de l’écriture a poussé notre l’auteur à produire un livre court qui aurait pu avoir un volume quatre ou cinq fois plus important, car le journal a la particularité d’exprimer une intimité  authentique fondée sur des détails étendus des émotions de chaque évènement  ; avec cette forme d’écriture, il est interdit de se mentir ou de s’interdire sa propre réalité. S’il est écrit pour soi, le journal ne change pas de forme quand il doit être publié, rappelle-t-on durant les échanges.
    Pour se défendre, Himins, qui a fait le déplacement depuis Douala pour vivre ce moment qu’il dit « salutaire pour sa plume », a parlé des premiers lecteurs de son manuscrit, notamment des parents, qui lui auraient signifié être peu à l’aise avec le contenu cru que présentait la manuscrit premier. Influencé, il aurait alors dilué son propos et se serait limité à la simple narration de surface, sans donner plus de détails. Et c’est justement ce que tous les membres de du club de lecture ont soulevé : « Il manque à ce livre l’expérience des scènes, des contextes et des personnages. », l’a soulevé Pauline ONGONO, rappelant à l’auteur combien le lecteur reste sur sa faim face à certaines situations dans son texte.

    UNE CIBLE TOUCHÉE

    Laura, la benjamine du club et nouvellement bachelière, a partagé son épanouissement face à cette lecture qu’elle a partagée avec sa mère. Elle soutient, tout comme Bertille Audrey qui s’est reconnue dans les lignes de Himins, que le livre présente la réalité de nos universités ainsi que les zones de perdition qui ouvrent grand les bras aux jeunes qui vont faire l’expérience des études supérieures au Cameroun. Laura se dit alors mieux préparée à affronter cet univers nouveau qu’elle va intégrer dès cette année.
    Pour Célestine, poétesse elle-même déjà passée par la case « Auteur du jour » du Club, la question de l’éducation est à nouveau à considérer, et dans sa totalité, parce que les parents aussi doivent tenir leur rôle sans lâcher, tandis que les enfants doivent faire preuve de respect en écoutant et pratiquant les conseils. Pour elle, même si la cible dit se reconnaître, elle n’entend pas pour autant changer d’attitude, puisqu’elle voit les réseaux sociaux et autres cercles d’influenceurs et influenceuses séduire et détourner des jeunes plus enclins à suivre l’instinct pour le gain, parfois seulement de like ou de followers, que l’intelligence pour leurs études ou d’autres activités vertueuses et constructives. « Les parents doivent rester vigilants, mais les enfants aussi doivent savoir écouter ceux qui sont passés par là avant eux. », insiste-t-elle. Que les jeunes veuillent tout et tout de suite ne peut que contribuer à gaspiller ce temps dont ils peuvent se servir pour se construire avant le moment des regrets.

    Et la question des détails est encore revenue, puisque l’auteur a plus mis l’accent sur la détresse d’un jeune qui échoue, que sur celle des parents qui eux aussi souffrent de voir leurs espoirs se ruiner dans la débauche et l’immaturité.

    QUESTION DE SANTÉ MENTALE

    L’expérience de Himins a poussé certaines personnes de l’assistance à reconsidérer leurs positions quant à ce sujet  ; l’auteur, alors qu’il se voit rattrapé par l’âge et notamment la barbe blanche qui lui envahit le visage, s’est retrouvé au bord du suicide, quand il a « ouvert les yeux » pour réaliser qu’il avait gâché ses ressources et n’avait plus rien de solide sur quoi tenir pour envisager le futur rêvé. A l’image de la couverture du livre qui le montre au crépuscule, Himins ne se posé plus la question du suicide ; il sait que désormais c’est une question de temps. Il trouvera bientôt le courage de sauter dans le vide.
    De plus en plus de jeunes font face à cette situation, pour avoir considéré qu’ils étaient trop jeunes pour se prendre au sérieux. Encore une fois, la question du contenu de ce livre, quant aux détails saillants manquants, a fait dire à l’assistance que le texte n’est pas assez fourni pour des jeunes de cette époque, pleine de tentations faciles à adopter, pour paraphraser Audrey O., Amina et Erine. Surtout une époque où tout va vite, et 24 heures semblent ne plus suffire à s’épanouir dans une journée.

