Étiquette : Culture

  • RTWO 2026 : penser le livre pour mieux comprendre le monde

    Le livre n’est plus seulement un objet de lecture, c’est un secret de polichinelle. Il est désormais un espace de dialogue, un témoin des sociétés, un passeur de mémoire et un acteur du rapprochement entre les cultures. C’est cette vision que porte ACOLITT à travers la troisième édition de la Readers and Translators Week Online (RTWO), qui se tiendra du 05 au 09 août 2026, en direct sur Facebook et LinkedIn. Pendant cinq jours, cette rencontre virtuelle réunira quarante-un (41) acteurs sous trois continents : des professionnels du livre, des universitaires, des traducteurs, des étudiants, des auteurs, des lecteurs… autour d’une même ambition : réfléchir ensemble aux nouveaux enjeux de la littérature et de la traduction.

    Les échanges entre les peuples devenant de plus en plus intenses, les métiers du livre sont appelés à se réinventer. Les œuvres circulent plus rapidement, les langues se rencontrent davantage et les réalités culturelles s’entrecroisent. Cette évolution soulève de nombreuses questions auxquelles la RTWO entend apporter des pistes de réflexion. Comment préserver l’authenticité d’une œuvre lorsqu’elle traverse les frontières linguistiques ? Comment faire dialoguer les cultures sans effacer leurs singularités ? Quel rôle la littérature peut-elle jouer dans la construction d’un monde plus ouvert et plus solidaire ? Etc.

    À travers huit grandes thématiques autour du thème général « Lire le monde, traduire les cultures », cette édition invite les participants à dépasser les approches classiques pour envisager le livre comme un véritable acteur du développement humain. Les échanges permettront d’aborder les questions d’identité, de diversité culturelle, de médiation, d’interculturalité, de traduction, de relecture et de circulation des savoirs dans une perspective résolument tournée vers l’avenir, comme dit par Pauline ONGONO, la présidente d’ACOLITT, dans le podcast du promoteur culturel Franco-congolais Gangoueus.

    L’originalité de cette rencontre réside également dans son caractère participatif. Chaque conférence, chaque débat et chaque prise de parole contribuera à enrichir une réflexion collective sur les transformations du secteur du livre. L’objectif n’est pas seulement de transmettre des connaissances, mais aussi de créer des passerelles entre les expériences, les disciplines et les générations.

    Avec cette troisième édition de la RTWO, ACOLITT confirme son engagement en faveur d’une littérature qui dépasse les frontières, favorise la compréhension mutuelle et participe à la construction d’un dialogue interculturel durable.

    Plus qu’une semaine de formation ou de conférences, la RTWO 2026 s’annonce comme un espace d’inspiration où les idées circulent librement, où les expériences se croisent et où le livre retrouve pleinement sa vocation première : rapprocher les femmes et les hommes par la force des mots.


    Retrouvez les échanges des précédentes éditions ICI




  • ENTRETIEN | Pierre NANTIA et La lumière des ancêtres : l’audace de repenser la foi

    Dans son nouvel ouvrage, La lumière des ancêtres, Pierre NANTIA invite le lecteur à revisiter les représentations traditionnelles de Dieu, de la foi et des textes sacrés à travers une réflexion libre, critique et profondément humaniste. Sans renier la spiritualité, l’écrivain défend le droit au questionnement, plaide pour une foi fondée sur la justice et la raison, et rappelle le rôle essentiel de la littérature dans l’éveil des consciences, à travers un récit qui parle de son expérience.


    Votre livre s’ouvre par une remise en question de certaines représentations traditionnelles de Dieu. À quel moment avez-vous ressenti qu’il était devenu nécessaire d’écrire cet ouvrage ?

    La discussion autour de Dieu et de la religion m’a toujours passionné. Que ce soit avec les amis, les collègues ou les proches. Depuis ma tendre enfance, période où l’esprit est plus fertile à certaines idées, j’ai toujours été réfractaire aux idées qui ne cadrent pas avec mon entendement, et la religion sait nous en donner. Elle nous présente des vérités absolues que personne ne doit interroger. Pourquoi ? Il m’a toujours été difficile de dire « amen » à ce que je juge injuste. Cette manie de toujours accepter par conviction et non par conformisme m’a motivé à écrire. Je suis d’avis qu’une vraie foi est celle qui est non seulement juste, mais aussi logique. C’est cette conviction que j’ai voulu partager dans cet ouvrage.

