Étiquette : Culture centrafricaine

  • Honoré Douba ou la littérature comme combat pour la dignité africaine

    À travers cet entretien dense et engagé, le poète, éducateur et homme politique centrafricain Honoré Douba revient sur l’évolution de la littérature en Afrique centrale, la disparition progressive des patrimoines culturels et le rôle des écrivains dans les débats contemporains. Entre mémoire, transmission et résistance culturelle, il appelle la nouvelle génération à réhabiliter l’identité africaine par le livre et la parole.


    Je demande à la nouvelle génération décrivains africains de replacer lAfrique et les Africains dans leur dignité culturelle, politique, économique et sociale…


    Vous avez traversé plusieurs générations de la vie culturelle centrafricaine. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution de la littérature en Centrafrique et en Afrique centrale ?

    La littérature en Centrafrique a emboîté le pas de lAfrique centrale, après plusieurs années de l’éclosion de jeunes écrivains des deux sexes qui sont non seulement prolifiques, mais aussi qui ont marqué et marquent la vie sociale, politique, économique, scientifique et culturelle dès son émergence et son envol depuis ces deux dernières décennies.

    Pasteur, poète, homme politique, éducateur. Comment ces différentes vies ont-elles nourri votre écriture poétique ?

    Mes différentes vies ont nourri mon écriture poétique par l’observation, l’expérience… avec quelques gouttes d’imaginaire.

    Dans une époque dominée par le numérique et les réseaux sociaux, quelle place la poésie peut-elle encore occuper auprès de la jeunesse africaine ?

    Les Africains ont toujours été poètes, quon le veuille ou non. Le numérique et les réseaux sociaux, me semble-t il, offrent des supports de communication pour que la jeunesse africaine accède à la poésie, surtout par la poésie « chantée ».

    Votre œuvre accorde une place importante à la mémoire et aux traditions africaines. Pourquoi est-il essentiel, selon vous, de préserver les patrimoines culturels locaux ?

    Les patrimoines culturels locaux marquent nos identités, nos personnalités et retracent les cycles de nos vies.

    Vous avez été membre et dirigeant de plusieurs organisations littéraires et culturelles. Que manque-t-il encore pour structurer durablement le monde du livre en Centrafrique ?

    Il manque encore une effective prise en charge conséquente, un suivi permanent des acteurs du livre par le gouvernement centrafricain ; la mise en place d’infrastructures publiques (librairie, bibliothèque, médiathèque), la multiplication des centres et des clubs de lecture, d’animation littéraire et culturelle.

    En tant qu’ancien instituteur et conseiller pédagogique, comment analysez-vous, aujourdhui, la transmission de la culture et de la lecture à l’école ?

    A l’école, aujourdhui, la transmission de la culture et de la lecture n’occupe qu’une infime place dans les programmes scolaires, universitaires et de formations professionnelles, et surtout dans les emplois du temps journaliers, par rapport aux disciplines scientifiques.

    Votre recueil Mbätä Wälä, l’Arbre à palabres évoque déjà un symbole fort de dialogue africain. Que représente pour vous l’arbre à palabres dans nos sociétés contemporaines ?

    Dans nos sociétés contemporaines, l’arbre à palabres a carrément disparu, c’est pourquoi je lance un cri pour son rétablissement et sa réhabilitation dans nos us et coutumes, dans nos murs, dans nos pratiques.

    Vous avez aussi travaillé avec le groupe de rap BLACK BINO. Comment percevez-vous les liens entre poésie traditionnelle et musiques urbaines actuelles ?

    La poésie traditionnelle doit d’abord être une source d’inspiration, puis le meuble de nos musiques urbaines actuelles.

    Après un long parcours politique et syndical, pensez-vous que les intellectuels et les écrivains devraient encore plus s’engager dans le débat public ?

    Forcément, car il y a des intellectuels et des écrivains très engagés qui sont la voix des sans voix. Ils dérangent… Ça devrait se faire surtout si ces ouvrages sont admis dans les programmes et les systèmes de l’éducation et si ces thèmes font l’objet de large diffusion et de sensibilisation pour changer des mentalités.

    Vous avez consacré une partie de votre vie à répertorier et valoriser les auteurs centrafricains. Craignez-vous une disparition de la mémoire littéraire africaine ?

    Je crains effectivement cette disparition de la mémoire littéraire africaine en général, et centrafricaine en particulier – surtout qu’il n’y a plus de bibliothèques, de librairies, d’archives… parce que les guerres, les désastres naturels, mais surtout la prédominance des cultures et de la littérature occidentales ont détruit nos pays et plus particulièrement la Centrafrique, petit à petit, doucement, insidieusement.

    À 77 ans, quels rêves littéraires ou culturels souhaitez-vous encore réaliser, et quel message aimeriez-vous transmettre à la nouvelle génération d’écrivains africains ?

    Mes rêves sont d’utiliser nos cultures par notre littérature, comme arme et moyen, afin de renverser les dominations étrangères que l’Afrique et les Africains ont subies et subissent encore, pour leur vraie et pure indépendance. Je demande à la nouvelle génération d’écrivains africains de replacer l’Afrique et les Africains dans leur dignité culturelle, politique, économique et sociale, afin que nous reconquérions l’échiquier mondial. Soyons fiers d’être AFRICAINS, et pour moi, CENTRAFRICAIN. Je vous remercie.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO