»Mon procédé d’écriture passe toujours par le personnage. Le personnage principal vient vers moi avec son histoire et ses dilemmes, et j’ai la tâche d’en faire le récit de la manière la plus marquante possible. »
Bonjour, Khaoula Hosni et merci de répondre à nos cinq questions. Nous vous laissons vous présenter à nos abonné.e.s.
Je suis auteure et romancière tunisienne. Je viens de publier mon septième roman intitulé « Le Prix du Cinquième Jour » et je suis traductrice et interprète de métier.
C’est souvent étrange, délicat et quelque peu maladroit de »se présenter », j’opte donc toujours pour ce qui me définit le plus, en tant que femme et qu’être humain : l’écriture. Je suis la fière maman de sept enfants littéraires. Et, comme tout parent qui se respecte, ma vie entière tourne autour d’eux et du meilleur moyen de leur garantir une longue et belle vie.
»Le Prix du Cinquième Jour » a paru aux Éditions Arabesque en juin 2021. Il a aussi été finaliste de la dernière édition du prix Orange pour la littérature. Faites-nous en un court résumé.
«Le Prix du Cinquième Jour» est, dans son apparence, une histoire bien ordinaire et très courante : la quarantaine à peine, Ghalia, peintre de vocation et graphiste freelanceuse de métier, est mariée depuis 18 ans à Adel, un homme bien, fidèle et droit. Ils mènent une vie dévouée à élever leurs deux merveilleux enfants. Et en dépit des désagréments occasionnels de la vie (prise en charge d’un frère homosexuel, difficultés financières…), Ghalia est convaincue d’avoir ce qu’on appelle un mariage heureux…jusqu’au jour où elle découvre que son mari la trompe.
Par un étrange concours de circonstances, le chemin de Ghalia va croiser celui de Wafa, la maitresse de son mari. Dès lors, le destin des deux femmes va inextricablement s’entremêler, dans un tourbillon de secrets, d’émotions, de solidarité, de rancune, de deuil et d’un lien insécable, le tout tissé sur la toile de fond d’une société tunisienne intrinsèquement normative.
«Le Prix du Cinquième Jour» est, dans son essence, une histoire de cœur. Comme tout roman que j’écris, il est destiné à faire ressentir, avant tout, mais aussi et surtout à faire réfléchir. Réfléchir sur soi-même, sur les autres et sur la vie elle-même.
C’est un livre qui, en effet, met en exergue certains tabous et »moins tabous », et propose une manière de les appréhender. Quel a été le procédé d’écriture de ce texte?
Mon procédé d’écriture passe toujours par le personnage. Le personnage principal vient vers moi avec son histoire et ses dilemmes, et j’ai la tâche d’en faire le récit de la manière la plus marquante possible. Je sers de pont entre les lecteurs et le personnage, à chaque fois. Et l’histoire sert de pont entre le lecteur et moi, dans le cadre du même cercle d’interdépendance intellectuelle et émotionnelle. C’est ainsi que j’ai toujours appréhendé le storytelling.
J’ai rarement pour objectif pivotal de traiter un tabou ou de critiquer un phénomène social, bien que le but soit indéniablement d’aborder, à chaque tournant, un sujet sociétal ou humain particulier. Mais, le cœur de mon écriture réside dans la psychologie du personnage et dans…l’humain. Simplement.
L’universalité du thème est ce qui me tient le plus à cœur. Ces pensées, ces émotions, ces décisions, ces croisements de chemin décisifs qui nous unissent, tous, et qui jonchent la vie de tout être humain, peu importe son origine, sa religion, ses convictions ou son historique.
Je trouve cela beau, passionnant et important à raconter et à défendre. Le reste – les tabous religieux, les tares humaines, les stigmates sociaux, les causes environnementales… J’ai réalisé avec le temps et mon humble expérience que, pour peu que vous vous soyez réellement dédié à raconter l’Humain, dans son individualité la plus particulière, tous ces thèmes universels et globaux feront surface très naturellement. «Le Prix du Cinquième Jour» ne fait pas exception à cette perception émotionnelle que j’ai de l’écriture.
Ce livre est aussi l’œuvre retenue cette année pour le prix NO’OCULTURES pour la critique d’art en Afrique. Comment abordez-vous les critiques de vos textes ?