    Vous affirmez ne pas écrire contre Dieu, mais contre l’image que les hommes ont parfois construite de Lui. Comment faites-vous la distinction entre foi, religion et théologie ?

    Effectivement, je n’ai aucun problème avec Dieu. Mon problème se situe au niveau de la représentation que l’on fait de lui dans les textes dits sacrés, représentation que je trouve très peu convaincante. Dieu pour moi est une entité que nous ne pouvons pas décrire si simplement sans projeter sur lui nos propres faiblesses. A force de vouloir trop bien peindre Dieu, on a fini par le dénaturer. La religion, en fait, naît du besoin légitime de l’homme d’accéder au Créateur, de communier avec lui. Certains ont codifié leurs conceptions dans des livres qu’ils disent sacrés et qui prétendent expliquer la volonté de Dieu. Le problème, comme je l’ai dit déjà est que toute description que l’on entreprend sur Dieu ne nous révèlent à la fin toujours que nos propres lacunes. C’est là que la théologie vient à la rescousse, pour polir ces imperfections et ces contradictions qui sont inévitables, afin de donner une certaine cohérence. Les descriptions que les Livres Sacrés font ne sont que le résultat de l’image que l’on s’est faite de Dieu. En fait, j’ai l’intime conviction que cet être transcendant existe et ma foi s’arrête là. Est-il infiniment bon et tout puissant ? Je laisse le soin aux autres de répondre.

    Pourquoi avoir choisi la forme d’un essai romancé et d’une confrontation onirique avec l’archange Michel plutôt qu’un essai philosophique classique ?

    L’essai est un genre assez savant, réservé aux experts dont je ne pense pas, malheureusement, faire partie, comme je l’aurais bien souhaité. Le roman quant à lui est un genre libre et moins contraignant. Dans un roman, on déploie toute sa liberté de décrire, mais aussi de véhiculer des réflexions que l’expert aurait faites en rédigeant un essai. C’est en fait le compromis que j’ai trouvé pour dire en tant que profane ce que l’expert ou l’intellectuel aurait fait dans un essai. Le rêve quant à lui est l’espace où l’esprit se libère, où tout ce qui est caché dans l’inconscient peut s’exprimer librement. J’ai pensé qu’il était bon que les croyants ne soient pas heurtés par l’audace que j’aurais eue en m’adressant directement à Dieu. En se dissimulant derrière le rêve, on peut dire des choses qui auraient plus heurté si elles s’étaient produites dans la réalité.

    Vu que votre texte confronte constamment la morale humaine aux récits bibliques. Pensez-vous vraiment que la conscience morale puisse parfois interroger légitimement les textes sacrés ?

    Je suis d’avis que la faculté de discerner le bien du mal est inhérente à chacun et que l’on doit tout simplement la cultiver. Si le discours religieux s’adresse à l’homme et vise à le parfaire sur le plan moral, la moindre des choses est qu’il soit lui-même moralement irréprochable. Accepter quelque chose comme bien, sans en comprendre les fondements, mène à coup sûr au fanatisme aveugle. Si le message des textes sacrés était aussi irréprochable qu’on le prétend, il ne serait pas réfractaire à la critique. Au contraire, je pense que le fait de ne jamais oser évaluer la validité de cette morale des textes sacrés, ou d’interdire leur remise en question est un aveu implicite de sa non-conformité avec les principes universaux de la morale. C’est la morale religieuse qui doit plutôt se conformer à la morale universelle pour être acceptée.

    Vous évoquez des épisodes comme le Déluge, Sodome et Gomorrhe ou encore l’histoire de Job sous un angle rarement adopté. Cherchez-vous à provoquer le lecteur ou à l’inviter à exercer son esprit critique ?

    Non, je ne cherche pas la provocation. Je cherche juste à mettre en face du lecteur les vérités que l’on nous a toujours servies, afin que lui-même en juge de la pertinence. La littérature ne peut pas se limiter au seul divertissement. Elle doit avoir d’autres objectifs. Aider à changer et améliorer le monde. Le plus grand défaut de la religion a été de faire des croyants des gens qui se mettent juste au garde-à-vous. La fameuse doctrine du « amen ». Comme Franz Kafka, qui disait fort à propos qu’il faut briser la mer gelée en nous, je pense qu’en évoquant ces épisodes, on met le croyant face à l’effroyable réalité, pour qu’il comprenne que la foi par conformisme peut nous faire cautionner des horreurs lorsqu’on n’exerce pas son esprit critique. Il faut éveiller cette conscience morale qui somnole en nous, afin que la religion cesse d’être juste l’opium qui enivre et endort le peuple.

    Dans votre livre, la question de la justice revient avec insistance. Selon vous, une foi qui interdit le questionnement peut-elle encore être une foi vivante ?

    Une foi sans justice est pour moi une aventure ambiguë qui peut devenir dangereuse. En quoi serait-il nécessaire de croire et d’adorer un Dieu infiniment bon si ses actions ne se fondaient pas sur la justice ? Avoir la foi ne signifie pas devenir la marionnette d’une idéologie injuste. La justice doit être la condition sine qua non de la foi ; sauf si l’on veut cultiver des dérives comme l’extrémisme que l’on observe chez les fanatiques.

    Vous accordez une place importante à vos mères et à l’éducation qu’elles vous ont transmise. Pourquoi cette morale familiale vous paraît-elle parfois plus convaincante que certaines interprétations religieuses ?

    J’ai grandi dans un quartier appelé « Mission catholique », habité en majorité par des chrétiens convaincus et très pratiquants. Leur vie était rythmée par l’église. Notre concession était une curiosité dans le quartier, car nous étions les seuls non pratiquants et nous n’allions pas à l’église. Mais lorsqu’on voyait l’hypocrisie de tous ces enfants de Dieu entre eux d’abord et envers nous, on en restait interloqué. Au contraire, notre mère et notre grand-mère insistaient toujours sur des valeurs telles que l’honnêteté, la justice la solidarité et d’autres encore. Ces valeurs ne nous ont apporté aucun mal. Pourquoi donc les renier ?

    Votre réflexion dépasse le cadre religieux pour toucher aux questions politiques, culturelles et africaines. Quel lien établissez-vous entre domination religieuse, domination culturelle et domination politique ?

    En fait mon livre parle beaucoup de religion. Mais la religion n’est pas le seul cadre de discussion. La religion sert d’allégorie pour dénoncer certaines autres pratiques qui s’observent dans plusieurs autres domaines de la vie. La domination religieuse, culturelle et politique usent des mêmes mécanismes pour s’établir. D’où la nécessité d’un esprit critique pour les aborder avec prudence et sûreté.

    Vous invitez les Africains à interroger les héritages religieux reçus de l’histoire. Quel rôle la littérature peut-elle jouer dans cette reconquête intellectuelle ?

    La littérature doit d’abord servir à maintenir les consciences en éveil, à poser le doigt là où le bât blesse. Le discours simple n’est que des paroles qui s’envolent. Avec les écrits, on laisse un message dont la portée ne sera pas uniquement limitée à sa prononciation. Il pourra toucher même les générations futures. Il est révoltant de voir que l’Africain accepte toujours de mettre ses propres valeurs à la poubelle parce que les autres le lui ont enseigné, et s’approprier carrément un héritage religieux qui leur a été imposé par la chicotte. La littérature doit enseigner à l’africain à puiser le bon dans ses propres valeurs avant d’utiliser celle des autres comme plus-value. Au lieu de croire qu’il deviendra le garant des valeurs qui ont été conçues par les autres et pour eux-mêmes. Il en va de même en politique et dans tous les domaines de la vie. Soyons nous-mêmes d’abord et inspirons-nous des autres pour nous améliorer.

    Certains lecteurs pourraient qualifier votre livre de blasphématoire. Comment accueillerez-vous cette critique et que leur répondriez-vous ?

    J’ai pressenti que ceux qui pensent aimer Dieu et le défendre plus que les autres trouveraient que je blasphème. C’est pour cette raison que j’ai voulu anticiper en levant l’équivoque dans mon avant-propos. Si l’on part de la définition du blasphème comme un discours insultant sur Dieu, ses élus et son livre sacré, on verrait que le doigt accusateur est mal orienté lorsqu’il est pointé sur moi. On doit plutôt le diriger sur ceux qui ont dépeint un Dieu méchant et cruel. Je ne refuse pas Dieu, au contraire, j’essaie de le défendre contre les discours des vrais blasphémateurs qui jouent aux pompiers-pyromanes. Je refuse un Dieu fabriqué par les hommes avec un portrait humain.

    Votre dialogue avec l’archange Michel est traversé par l’humour, l’ironie et parfois une forme de satire. Pourquoi avoir choisi ce registre pour aborder un sujet aussi sensible ?

    L’humour et l’ironie égaient, même dans des sujets sensibles et sérieux. Avec l’humour, on tourne les choses qu’on veut prendre au sérieux en dérision et on se moque, de façon amusante, des défauts que l’on veut présenter comme intouchables. Ce procédé vise à démystifier le Sacré et le présenter sous un nouveau jour avec tout son ridicule et ses absurdités.

    Pensez-vous que la littérature ait aujourd’hui encore le pouvoir d’ouvrir des débats que les institutions religieuses ou universitaires hésitent à engager ?

    Je ne vais pas surestimer le pouvoir de la littérature. Les esprits ont été tellement conditionnés à accepter tout ce qui se dit de Dieu, qu’il semble être une mission impossible pour les faire changer. Au moins, en littérature, on peut encore s’octroyer cette liberté de penser que les autres refusent d’employer. En cela, la littérature ouvre les débats qui peuvent continuer sur d’autres domaines.

    Votre ouvrage semble défendre une idée forte : un Dieu véritable ne devrait jamais craindre les questions sincères. Est-ce là le cœur de votre démarche ?

    Oui. La vérité ne souffre pas de la critique comme le mensonge. C’est le mensonge qui est très souvent mis à mal lorsqu’on veut le confronter aux faits. Un Dieu véritable qui veut nous témoigner de sa bonté en la codifiant dans son livre sacré ne devrait pas refuser qu’on s’interroge, pour mieux le comprendre. L’expérience a montré que ceux qui fuient ou interdisent la confrontation sont souvent ceux qui savent qu’ils cachent des choses que la confrontation risquerait de dévoiler.

    Quel type de lecteur espérez-vous toucher : le croyant convaincu, l’agnostique, le sceptique ou simplement le citoyen en quête de sens ?

    Mon livre s’adresse à tous, qu’on soit croyant ou non, agnostique ou pas, théiste, déiste ou athée. Ce qui est vrai, c’est que chacun aura son mot à dire, qu’il soit content ou pas, de la demarche que je choisis. Les uns pourront trouver – peut-être – que ce que je dis n’est pas commun mais vrai ; les autres le rejeteront en bloc au nom de l’intouchabilité du message de Dieu.

    Après La lumière des ancêtres, quelle est la prochaine interrogation que vous souhaitez porter dans votre œuvre littéraire, et quel héritage aimeriez-vous laisser à vos lecteurs ?

    Il me plairait bien d’écrire un prochain roman dans lequel je m’attarderai sur le rôle ou mieux les dérives comportementales de la femme africaine moderne qui me semble revendiquer beaucoup, clamer haut et fort l’égalité, et qui veut, dans la distribution des devoirs sociaux et surtout financiers, demeurer sous l’ombre de l’homme. J’ai déjà pensé à une bonne intrigue qu’il ne reste plus qu’à mûrir. J’aime m’attaquer au conformisme et poser le doigt là où personne ne veut poser. Poser les questions qui fâchent et, à la limite, énerver. Ça ne rend certainement pas célèbre auprès des lecteurs, mais c’est mon style.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO




  • 30 ans de Mutations : entre héritage, défis et avenir

    À l’occasion de son trentième anniversaire, le quotidien camerounais Mutations organise une série d’activités destinées à célébrer son parcours tout en ouvrant une réflexion sur l’avenir du journalisme au Cameroun. Placées sous le haut parrainage du ministère de la Communication, ces manifestations se dérouleront du 1er au 8 juillet 2026 et réuniront professionnels des médias, universitaires, étudiants, partenaires institutionnels ainsi que le grand public autour d’un même objectif : penser les mutations de la presse à l’ère de la révolution numérique.

    Les festivités s’ouvriront le mercredi 1er juillet 2026 par une conférence de presse au Djeuga Palace Hôtel de Yaoundé. Animée par le Directeur de publication de Mutations, Georges Alain Boyomo, et le journaliste Franck Evina, cette rencontre permettra de présenter les grandes articulations de cette célébration, les ambitions du journal ainsi que les défis auxquels il fait face dans un environnement médiatique en constante évolution.

    Dans la continuité de cette dynamique, une marche sportive sera organisée le dimanche 5 juillet à Yaoundé. Prévue dès 7 heures, elle reliera le rond-point Bastos au Parcours Vita. Bien au-delà de son caractère sportif, cette initiative traduit la volonté de Mutations de renforcer les liens avec ses lecteurs, ses partenaires et l’ensemble des citoyens, tout en promouvant les valeurs de santé, de solidarité et de convivialité.

    Le lundi 6 juillet sera consacré à une journée portes ouvertes. À cette occasion, le public aura l’opportunité de découvrir les coulisses de la rédaction, les différentes étapes de production d’un quotidien ainsi que les métiers qui concourent à la fabrication de l’information. Cette immersion permettra également de mieux comprendre les exigences du journalisme professionnel à une époque où l’information circule à une vitesse inédite.

    Le mardi 7 juillet constituera sans doute le temps fort intellectuel de cette célébration. La journée débutera par un atelier d’écriture journalistique réservé à une trentaine d’étudiants issus des écoles et instituts de formation en journalisme. Encadrés par des journalistes et des professionnels reconnus, les participants bénéficieront d’un partage d’expériences portant sur les techniques rédactionnelles, l’éthique, la recherche de l’information et les exigences du métier.

    Par la suite, une conférence-débat réunira plusieurs personnalités du monde universitaire et des médias, notamment les professeurs Emmanuel Mbede, Viviane Ondoua Biwole et Baba Wame, ainsi qu’Alain Blaise Batongue, sous la modération du Dr Carole Yemelong. Les échanges porteront sur le thème général : « 30 ans de Mutations : les défis des contenus, de la gouvernance économique et de la digitalisation ». Les intervenants analyseront les transformations profondes qui touchent aujourd’hui les médias, tout en proposant des pistes de réflexion pour assurer leur pérennité.

    Les festivités s’achèveront le mercredi 8 juillet avec la parution d’une édition spéciale du journal retraçant trois décennies d’engagement au service de l’information, avant une soirée de gala.

    Au-delà de la célébration de cet anniversaire, cette semaine commémorative soulève une interrogation essentielle : quel avenir pour la presse écrite à l’ère du numérique ? En effet, le développement des réseaux sociaux, des plateformes numériques et des médias en ligne a profondément transformé les habitudes de consommation de l’information. Désormais, le public recherche l’immédiateté, la gratuité et l’accessibilité permanente, obligeant les journaux traditionnels à repenser leurs modèles économiques et éditoriaux.

    Pour autant, annoncer la disparition de la presse papier serait sans doute prématuré. Malgré la baisse des ventes observée dans plusieurs pays, le journal imprimé conserve des atouts que le numérique ne remplace pas entièrement. Il demeure un support privilégié pour l’analyse approfondie, la vérification rigoureuse des faits et la conservation de la mémoire collective. En outre, la crédibilité associée aux titres historiques constitue un capital précieux dans un contexte marqué par la prolifération des fausses informations.

    Toutefois, la survie de la presse papier dépendra de sa capacité à se réinventer. L’avenir réside probablement dans la complémentarité entre le support imprimé et les plateformes numériques. Les entreprises de presse sont ainsi appelées à diversifier leurs contenus, développer des offres digitales performantes, renforcer les abonnements en ligne et créer des expériences éditoriales innovantes tout en préservant les valeurs fondamentales du journalisme : la rigueur, l’indépendance et la responsabilité.

    En célébrant ses trente années d’existence, Mutations ne se contente donc pas de regarder le chemin parcouru. Le quotidien ouvre également un espace de réflexion sur les défis qui attendent les médias africains et rappelle qu’une presse forte, crédible et indépendante demeure un pilier indispensable de la démocratie, du débat public et du développement. Cette célébration apparaît ainsi comme un rendez-vous majeur pour tous ceux qui croient encore à la force de l’information de qualité, quel que soit le support par lequel elle est diffusée.

    Pauline M.N. ONGONO




  • Héritage, sacrifice et quête d’identité : « Le Successeur : Yambong ou Fils sacrifié » captive les lecteurs à Bandjoun

    Le vendredi 19 juin 2026, la Préfecture de Bandjoun a servi de cadre à la cérémonie de présentation-dédicace de l’ouvrage Le Successeur : Yambong ou Fils sacrifié, une autobiographie signée de l’auteur camerounais Jean Grégoire KENGNE TETA, préfacée par le Pr Alaka Alaka et publiée par les Éditions Kadeï. Cet événement littéraire a réuni un public diversifié composé de responsables administratifs, d’acteurs culturels, d’amoureux du livre, d’universitaires, de journalistes et de nombreux invités venus témoigner leur soutien à l’auteur.

    Dès 15h30, les participants ont commencé à prendre place dans une ambiance conviviale et empreinte de solennité. L’arrivée successive des autorités administratives, notamment celle de Mme le Délégué départemental des Arts et de la Culture du Koung-Khi, de M. le Sous-préfet de Pété-Bandjoun et de M. le Préfet du Koung-Khi, a donné à cette rencontre littéraire un caractère institutionnel fort, traduisant l’intérêt croissant des pouvoirs publics du département pour la promotion du livre et de la culture.

    Placée sous la modération du journaliste Walter Bertrand, la cérémonie a officiellement débuté à 16 heures. Après l’exécution de l’hymne national du Cameroun, les différents intervenants ont tour à tour pris la parole, pour mettre en lumière les enjeux et la portée de cette œuvre qui aborde avec sensibilité les questions de succession familiale, de transmission des valeurs et des défis liés à la conciliation entre tradition et modernité.

    La note de lecture présentée par M. Gervais Fokam, connu sous le nom de Ta Tadie Kouokam, a permis au public de découvrir les grandes lignes de l’ouvrage. À travers une analyse approfondie, il a souligné la richesse du récit, inspiré de faits réels, ainsi que sa capacité à susciter la réflexion sur les responsabilités liées à l’héritage et sur les sacrifices parfois nécessaires à la préservation de l’équilibre familial.

    Très attendu par l’assistance, l’auteur a partagé avec émotion les motivations qui l’ont conduit à écrire Le Successeur : Yambong ou Fils sacrifié. Il a expliqué sa volonté de transmettre une expérience de vie marquante tout en invitant les lecteurs à porter un regard critique sur les réalités de la succession familiale en Afrique. Son témoignage sincère a suscité de nombreuses réactions et donné lieu à un échange riche avec le public, lors de la séance de questions-réponses.

    La cérémonie s’est achevée par une séance de dédicaces au cours de laquelle les participants ont pu acquérir l’ouvrage et échanger directement avec l’auteur. Proposé au prix de 10.000 FCFA, « LE SUCCESSEUR : Yambong ou Fils sacrifié » a suscité un vif intérêt auprès des futurs lecteurs, séduits par la profondeur des thèmes abordés et la dimension humaine du récit.

    Au-delà de la simple présentation d’un ouvrage, cette rencontre a constitué un véritable espace de réflexion sur les valeurs familiales, la transmission, la foi et la cohésion sociale. Elle confirme également le dynamisme du paysage littéraire camerounais et l’engagement des Éditions Kadeï en faveur de la promotion de la lecture et de la valorisation des auteurs africains.