    VERS UNE PLUME PLUS ÉPANOUIE

    Venu de Douala pour en apprendre un peu mieux sur son écriture auprès des professionnels de la Littérature, Himins a pris ses notes et promis de considérer son inspiration autrement. Il a compris le sens de la critique et s’est ouvert à ces remarques que beaucoup redoutent ou rejettent même quand elles sont fondées et nécessaires.
    Conforté aussi dans son approche, il saura désormais comment tenir son journal pour offrir le meilleur de son expérience et contribuer effectivement à faire évoluer la condition de l’étudiant dans le milieu actuel dont l’écosystème est des plus redoutables.
    « Si tu veux que le lecteur te reçoive, il faut que tu t’ouvres. », a affirmé Ray NDÉBI, pour conclure les cent-vingt minutes d’échange. La rencontre a été différente des précédentes, celle-ci un peu plus orientée vers la critique, car l’importance du sujet et la proposition de l’auteur ont saisi ses lecteurs, qui ont tenu à lui apporter de leur expertise.

    Le livre, Journal d’une jeunesse gaspillée, a obtenu la note de 07/10 car, malgré les insuffisances relevées, le potentiel réel de la plume, quant à son apport dans le rétablissement des valeurs nobles dans l’esprit des jeunes, est évident. Il ne lui reste donc plus qu’à rejoindre les cimes qui constituent son ambition. D’autant plus que le tome 2 est déjà en circulation et que « Himins » signifie « Vient de Dieu ».




  • « Amnésique » d’Yvette NOUGA : D’amour et de résilience par Pauline M.N. ONGONO

    « Où sommes-nous ? Qu’est-ce que je fais ici ? » C’était le premier signe de son amnésie, après cet accident qui a emporté l’amour de sa vie…


    Nsili et Lenssi se revoient au hasard des choses. Nsili est médecin, elle revient d’une longue période de spécialisation en France. Une chose l’anime, faire ce travail qui, quelques années en arrière, ne lui permettait même pas d’avoir une vie descente. Rentrée de Paris, elle devient le médecin à avoir à tout prix. Comme quoi, traversez la mer et devenez automatiquement le plus compétent. Elle mène sa vie entre ses parents, son boulot, sa sœur, prise de temps en temps dans l’étau du fameux « Tu te maries quand ? » de sa mère, madame MESSINA.


    Lenssi est son amour de jeunesse. A peine se sont-ils retrouvés par le hasard des choses, qu’ils se lancent dans une relation maculée de passion, d’amour, de rires… de toutes ces choses qui nourrissent les papillons dans le ventre. « (…) revoir Lenssi hier, a suscité une vive émotion en moi. », lirez-vous à la page 27. Leur mariage est alors une évidence quelques années plus tard, et de cet amour, tombera des fruits. Mais une ombre plane sur eux : Nsili n’est pas aimée de sa belle-mère et ses efforts pour se faire aimer restent vains. Le couple en fait tellement pour changer ce sentiment, que cela les mène à ce moment fatidique, ce 05 février, jour où tout a basculé… Ce jour où tous ces moments idylliques se sont effacés de la mémoire de ce personnage ; ce jour qui lui a prouvé que la vie valait d’être vécue ; ce jour qui a emporté la paix dans la vie de tous les personnages… « Vous avez une amnésie secondaire à votre accident de voiture », lui dira son psychologue au chapitre 7 qui porte d’ailleurs le titre « Amnésie », dès la page 173.