Ah! Une question très délicate. Personnellement, j’ai appris, au fil des romans, qu’il est impossible de plaire à tout le monde, que ce soit au sein du public ou de la critique professionnelle. Il était donc très important pour moi de ne pas chercher systématiquement la validation technique ou artistique des critiques. Pour mon équilibre émotionnel d’artiste, il est essentiel de me détacher de cette sphère-là, au moment de l’écriture. Autrement, je me retrouverais automatiquement à raconter aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre…sans jamais réellement y arriver, en fait. Donc, j’ai choisi de me focaliser sur le personnage et sur son petit bonhomme de chemin, et de croire en lui, mais aussi en ma capacité – humaine, technique et artistique – à être digne de le raconter.
Ceci étant dit, il est tout aussi impossible pour un artiste d’évoluer – ne serait-ce que techniquement – sans critique. J’ai donc dû m’enseigner, dès mes débuts, l’art de danser sur la corde raide qui sépare »prise en compte de toute critique constructive » et »besoin artistique obsessionnel de validation constante ». En d’autres termes, il s’agit pour moi de prêter attentivement l’oreille à tout ce qui peut servir mon art et ma plume, sans jamais tomber dans l’intégration (consciente ou inconsciente), dans mes textes, des éléments destinés exclusivement à me valoir les compliments du public ou les éloges des critiques.
C’est une danse complexe et ardue, mais, à force, je crois que je suis devenue une bonne danseuse. En tout cas, je l’espère.
Khaoula Hosni, quels sont vos cinq conseils aux auteurs en herbe pour écrire un roman ?
C’est une question qu’on me pose très souvent. Etant moi-même une artiste-née (j’ai commencé à écrire naturellement quand j’avais 10 ans), j’ai très longtemps été incapable de transmettre ce qu’on ne m’a jamais vraiment enseigné, finalement.
Mais voici ce que ma jeune expérience me permet aujourd’hui de conseiller :
– Prendre son temps. »Se faire la main », aussi longtemps que possible. On apprend en écrivant, encore et encore et encore, et pas autrement. Ne pas presser ni hâter son premier roman. L’impatience est la meilleure amie du regret.
– Ne pas chercher gloire ni argent, parce qu’on irait ainsi aux devants de grandes déceptions. Nous vivons dans une époque frappée par la tare de l’attachement maladif aux apparences. Mais écrire, dans le sens le plus artistique du terme, n’est pas destiné à être une compétence qu’on cherche à rajouter à son CV social ou un moyen de nourrir son égo. Si vous n’écrivez pas pour l’amour de l’écriture, abandonnez ! Le chemin – de l’écriture à la critique, en passant par la publication – sera trop laborieux. Et dans ce cas, un mental non-artistique perdra très rapidement souffle et énergie.
– Travailler sur son écriture. Constamment. L’art, seul, ne suffit pas. Lisez beaucoup. Ecrivez, encore plus. Expérimentez la vie, autant que possible. La richesse de votre bagage émotionnel, technique et artistique dépend essentiellement de ce travail continu que vous effectuez sur vous-même et sur votre plume.
– Ne pas exposer son écriture sur les réseaux sociaux. C’est la pire chose qui puisse arriver à votre jeune plume. Entre vos proches qui »adorent » et vos détracteurs qui vous »cassent », vous n’obtiendrez jamais de critique crédible et constructive. Les réseaux sociaux ne servent qu’à gonfler votre égo ou à tuer votre jeune talent dans l’œuf. Evitez. Vous voulez exposer votre écriture à une réelle critique ? Optez pour les festivals et compétitions amateurs, avec de vrais jurys de connaisseurs et des camarades qui vous mettront naturellement sur un baromètre honnête du niveau régional/national, sinon artistique, tout du moins technique.
– Respectez l’opinion de toute personne qui vous critique. Du moment que le respect de votre effort est inclus dans le fond et la forme de la critique, respectez-la en retour. L’art, sous toutes ses formes, est subjectif par définition. Au sein des lecteurs, une personne qui n’apprécie pas votre texte n’a pas automatiquement tort ; elle n’aime simplement pas votre texte. Et c’est parfaitement son droit. Libre à vous de prendre en compte les détails de cette perception personnelle ou non. Dans les deux cas, respectez. Au sein de la critique plus « professionnelle », et pour peu que la source de cette critique soit crédible et légitime, vous êtes obligé de prendre en compte. Autrement, votre plume et vos techniques d’écriture n’évolueront pas, ou très peu. La danse, mes amis…la danse 🙂
Merci Khaoula Hosni.
Linelitt




































