Étiquette : critique littéraire

  • Il a été lu : ALMOYAN DE ANICETTE BILE SEMBO

    Il est question, dans ce livre, d’une enquête sur trois individus de la rue, enquête menée par Joël Nima, chômeur-débrouilllard qui s’érige en journaliste – de façon quelque peu accidentelle – à la connaissance des destins misérables des garçons de ladite bande, sans se douter que cette aventure nouvelle pour lui alors, et dans laquelle il a mis – sans le vouloir – tout son cœur, donnera un joli coup de pouce à son projet de reportage jadis rejeté par l’état, car beaucoup trop abstrait, lui a fait comprendre la Directice Générale des Projets de Grande Envergure.

    D’entrée de jeu, j’ai trouvé le roman sérieux, comme je l’ai dit dans un commentaire récent.
    Et sérieux, pour moi, c’est le travail de la phrase : son élégance, sa tournure, le choix des mots, leur justesse, leur euphonie… Et généralement, au mordu de lecture, au véritable lecteur je veux dire, il ne faut pas plus d’une page pour juger le dégré d’implication de l’auteur dans son texte ; car le recours a la facilité, les supercheries heureuses, les clowneries de langage, sont toujours aussi visibles comme une girafe au milieu d’une troupe de moutons.
    Mais Anicette Bilé Sembo, elle, cherche l’art et la manière, jusqu’à en avoir le style maniéré.
    Elle va à l’essentiel, s’autorise très peu la digression (en tant qu’écrivain, je suis tenté de le lui reprocher, même si, il faut le dire : ce n’est pas l’affaire de tout le monde), et donne, au travers des introspections du narrateur Joël Nima, une grande liberté interprétative sur ce qui va se passer ou sur ce qui a déjà eu lieu. Et cela a été pour moi l’élément le plus intéressant du roman, puisqu’on a l’impression qu’on l’écrit en même temps qu’on le lit, ce qui fait croire à une écriture naturelle, rien de farfelu ou d’alambiqué donc, du point de vue des événements, en ce qui me concerne.

    Maintenant, je vais m’attarder sur la description.

    Dans ce roman qui se passe dans la rue, je n’ai, en toute sincérité, pas vraiment senti la rue : les rigoles, les déchets ; ni même le type d’accoûtrement que portaient Almoyan, Jeffe et Clarke. Pour Almoyan, je sais juste de lui qu’il est volubile, qu’il n’aime pas être interrompu ; et des deux autres, qu’ils semblent se situer entre douze et quatorze ans, et que l’un d’eux est bègue, ce qui m’a donné m’a donné l’impression d’avancer avec de simples prénoms, plutôt que de véritables personnages reconnaissables entre mille -du moins, dans la fiction romanesque-, puisque je ne suis, à aucun moment, parvenu à me les figurer, même si la description, nous le savons tous, n’est pas le seul moyen de rendre un personnage unique. J’y reviendrai.

    La description de l’émotion n’a pas été dosée par moment comme il le fallait, à ma lecture.

    Exemples : P27 où la tante de Joël le traite de chômeur : « Je me rappelle que cela m’avait choqué au plus haut point. Mais comme c’était la sœur unique de mon defunt père, j’ai quitté le salon sans mot dire, mais le cœur chargé de larmes.» superbe personnification pour montrer la blessure intérieure, mais qui, malgré sa belle envolée lyrique, ne touche pas comme ça l’aurait pu avec plus d’insitance.

    • P35 où Almoyan raconte son histoire : « Almoyan raconte son histoire et, on a l’impression que sa voix s’éteint. » Almoyan doit beaucoup souffrir, vu l’expression faciale avec laquelle il parle de son vécu. J’aurais aimé voir une interprétation de cette voix qui s’éteint. Sans ça, la poids de son vécu semble banal, léger, voir insignifiant.
    • P50 où Joël Nima veut partir, agacé par Almoyan : « Je m’apprête à me lever et à remballer mon dictaphone lorsqu’Almoyan me saisit par le bras. Il y a dans ses yeux un voile de tristesse. Lorsque j’y repense, je me dis que c’est ça qu’on appelle l’humain. Difficile à définir, mais je suis convaincu d’avoir vu l’humain dans ce regard calme.» Almoyan est triste, c’est une certitude. Mais je trouve ses émotions bafouées du revers de la main, ou du moins, plus voilées qu’elles ne le sont déjà.