    Le roman « Amnésique » est écrit sous un détail de chronologie et de lieux. Il commence à Paris en septembre 2018 et s’achève en février 2024 à Nkoteng. De sa plume, Yvette NOUGA, camerounaise et médecin épidémiologique, décrit une histoire où tout se veut rêve et beauté ; compréhension et amour ; appréhension et solution ; pleurs et rires… Paru chez Eclosion, une maison d’édition basée au Cameroun, « Amnésique » est une vague houleuse de 248 pages sous un temps intermittent de 10 chapitres et d’un épilogue.
    A travers cette vague, Yvette NOUGA dépeint ces choses que l’on voit tous les jours, qui passent inaperçues ou pas, mais qui s’impriment dans notre subconscient, jusqu’au jour où survient un événement qui vous fera les oublier entièrement ou pas. Elle a choisi de donner à chaque personnage la parole, pour exprimer, sans détour, ressentiment, gratitude, haine, complexe et la liste n’est pas exhaustive. La lecture de ce roman nous a permis de relever ce que nous appellerons les sept péchés sociaux de « Amnésique », ceux-là même qui portent ce roman :


    Premier péché social : La non valorisation des diplômes locaux et des jeunes diplômés :
    Nsili subit des injustices et des salaires minables qui ne lui permettent même pas une gestion efficace des frais de transport, comme vous le lirez à la page 6. Aller en France change la donne, car « Au Cameroun, un médecin qui a un diplôme, même un simple diplôme universitaire obtenu d’une université étrangère et plus encore européenne ou américaine, a une aura décuplée face à ses pairs, de l’avis des patients. », lirez-vous à la page 7. Ou encore à la page 44 : « Nous avons un problème au Cameroun quand il s’agit d’avoir des postes de responsabilités. Etre jeune quand cela arrive, peut poser des problèmes. »

    Deuxième péché social : les rapports avec la belle-famille :
    Dans ce roman, Yvette NOUGA dépeint les rapports belle-mère – belle-fille très souvent teintés d’hypocrisie ou de haine ouverte, mais aussi de beaucoup d’amour. Autant madame MESSINA était détestée de sa belle-mère, autant elle aimait Lenssi, son beau-fils ; et comme un mauvais héritage, Nsili a connu la même haine. Elle a bu presque jusqu’à la lie, la haine de sa belle-mère, Ma’a Seudjang, que même la naissance de son premier petit fils n’a pas réussi à adoucir : « C’est juste que je me disais que vous n’étiez pas obligés de rester ensemble parce que vous avez un enfant ! (…) Je t’ai trouvé quelqu’un qui soit à ta hauteur et qui te portera haut. », dira-t-elle à son fils, à la page 154, ne tenant pas en compte le fait qu’il était déjà marié, mariage auquel elle avait d’ailleurs décidé de ne pas assister.


    Troisième péché social : Le tribalisme :
    Yvette NOUGA met sur le tapis le pseudo non amour entre les tribus camerounaises de l’Ouest et celles du Centre. Une pseudo haine qui a pourtant été à chaque fois la preuve d’unions solides et d’amour vrai entre mari et femme, le cas échéant, entre Lenssi et Nsili. Ce troisième péché est l’objet du rapport nocif entre Nsili et sa belle-mère. Elle est bassaa et ewondo, il est bangangté.


    Quatrième péché social : La pression familiale :
    « Comme toute mère, maintenant j’espère la voir mariée et maman. » Nsili n’avait pas défait ses valises à son retour de France que, déjà, sa mère nourrissait ses envies de belle-mère et grand-mère à la page 15. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à lui mettre cette pression, tout son entourage semble voir en elle cette évidence du « tu dois déjà te marier et avoir des enfants ». Même si cet aspect est relevé avec douceur dans le roman, il n’en reste pas moins qu’il résonne comme un tambour d’Afrique dans le subconscient. Nsili n’avait pas trente ans, elle estimait avoir encore assez de temps pour réfléchir sur la situation.


    Cinquième péché social : La maladie :
    Le roman « Amnésique », au-delà de sa connotation, est aussi le théâtre de la Covid-19 et de toutes les émotions, nouvelles habitudes et inventions médicamenteuses que cette période a connues, comme vous pourrez le lire à la page 38. Mais aussi, le souvenir de ce que la vie n’aurait peut-être plus été, cette chaleur que cette maladie aurait volée, si elle avait perduré.


    Sixième péché social : L’amour :
    Il est vrai que lorsqu’on parle d’amour, on s’imagine toujours le beau et le bon, mais pensons-nous qu’il peut aussi être gage de conséquences désastreuses ? La lecture du livre vous montrera à quel point l’amour a gâché des vies : l’amour pour une mère, l’amour pour un fils, l’amour en trop grande quantité qui peut être agaçant des fois.

    Septième péché social : L’orgueil :
    Voici un péché qui est commis par tous les personnages à un moment donné de leur évolution ; car s’il y a une force qu’a eu Yvette NOUGA lors de l’écriture de ce texte, c’est bien celui de l’évolution des personnages. Une qualité qui manque à plusieurs auteurs de romans.


    Suivant « ces sept péchés sociaux », le titre de ce roman ne symbolise donc pas juste un état de perte de données cérébrales, mais une amnésie liée aux bienfaits de l’union des familles lors du mariage, au pourquoi de l’éducation locale, aux avantages multiculturels, au vivre-ensemble national (vécu pourtant hors des frontières, comme vous le lirez à la page 129).


    « Amnésique », c’est aussi l’étalage de l’échec de la femme. Entre madame MESSINA qui ne comprend pas le désir de Nsili d’y aller doucement malgré tout l’amour qu’elle porte à Lenssi, Ma’a Seudjang qui refoule sa belle-fille… La femme, dans ce roman, est la cause du chaos qui va chambouler la vie des personnages.


    « Amnésique », c’est une invitation à découvrir le Cameroun. Yvette NOUGA n’a pas été chiche, elle a valorisé les villes et villages du Cameroun, les rythmes, les néologismes, les prénoms à connotation camerounaise à l’exemple de « Nsili » qui signifie « question ». Vous pourrez y lire aussi : « les pleurs du Mbolé paktout-paktout » à la page 148 ; « no milk » à la page 149 ; « djoudou » à la page 103 ; et les lieux tels que Ebolowa, Nkolandom, Akoa-kass, Ekom-Nkam, Dibombé, Mont Manengoumba, Mbalmayo, Bangangté… Toutes ces choses qui témoignent de la simplicité d’écriture d’Yvette NOUGA et la facilité de lecture de ce roman.


    « Amnésique », c’est aussi une somme de questions, une somme de « et si ». Et si elle ne l’avait pas aimé ? Et si elle l’avait accueillie ? Et s’ils ne s’étaient pas revus ? Et s’ils n’étaient pas issus de cultures différentes ? Et plein d’autres « et si ».
    Malgré sa couverture de couleur sombre, « Amnésique » est porteur d’espoir. Une sorte de Harlequin à la camerounaise qui vous transporte, vous éteint et vous fait renaitre. Il termine d’ailleurs à la page 248 avec la note : « Aujourd’hui, je débute un nouveau chapitre de ma vie ».


    A cette ère où la santé mentale est de plus en plus démystifiée et concerne même ceux qui paraissent sains d’esprit, « Amnésique », premier livre de l’auteure, rentre dans le sillage des supports à utiliser pour en parler. Qu’il ait été choisi parmi les livres primés au prix littéraire OSU édition 2023 était donc judicieux.


    Aussi vrai que lire des livres délivre, il suffira de dépenser 5000 FCFA, de le lire, pour être délivré. Contact : infoslitt@gmail.com

  • Être sain(e) dans le roman  »Libre, toute l’histoire » de Bibiche KOUND

    Chaque mois, 15 Pages Par Jour, le club de lecture de ACOLITT, tient une rencontre autour d’un livre afin d’en découvrir les contours, évaluer l’impact direct sur le lecteur et aussi envisager des perspectives pour une meilleure promotion de la Littérature.
    Le samedi 09 août 2025 a couvert un nouvel échange, un autre partage d’expériences de lecture. Cette fois, la discussion s’est tenue sur la santé mentale, avec pour contexte d’exploration le roman Libre, toute l’histoire, de l’auteure camerounaise Bibiche KOUND, paru chez ECLOSION à Yaoundé et acheté par les membres du club. La bibliothèque La Maison Des Savoirs a, comme bien souvent, abrité cette rencontre qui a ouvert la réflexion sur l’état réel de la psychologie individuelle et l’éducation dans les familles.

    ANALYSE DE L’ŒUVRE


    Les huit participants du jour (Ray, Pauline, Audrey, Célestine, Erine, Amina, Audrey B., Laura) ont dans un premier temps exposé leurs diverses émotions au bout de la lecture de ce roman qui met en scène Muna, une adolescente qui va grandir en faisant du silence son cocon, tant elle souffre de violences répétées de la part d’un père qu’elle aime pourtant plus que tout au monde, de viols, de manque d’affection… et plus tard, elle réussira même à rater un mariage qui avait l’air idyllique, inébranlable.


    Amina a avoué être allée d’un choc à un autre, car elle ne comprenait pas comment le fruit de l’amour pouvait être une violence qui frôle la haine de son propre enfant. « Muna est battue sans savoir pourquoi », dit-elle encore retournée par sa lecture. Pour Audrey, Erine, Audrey B. et Laura, le roman comporte plusieurs non-dits, des éléments qui auraient permis de se situer un peu mieux au niveau des motivations du chef de famille qui ne bat que les femmes de la maison : sa femme et ses filles. Pour ces lecteurs, un silence lourd continue de les entourer après la lecture, comme si l’auteure avait écrit un roman pour se taire plutôt que pour s’exprimer. Quant à Célestine, Pauline et Ray, parents depuis de longues années, ils ont livré des retours sur l’éducation et surtout l’échec du rôle de la mère de Muna, cette femme qui aurait pu se lever comme Betty Mahmoody, l’auteure de Jamais sans ma fille, 1987, et se battre pour sa fille.


    L’écriture accessible permet de ne pas se détacher du texte, ont reconnu les lecteurs du jour. Bibiche KOUND n’a pas cherché à écrire comme l’aurait fait l’auteur artiste conscient d’être artiste ; elle a juste laissé un mal-être intégrer son encre et remplir naturellement ses pages. Selon Pauline, la présidente d’ACOLITT, il aurait fallu un peu plus de courage à l’auteure pour aller cœur de son expression ; mais, comme l’ont soulevé Ray et Célestine, peut-être le fond de l’histoire est encore plus perturbant.

    A l’unanimité, les lecteurs ont conclu que le livres d’expériences personnelles peuvent aboutir à ce résultat si l’auteur ne se livre pas à fond, et surtout si l’histoire est toujours en cours dans la vie réelle. Cependant, le relève encore Pauline, il a d’abord fallu évacuer un trop-plein, cette boule qui empêchait l’auteure de respirer à pleins poumons, pour effectivement entamer le chantier de la Liberté.

    REPENSER L’ÉDUCATION DANS LES FAMILLES


    Ray, comme toujours modérateur de ces échanges littéraires, a soulevé la question de l’attention face à l’autorité. « Les parents ne regardent pas leurs enfants dans les yeux pour les comprendre. Ils n’observent pas l’attitude de leurs enfants, préférant s’en tenir à l’autorité qui est la leur pour asseoir leur influence », a-t-il introduit quand l’éducation est mentionnée. Ainsi, le père de Muna n’est pas conscient de l’amour infini que lui porte sa fille ; et il l’est encore moins de la douleur qu’il lui inflige, des dégâts qu’il cause dans sa vie.
    Chaque membre a alors le relais en évoquant des situations personnelles, présentes ou passées. Il ressort donc que Muna n’a pas été protégée par sa famille, d’abord parce que l’histoire de celle-ci demeure dans le brouillard. La question qui revient et ne trouve pas de réponse est : Qu’est-il arrivé à cet homme pour qu’il s’en prenne aussi violemment aux femmes de sa maison ? Les lecteurs auraient aimé en savoir plus sur cet homme et sa femme ; car la barbarie qu’il leur fait subir, n’étant égale qu’à la passivité de cette mère qui ne réagit pas sous les coups, ne trouve pas une explication claire. Ceci a donné lieu à plusieurs appréciations. Célestine pense qu’il a subi lui-même ce type de violence, « Et peut-être de sa mère », renchérit Pauline, raison pour laquelle il ne s’en prend qu’aux femmes. Audrey B., Audrey et Erine se demandent s’il n’a pas reçu comme éducation de soumettre la femme au prix le plus fort pour elle. Des pistes de réflexion s’ouvrent, faisant intervenir des expériences réelles dans la société. Et toutes aboutissent au silence de Libre, toute l’histoire sur le passé de cette famille.