    Le Successeur : Yambong ou Fils sacrifié s’articule autour de plusieurs thématiques majeures qui ont été largement mises en lumière au cours des échanges. À travers le prisme de la tradition et de l’héritage, Jean Grégoire Kengne Teta interroge les valeurs ancestrales, les coutumes et les mécanismes de transmission qui structurent encore de nombreuses familles africaines. L’auteur aborde également les défis de la modernité, en mettant en scène les aspirations personnelles, les exigences du monde professionnel et les choix de vie auxquels sont confrontées les nouvelles générations. Entre fidélité aux racines et désir d’émancipation, le récit explore la quête d’identité d’un homme partagé entre son héritage familial et son destin individuel. La question du sacrifice, omniprésente dans l’œuvre, révèle les renoncements et les responsabilités que peut imposer le devoir familial, tout en soulignant la force des liens affectifs. Bien plus, cette autobiographie met en évidence la capacité de résilience face aux épreuves, aux injustices et aux blessures de la vie, en ouvrant une réflexion profonde sur le pardon, la reconstruction de soi et la nécessité de préserver la cohésion sociale.

    Pauline M.N. ONGONO




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  • Rive noire Littérature : à Paris, les voix africaines et diasporiques en dialogue

    Le 27 juin 2026, le Centre Oudiné, dans le 13ᵉ arrondissement de Paris, accueillera la deuxième édition de Rive noire Littérature, une journée entièrement consacrée aux écritures africaines, afrodescendantes et diasporiques. Organisé par Chez Gangoueus, cet événement gratuit sur inscription réunira écrivains, critiques, journalistes culturels, animateurs et lecteurs autour de tables rondes, de lectures publiques, de séances de dédicaces et d’entretiens diffusés en direct.

    Dès 10 heures, la programmation proposera un vaste parcours à travers les mémoires, les migrations, les héritages culturels et les recompositions identitaires. La première rencontre, consacrée aux voix réunionnaises, réunira Estelle Coppolani et Raozy Pellerin autour des récits de filiation, des héritages marrons et des défis de l’intégration en métropole.

    Les questions migratoires irrigueront également plusieurs échanges. Les écrivains Touhfat Mouhtare et Jocelyn Danga exploreront les trajectoires d’intégration et les obstacles administratifs rencontrés par les élites afrodescendantes en France. Plus tard dans la journée, Eve Guerra et Romuald Gadegbeku interrogeront la mémoire des parents immigrés, l’exil et les silences qui traversent les histoires familiales.

    La littérature comme espace de réparation et de mise en lumière des blessures sociales sera au cœur des échanges entre Landry Sossoumihen et Gaston-Paul Effa, qui aborderont les conséquences des violences faites aux enfants et les traumatismes hérités des contextes sociaux et politiques.

    Le dialogue entre le continent africain et ses diasporas se poursuivra avec l’historien Amzat Boukari-Yabara et l’écrivain haïtien Philomé Robert, invités à revisiter les liens historiques, intellectuels et affectifs entre Ayiti et l’Afrique. La rencontre consacrée aux regards américains sur Paris réunira quant à elle les auteurs Jake Lamar et Eddy L. Harris autour de l’héritage de Richard Wright et de Chester Himes, interrogeant la manière dont l’expérience parisienne transforme le regard porté sur l’Amérique.

    La dernière table ronde, modérée par le lauréat du Prix Goncourt 2021, Mohamed Mbougar Sarr, réunira Jean-Michel Devésa, Annie Ferret et C. Souboré Dali autour des représentations du corps, des violences contemporaines et de la capacité de la littérature à « autopsier » le réel.

    En parallèle de ces rencontres, plusieurs auteurs majeurs des lettres africaines et diasporiques participeront à des lectures, des entretiens et des séances de dédicaces, parmi lesquels Hemley Boum, Diadié Dembélé, Fanta Dramé, Christian Éboulé, Charline Effah, Lucy Mushita, Johary Ravaloson, Sami Tchak ou encore Christine E. Tsalla.

    À travers cette programmation ambitieuse, Rive noire Littérature confirme sa volonté de créer des passerelles entre les territoires, les langues, les générations et les imaginaires. En outre, le dialogue sur les expériences de l’exil, les mémoires coloniales, les héritages familiaux et les nouvelles formes de création, fait de cet événement un contributeur qui renouvelle le regard porté sur les littératures africaines contemporaines et leurs diasporas.