    Il y a aussi cette comparaison de la P108 : « La désagréable vérité me menace comme le bout d’un fouet.» Je ne l’ai pas aimée, car il est clair que les deux réalités ne dégagent pas la même puissance pour être jugées analogues. Le fouet menace : c’est la peur d’une douleur passagère. La désagréable vérité menace : c’est la peur d’un regret qui peut durer toute la vie.
    Je trouve ainsi une grosse dissonance entre les deux.

    En lisant Almoyan, on se rend très vite compte du « sentiment paradoxal confiance-méfiance » de Joël Nima vis-à-vis de la bande, ce qui peut le rendre tendre et affectueux à certains moments, et puis, à d’autres, fou et fin connaisseur de la loi, à cause d’un détail négligeable ou d’une idée toute faite.
    Donc ses humeurs ne sont pas stables, soit.
    Cependant, quand notre reporter fait ses crises à Almoyan, tout en lui rappelant que la place de ces enfants n’est pas dans la rue, ou même dans de simples échanges, le langage est beaucoup trop soutenu, donnant lieu à de la condescendance (plutôt que de la l’empathie vis-à-vis de la condition d’Almoyan), et à un sentiment d’héroïsme à l’endroit de Jeff et de Clarke. Et là, on rentre dans le triangle de Karpman (persécuteur-victime-sauveur). Joël Nima veut nous faire croire, par ses suppositions du début, qu’il est superman, et que le pauvre Almoyan est le bourreau de ces pauvres enfants, lui qui, pauvre vendeur de fruits seulement, n’a fait que sacrifier une partie de sa vie pour s’occuper des enfants en pleine fugue.

    Le défaut le plus patent que je trouve chez Almoyan, c’est qu’il veut faire preuve lui aussi de pédantisme, comme ses études d’anthologie le lui permettent, bien que j’aie l’impression que c’est plus pour se mettre sur le même piédestal que Joël Nima. En tout cas, ça ne l’excuse pas.

    En parlant de s’occuper de beaucoup d’enfants refugiés Derrière les collines, de quoi se nourrissaient-ils ? Que cultivait le vieux ? Parce que faire dire à Almoyan « tout ce qui se mange », c’est un peu trop facile, Mme Sembo.
    Aussi, je n’ai pas grande idée de l’endroit « Derrière les collines ». Combien d’enfants regorgeait cet endroit ? Les enfants réussissaient-ils à manger tous les jours ? Avaient-ils bonne mine ? Encore une fois, c’est aisé pour Joël Nima de dire qu’ils « formaient une famille », juste parce qu’on lui a reservé un accueil chaleureux. Et là, subitement, l’apprenti juriste s’est éteint. Il a perdu de son objectivité. Une objectivité qui, au fil de l’histoire, revient çà et là d’un coup de tête, ou à cause d’un soupçon tout bête, comme j’ai dit plus haut.

    Et puis, le vieux qui a donné le fond de commerce à Almoyan, pourquoi ne lui a-t-il pas donné plutôt des produits à vendre ? Ça aurait évité de se poser la question d’où il l’a pris, cet argent, puisqu’on ne sait pas exactement ce qu’il cultive, ni si il vend ces produits. Et qu’est-ce qui explique qu’il n’ait pas la main dure comme les cultivateurs ? Est-ce lui qui cultive encore malgré son vieil âge pour nourrir des enfants qu’il ne connaît pas, ou qu’il se plaît juste à les voir former une « famille » ?
    Un code sans suite.

    La voix

    Je crois tout de même que, pour plus de crédibilité des personnages, l’auteure aurait dû attribuer à chaque personnage, une façon unique de parler. Là, j’ai l’impression que tout le monde est super intelligent, du moins, dans la façon de s’exprimer. Un langage très raffiné, des inversions sujet-verbe. Cela donne parfois à penser que c’est la même personne qui parle. Pourtant, chacun a une histoire. D’ailleurs, le fait de cotôyer tout le temps des enfants de la rue, analphabète pour la plupart, aurait dû biaiser un tant soit peu cette élégance dans leur façon de parler, s’il en eût eu. Et dans cette même lancée, je trouve Almoyan mièvre par moment dans ses répliques. Je ne sais pas si c’est voulu de la part de l’écrivaine, ou juste pour montrer qu’il tient à la compagnie de Joël Nima, mais cela l’a plutôt rendu servile et idiot à mon sens ; car il est utilisé, et ne bénéficie de pas de grand chose, sinon que de « la viande grillée ».