    LA QUESTION DE LA SANTÉ MENTALE


    La santé mentale arrive donc naturellement sur la table. Et il ressort que Muna n’est pas la seule personne à plaindre. Il se conclut même qu’elle est moins à plaindre que son père qui doit être en proie à des démons surpuissants qui n’entendent pas le lâcher jusqu’à ce qu’il la brise.
    Les visages multiples qu’il présente prouvent combien il a cessé lui aussi d’être libre dans son esprit. A l’intérieur il est tyran, tandis que le reste de la société le voit comme un modèle. Son jeu entre visage de haine et visage d’amour ne fait qu’accroître son besoin de martyriser les femmes de sa maison. Il a besoin de cette énergie, malgré lui, pour gérer ses personnalités. La question de la santé mentale chez les hommes, sauf s’ils sont officiellement déclarés fous au regard des incohérences évidentes dans leurs attitudes, n’est presque jamais abordée. Ce serait même une offense. Voilà pourquoi, comme dans la société, c’est Muna qui doit se faire aider. C’est sa mère qui doit se faire aider. Ce sont ses sœurs qui doivent se faire aider. Pour ce qui concerne l’homme, « c’est sa nature, la femme doit juste supporter » ; cela ne traduit-il pas à suffisance un réel problème dans la société.


    « Nous sommes tous malades », a affirmé Célestine. Qui ne l’est pas dans ce roman de Bibiche KOUND ? En observant les diverses attitudes, incluant les violeurs, il est conclu que la santé mentale de chacun est affectée. Et pour essayer de répondre à la question du rétablissement de chacun dans sa liberté humaine, les lecteurs du club de lecture 15 Pages Par Jour ont pointé du doigt l’éducation dans les familles. Enseignante de profession, Célestine, l’auteure du recueil de poèmes Ecoute !, a rappelé que les parents ont bien souvent démissionné de leurs fonctions, laissant l’éducation à l’école et aux enfants eux-mêmes.
    Des choses simples comme « Je t’aime » « Tu peux le faire » « Tu es beau/belle » « Tu es une perle » peuvent éviter bien des dégâts. Mais la notion de récompense a disparu, ou plutôt on offre des cadeaux comme des coups. Sans raison. L’enfant qui ne comprend pas ce qui lui arrive, comme Muna, est vulnérable dans une société où l’on croise plus de prédateurs que de samaritains. Et le pire arrive toujours. Et très souvent dans le cocon le plus protecteur : la famille.

    Au bout de la séance de travail, l’on comprend le silence destructeur dans lequel les victimes comme Muna s’enferment. La voix devient la première issue vers la reconstruction de soi. C’est ainsi que Bibiche KOUND se fait aujourd’hui conférencière avertie, nourrie par le besoin de liberté qui ne sera jamais pour elle un acquis, mais une démarche que l’on observe durant toute sa vie.
    Entre émotions vives et espoirs certains, les lecteurs se sont quittés plus de deux heures après le début de la rencontre, satisfaits d’avoir passé un autre moment de qualité. Le livre a reçu la note générale de 6,5/10, car s’il permet de se poser de fortes questions sur l’éducation dans les familles et la santé mentale, il lui manque encore plus de courage pour véritablement sortir du silence. Mais peut-être est-ce au lecteur, psychologue recherché, qu’il faut ce courage pour le sortir du silence.


    La prochaine séance se tiendra le 06 septembre 2025 à 12h. Le Tome 1 de Journal d’une jeunesse gaspillée, ouvrage autobiographique dont dix (10) exemplaires ont été offerts au 15 Pages par Jour Bookclub par l’auteur Himins, sera à l’honneur.


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