    Certaines choses sont dites plutôt que d’être montrées

    Par exemple le commerçant qui a « fini par ouvrir sa grande boutique » après avoir séjourné Derrière les collines, comment a-t-il fait ? Comment s’est-il débrouillé, sans inspirer aucun parmi ses « frères » ? Ça ne fait plus très famille tout ça, Mme Sembo.

    Des prénoms qui n’aident aucunement à l’évolution de l’histoire

    Monsieur Rim, monsieur Blaise, madame Dorette, monsieur Blaise, monsieur Micky, monsieur Paul, Justine, Souman, et même tante Ursule (qui m’aurait paru plus utile si sa relation avec Joël fût davantage développée). Ça fait là un paquet de gens qu’on ne connaît pas jusqu’à la dernière page, et qu’on a déjà oublié le lendemain de la lecture.

    Les transitions

    La fin de certains chapitres est abrupte, notamment le 3. Lorsque Joël Nima appuie sur le bouton : « ON » du dictaphone. Ça ne peut pas s’arrêter là et passer au chapitre suivant ! Les quatres astérix auraient été tolérables, mais ça, par contre, j’avoue avoir eu beaucoup de mal à le digérer.

    Introspections, oui, mais un peu trop

    Joël Nima réfléchit beaucoup trop, et cela fige la narration à certains endroits. Les choses n’évoluent pas. Peu d’actions se produisent. De plus, ça vient flouter davantage les personnages qui eux ne sont pas si mis en avant dans les gestes ou dans les répliques. Je parle surtout des deux enfants qui sont la plupart du temps mentionnés à deux. Ce qui à la longue ne différencie pas l’un de l’autre, en dehors du fait que Clarke est bègue.

    Voilà.

    En somme, Almoyan est un roman soucieux non seulement de la réalité, mais aussi des lettres. C’est ce genre de roman qui est à la hauteur des attentes, ce genre de livre qu’on ne trouve presque plus dans notre milieu littéraire, puisque l’ostentation et la soif de gloire sans respect de l’art, sont visiblement entrain de prendre le large.
    Mais bon, sourions car des auteures comme Anicette Bilé Sembo Auteure nous montrent qu’il est encore possible de trouver dans le lot, des œuvres d’un travail fort admirable.
    Lisez-le, vous en aurez pour vos sous ; Almoyan est bien ficelé, et donne tant bien que mal à la littérature le respect qu’elle mérite.

    Marcellin EMACK




  • Il a été lu : LA DERNIÈRE GIFLE DE AUDE PRISCYLLE TONLEU FOKOU

    S’il y a un fléau dans le monde qui est traité en surface, c’est bien celui des violences conjugales. Les chiffres sont alarmants, mais aucune solution radicale n’est jusque-là adoptée. Les femmes meurent chaque jour moralement, psychologiquement, dans des foyers auxquels elles ont cru ou encore qui leur ont été imposés ; elles souffrent et s’éteignent longtemps avant de perdre la vie.

    “Je m’appelle Ndam Raitou et j’ai 36 ans et j’ai tué mon mari, le commandant de Légion Bodo Emmanuel, le 18 janvier 2018 avec son arme, vers 12h, à son retour à la maison. Cela fait de moi une meurtrière ? Oui. Mais coupable ? non.(…)” P.59

    « La dernière gifle » est une histoire vraie que l’autrice, Aude Priscylle TONLEU FOKOU, partage dans un récit de 86 pages paru en 2020 aux Editions de Midi.

    Cette histoire tragique se passe au Cameroun dès l’année 2003, et est celle de Ndam Raitou, une jeune fille vite devenue l’ombre d’elle-même, qui ne demandait pourtant qu’à être heureuse et voir sa famille et son fiancé heureux. Deux ans après, son fiancé, Djitab, va être accusé injustement de vol. Seule solution pour qu’il ne croupisse pas en prison : Raitou le quitte et épouse le commandant de la brigade de Faldi, celle-là même dans laquelle est enfermé Djitab.
    Le pouvoir de l’amour est quelque chose d’inexplicable. Il nous amène à poser des actes qui meurtrissent notre âme en y laissant une jeune pousse de rose, si l’être aimé est sauf et heureux. Raitou va accepter cet échange. C’est alors le début d’un calvaire qui va durer 13 ans.

    Avec une mère pauvre et malade, et surtout un cadet qui doit continuer ses études, elle est obligée de vivre son enfer, d’encaisser des coups, quelle que soit sa condition physique, pour que ces deux êtres ne manquent de rien, “Il devenait de plus en plus violent, depuis qu’il avait été nommé commandant de région, je recevais des coups presque tous les soirs.” P. 37

    Tenez-vous prêts, il lui était interdit d’avoir des enfants. Tomber enceinte après des viols quotidiens était un affront. Alors, il s’appliquait encore plus à la frapper jusqu’à ce qu’elle perde non pas un ni deux mais sept enfants. Six grossesses dont une gémellaire, envolées ainsi. Vous pouvez imaginer le désarroi de cette femme ; mais l’amour pour son frère était là, il devait continuer ses études ; elle espérait sortir de cet enfer une fois celles-ci terminées, “Je devais me remettre très rapidement, car Alioum avait réussi à son baccalauréat en 2009 et devait venir chez nous (…) Mon commandant avait décidé de lui donner un avenir pour me séquestrer davantage, et il l’inscrivit dans une grande école d’architecture où la scolarité coutait plusieurs millions (…)” P. 40. Oui, elle n’avait pas le droit de l’appeler par son prénom et même, son état psychologique ne lui aurait peut-être pas permis une telle liberté, “Sur un ton irrité et grave comme s’adressant à un vulgaire employé, il me dit que c’était la dernière fois que je l’appelais Emmanuel, c’est ‘‘mon commandant’’ et que son petit déjeuner devait être servi au plus tard à 6 heures.” P.29

    La technique que certaines femmes battues adoptent est celle de l’extrême obéissance; elles ne veulent qu’une seule chose, que cessent les coups et toutes les autres humiliations. Notre Raitou est passée par là, elle était prête à tout pour que “son commandant” devienne son époux ou tout au moins qu’il la considère comme un être humain. L’inconvénient ici est qu’en adoptant cette méthode, le bourreau prend plus d’autorité et s’il ne se prenait pas déjà pour tel, se prend pour le dieu de sa victime, “J’étais allée le voir dans la chambre, je lui demandai pardon pour avoir été têtue. Je lui ai dit que j’allais devenir la femme qu’il désirait, que je ne voulais plus d’enfant, j’allais bien prendre mes pilules, et si jamais je tombais enceinte, avant même qu’il ne se rende compte, j’allais me faire avorter.” P. 50

    Toutefois, lorsque l’humilité, l’amour et la patience ne suffisent plus, elles prennent enfin conscience. Elles ressentent ce besoin de VIVRE, elles suffoquent presque de ce désir, “Je regardais mon reflet dans ce miroir et je ne me reconnaissais pas.” P. 55
    Le pire c’est que, ce regain de conscience ne va presque jamais dans le sens d’une solution à l’amiable. Raitou n’en pouvait plus, elle avait besoin de liberté, et comme une lionne restée trop longtemps encagée et affamée, elle n’a pas hésité à le faire : “ (…) je l’ai regardé droit dans les yeux et lui ai dit que c’était la dernière gifle… et j’ai tiré sur lui.” P. 55

    Elle est enfin libre… Non pas physiquement, car elle sera mise aux arrêts ; mais psychologiquement. Elle s’est même permis de savourer une tasse de café, “Je m’étais fait une tasse de café dont je découvrais la douceur des arômes.” P. 10, la liberté n’a vraiment pas de prix. Malheureusement, les viols, les avortements, les coups, ne la tueront pas, elle mourra en prison le 08 février 2020, à cause de l’amour et de l’ingratitude.

    Plusieurs textes d’histoires fictives ou réelles comme celle-ci sont chaque jour mis en exergue, mais les cas de violences conjugales demeurent croissants. Faut-il donc rester dans le sillage de l’éternelle plainte ? Cette femme méritait-elle, après 13 ans de torture de divers ordres, d’être écrouée ? Où est la loi lorsque se passent ces actes de torture ? “La même Bible qui a dit : « Tu ne tueras point », a également dit : « Aime ton prochain comme toi-même ». P.85.
    L’autrice a tenté, du mieux qu’elle a pu, de sauver cette femme ; mais le mal était là, il était au-delà de cette prison, il était dans sa chair, dans chaque cellule de son corps.

    Lu d’une traite – il m’était impossible de faire autrement -, vous recommanderais-je ce livre ? Mon avis est mitigé. Des Raitou, on en croise tous les jours. Et si ce livre, d’une part, leur recommandait de prendre la vie de leurs bourreaux ? D’autre part, serait-il ce livre-là qui aidera au changement et à des lois réellement applicables ?
    Une chose est sûre, ces violences doivent cesser.

    📖 Vous trouverez ce livre à

    • Yaoundé, à la Librairie des Peuples Noirs
    • Douala, au kiosque de l’agence Touristique Voyages et à la Librairie Sofia (Akwa)

    💰 3500 Fcfa
    📲 +237697449082

    Pauline ONGONO




  • FACE À NOS AUTEURS AVEC NADINE NKENGUE

    Nos jeunes critiques Diagayete Bah et Laura Djamkou nous ont fait vivre un moment riche en émotions parfois divergentes, pour notre plus grand bonheur…

    Invitée à répondre à plusieurs questions sur son roman « UNE VIE D’ÉTUDIANT », Delphine Aimee Nkengue a su nous ramener à un passé que le présent continue de conjuguer dans nos universités…
    Écrit quand elle y est encore, ce manuscrit attend des années pour rejoindre les Editions Proximité et paraître en mars 2016… Dire que l’auteure avait déjà cette plume… ce regard qui s’évapore devant un sujet pour renaître de son essence…

    Josée Ambadiang Meli et Ekele Jean Michel ont donné à l’échange une dimension et une trajectoire nouvelles…

    La lecture de ce jour a salué cette plume, non sans rappeler combien l’édition doit encore plus travailler, les auteurs aussi, afin d’atteindre l’encre sans épines qu’on ne craindra plus de boire, et à l’ivresse…

    Quant à nous, nous en avons encore beaucoup appris… Comme à chaque sortie…

    L’équipe ACOLITT est toujours là, à cette croisée où les ruisseaux n’ont pas besoin d’être des océans… puisqu’il leur suffit d’être des ruisseaux… d’authentiques ruisseaux…

    Revivez ce moment ici ⤵️
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  • La critique littéraire : Pluralité des perspectives et place dans la chaîne du livre

    La race humaine est prétentieuse. Sa pompe la pousse à s’adjuger un attribut de Dieu, le pouvoir de créer. L’homme initie, invente, innove, construit, fabrique et se croit créateur. Alors, le CREATEUR, le Vrai, l’Unique, ouvre, insidieusement une brèche dans son œuvre de créature limitée et périssable, pour la rendre imparfaite, c’est à dire critiquable. Toute œuvre humaine est ainsi critiquable parce que, par essence, imparfaite.


    Ensemble de belles œuvres, la littérature se plie à la règle avec complaisance. Elle admet et encourage la critique qui donne aux textes toute leur vitalité. D’ailleurs, en matière littéraire, le destinataire de l’œuvre qui en est friand est souvent le premier contempteur du livre, un critique redoutable. Cela, l’auteur le sait au point qu’en écrivant, il se prête à l’art de la séduction. Malgré tout, le lecteur se fait parfois rebelle et trouve à l’œuvre beaucoup de ses failles. Heureusement d’ailleurs. Cela est bon pour tout le monde.
    Cependant, l’analyse du lecteur n’est pas extériorisée. Ça reste dans sa lecture, ses angles de vision. Il savoure, là est son plaisir.


    Dès lors, se présente une préoccupation que l’on peut formuler en plusieurs questions : « Qui pour faire un retour à l’écrivain ? Qui pour lui donner un regard autre que le sien sur son œuvre ? Qui pour lui signaler les défauts de la cuirasse ?
    Pour répondre à cette demande, un lecteur spécial entre en jeu : le critique littéraire. Pour mieux comprendre son rôle et son champ de compétence, journalistes culturels et amis du Livre ont eu l’heureuse initiative de faire intervenir des sachants sur la question. C’était le Samedi 11 Novembre 2023 au Musée des Civilisations noires, à Dakar, au Sénégal. Un parterre d’intellectuels bien au fait de l’affaire nous a servi une production intellectuelle d’une rare qualité.


    PANELISTES :

    André Marie Diagne (Formatrice FASTEF, impériale sur le sujet qu’elle a traité avec aisance, à travers faits historiques et anecdotes croustillantes) ; Abdoulaye Racine Senghor (Critique littéraire PCA Musée des Civilisations Noires, la réflexion profonde, l’expression lumineuse, l’humour des grandes intelligences) ; Abdoulaye Diallo (Editeur Maitre dans son domaine, il s’insurge contre ceux qui tirent le métier d’éditeur vers le bas) ; Anna Sow Oulho Ardo (Professeure de lettres, très didactique, elle nous a présenté, de façon appréciable les desiderata de la critique littéraire.) ; Alassane Cissé Journaliste culturel, l’air formé et bien informé, semble en avoir dit moins qu’il n’en sait réellement


    INTERVENANTS :

    • Ibrahima Lô (Directeur du Livre et de la Lecture, représentant le Ministre de la Culture et du Patrimoine historique. Comme à son habitude, il a ouvert généreusement la voie de la réflexion, a suscité l’expression des idées avant de donner sa bénédiction qui toujours rassure.
    • Baba Diop (journaliste, cinéaste, critique d’art, un dandy des temps modernes qui aborde le sujet qu’il semble bien maîtriser dans un phrasé très plaisant.)
    • Aboubacar Demba Cissokho (journaliste culturel, grand lecteur, militant invétéré du Livre dont il défend la cause Urbi et Orbi)

    Thème : La critique littéraire : Pluralité des perspectives et place dans la chaîne du livre

    Après avoir suivis les conférenciers avec beaucoup d’attention, d’après l’inspiration que je leur dois, en guise de chronique, « je mets ça ici » :

    S’il est entendu que la critique est une réflexion portée sur une œuvre, pour en faire voir les tours et les contours, question de la faire mieux comprendre, elle n’en est pas moins une évaluation de celle-ci à l’aune de critères spécifiques préalablement établis. Dès lors, il s’est agi de répondre à deux questions fondamentales :

    Qui peut être critique littéraire ?

    Comment faire une critique littéraire ?



    1- Qui peut être critique littéraire ?


    Tout le monde peut être critique littéraire : journaliste, écrivain, lecteur et autres à la condition d’être formé et informé. Ce qui veut dire que le critique doit à la fois, avoir la formation académique nécessaire à la maîtrise des critères d’évaluation de chaque genre littéraire, et être au fait des contextes (géographique, historique, ambiance intellectuelle du moment …) de l’œuvre. Une bonne culture générale est plus que nécessaire à celui qui ambitionne de critiquer une œuvre littéraire. Bien maîtriser les intertextes et les éléments para textuels. En outre, le critique littéraire doit inspirer confiance, de par son intégrité morale et intellectuelle. Le profil n’est pas très commun, mais si chacun exerce son métier, les vaches seront bien gardées.


    2- Comment faire une critique littéraire ?


    Emettre une idée appréciative ou dépréciative sur une production littéraire requiert une grande responsabilité. Le sujet est sensible. On peut encenser un ouvrage comme on peut détruire un auteur. La critique frontale hargneuse et haineuse comme on en voit parfois à la télé, est contreproductive. Eric Zemmour en a massacrés plus d’un. Que de talents sont brisés par des critiques tendancieuses. Alors qu’une critique doit être accompagnatrice comme le tuteur d’une jeune plante.


    Cela dit, il est certes aisé d’évaluer une œuvre en fonction des critères fondamentaux :

    – Pour le roman, la concrétion, la multiplicité des personnages, les descriptions…

    – Pour la nouvelle, le récit comme le roman, la compression, la concision, la force expressive…

    – Pour le théâtre, l’histoire au présent, les règles du dialogue, les didascalies…

    – Pour l’essai, l’argumentation, l’effort de persuasion basé sur des références …

    Mais n’est-il pas plus difficile d’accorder une valeur ou non à une œuvre selon son intime conviction basée sur son propre background de connaissances ou de compétences en divers domaines ? Autrement dit est-il facile de procéder à l’objectivation de sa propre subjectivité pour juger l’œuvre d’autrui ? On lit avec ses pré-acquis et ses propres sentiments de départ. Comment se décentrer, faire un pas de côté, par rapport à ses propres préjugés, ses partis pris, ses dénis face à un texte ?


    Le racisme peut être à la base d’une critique, dès lors tendancieuse. Le roman Batouala a été amplement cité. Pour avoir été le premier noir à gagner le Goncourt avec un livre pas tendre pour la politique coloniale de l’époque, René Maran a souffert de critiques sévères qui ont fini par l’affecter profondément.

    Les convictions politico philosophiques peuvent imprimer leur marque dans une critique. Senghor, grammairien francisé jusqu’à la moelle dont l’esprit était sans cesse tourné vers son royaume d’enfance, ne pouvait qu’être de connivence avec un Camara Laye qui opérait par un texte d’une littéralité exceptionnelle, un retour sur son enfance à Kouroussa en Guinée. Tous deux semblant ignorer les affres de la colonisation et les effets néfastes d’une décolonisation mal réussie. Le premier défend le second à qui, des intellectuels africains comme Mongo Béti reprochent son silence dans son roman L’enfant noir sur la situation politique africaine de l’époque.
    Senghor lui-même est attaqué par Wole Soyinka, très applaudi par l’intelligentsia africaine d’alors, qui lui reprochait la non combativité de son courant littéraire, la Négritude du reste contemplative chez le poète.

    La morale n’est pas toujours absente. Le lauréat du Goncourt 2021 en a fait les frais.




    On le voit donc, la critique est difficilement neutre…

    Faut-il se départir de ses croyances, de ses préférences, de ses convictions idéologiques, de sa vision de l’art, pour analyser froidement une œuvre, simplement d’un point de vue objectif ? La crédibilité du critique qui légitime son intervention dépend de son comportement non suspect par rapport à l’œuvre analysée.
    En tout cas, quand elle est faite dans les règles de l’art, la critique est bénéfique, autant pour l’auteur que pour le lecteur qui, du reste peut devenir écrivain. La critique aide l’auteur à faire une descente sur son œuvre scrutée par un autre regard. Le lecteur est guidé par l’éclairage de l’étude critique et le futur écrivain acquiert à l’occasion des outils nécessaires à la production de textes à publier. Pour l’éditeur, le diffuseur et le distributeur, la critique aide à la promotion du livre et à sa commercialisation.

    Enfin, puisqu’une critique, nous ont dit les panelistes, peut être faite oralement ou par écrit, il serait injuste d’oublier la critique émise par le public.
    Le livre de Mbougar Sarr, dont beaucoup ignorent jusqu’au titre, a été accroché par un public souvent non lecteur.
    Attention ! Ne nous y trompons pas, car dans le cas d’espèce, la critique du public était motivée moins par le contenu du livre que par l’arrière-pensée promotionnelle d’une vision du monde occidentale contraire à nos valeurs africaines.


    On le voit bien, la critique littéraire est ouverte. Tout le monde peut critiquer un livre.


    Voilà pourquoi nos auteurs s’astreignent à une autocensure que l’on comprend bien. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Je me pose la question et la pose à vous.
    De même, l’on peut se demander si, pour nous Africains, le moment n’est pas venu de reprendre notre indépendance sur tous les plans ? Ne devons-nous pas faire valoir notre souveraineté éditoriale ? Mieux, ne devons-nous pas faire le deuil de beaucoup de nos remplis pour nous libérer du joug de la pensée occidentale qui nous indique encore ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous ?
    Il est heureux de constater qu’une nouvelle génération s’investit dans l’écriture avec beaucoup d’engagement. Malheureusement, elle peine à émerger parce que l’on est encore englué dans un passé qui ne séduit plus mais qui s’impose par son cachet officiel qui le rend indétrônable. Ces jeunes auteurs se sentent mal à l’aise dans les carcans surannés qui retiennent le nouvel albatros sur le plancher, l’empêchant de voler de ses ailes régénérées. Leur nouvelle trouvaille, le Slam, leur fait pousser des ailes d’ange, naguère réservées au poète adoubé. Le vieux sérail les ignore ou les néglige.

    Devons-nous garder les mêmes normes en voie de désuétude pour apprécier les nouvelles œuvres ou devons-nous reconsidérer nos jugements de valeur par rapport à la nouvelle production qui va avec l’ère du temps suivant les nouvelles réalités issues de l’éveil de l’Africain ?

    Devons-nous continuer à apprécier les œuvres de nos artistes sous le prisme occidental de leur vision du monde ?

    La critique actuelle ne doit-elle pas orienter les auteurs et les lecteurs vers des horizons constructifs et valorisants pour l’Afrique et l’Africain ?


    Merci aux organisateurs de l’évènement, aux panélistes, aux intervenants ainsi qu’au modérateur. Cela valait vraiment le détour.
    Plus que toute œuvre, mon article est fort critiquable. Mais puisque selon un proverbe pulaar « Chacun peut un peu », c’est juste mon peu du peu. Excusez du peu. Bonne lecture.

    Mbegaan Koddu – Novembre 2023