    Nous le vivons et pouvons faire le constat que des voix demeurent encore marginalisées dans les circuits traditionnels de diffusion. Des initiatives comme Rive noire Littérature participent activement à remédier à cet état des choses, dans un contexte plus ouvert et plus inclusif. Elles rappellent surtout que la littérature demeure un puissant espace de compréhension collective, capable de mettre autour de la table les histoires individuelles avec les grandes questions de notre temps.

    Pauline M.N. ONGONO


    Enregistrement à la troisième édition de la Readers and Translators Week Online (RTWO) ICI

  • Café littéraire autour de Les Mots Parlants : une soirée de littérature, de partage et de bénédiction

    ONOMO Hôtel à Bonanjo (Douala) a accueilli, le jeudi 28 mai 2026 à 18 heures, le deuxième épisode des Cafés Littéraires, une initiative portée par la Communauté Urbaine de Douala et ONOMO Hôtel. Cette rencontre, consacrée au recueil de poèmes Les Mots Parlants de la Camerounaise Diane-Annie TJOMB – qui a paru en janvier 2026 aux Éditions KADEÏ, a réuni un public nombreux et varié.

    Dès les premières minutes des échanges, une pluie abondante s’est invitée à l’événement, toutefois, les invités ont continué à arriver progressivement, témoignant de l’intérêt suscité par l’œuvre et de l’attachement du public aux rendez-vous littéraires qui enrichissent désormais la vie culturelle de Douala.
    Dans de nombreuses traditions africaines, la pluie est perçue comme un signe de fertilité, de prospérité et de bénédiction. Tombée au moment même où les premiers échanges débutaient, elle a été interprétée par plusieurs avis comme une manifestation bienveillante, venant bénir cette célébration de la parole, de la création et du savoir. Comme si la nature elle-même avait souhaité apporter sa contribution à cette soirée dédiée aux mots et à leur pouvoir de transformation.

    Les différentes interventions, qu’il s’agisse de la modération, de la note de lecture ou de l’intermède artistique, ont contribué à mettre en lumière la richesse de l’œuvre et à susciter un dialogue fécond avec le public. Les questions, réactions et témoignages ont démontré l’intérêt porté au livre ainsi que la vitalité de la scène littéraire locale.
    Animée par l’écrivaine Danielle EYANGO, dans une atmosphère chaleureuse et conviviale, cette rencontre a permis d’explorer les contours de Les Mots Parlants, tout en offrant au public l’occasion d’interagir avec les différents intervenants. Ces discussions ont été enrichies par la note de lecture de l’écrivaine Pam NDJEN, l’intermède slam de Kermiss Art, les analyses, les témoignages et les lectures et perspectives proposées par plusieurs, comme l’écrivain Mutt-Lon, l’écrivain Jean-Pierre Noël BATOUM

    La présence des proches de Diane-Annie TJOMB, de ses amis, ainsi que de nombreuses figures du monde du livre, Jean-Charles LEDOT (Consul Général de France à Douala), Jean-Paul BIBOUM (Directeur Régional de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale (CNPS) pour le littoral… a donné à ce café littéraire une dimension humaine particulièrement forte. Entre retrouvailles, découvertes littéraires, achat des exemplaires et échanges intellectuels, les participants ont partagé un moment où la littérature est apparue comme un véritable espace de communion.

    Au terme de cette soirée, une certitude s’imposait : ni la pluie ni les contraintes du quotidien ne peuvent freiner le désir de lire, d’échanger et de célébrer la culture. Bien au contraire, cette pluie tombée au début de la rencontre restera sans doute dans les mémoires comme le symbole d’une soirée placée sous le signe de la grâce, du partage et de la bénédiction.

    Le Café Littéraire du 28 mai 2026 autour de Les mots parlants aura ainsi été bien plus qu’une simple rencontre autour d’un livre, mais un moment de communion entre les mots, les hommes et les promesses d’un avenir culturel toujours plus fécond. On peut aisément affirmer que l’objectif de rassemblement, de prise de conscience, de bonheur pour tous nourri par Diane-Annie TJOMB a été atteint, l’espace des deux heures, dans la salle si chaleureusement décorée de ONOMO HÔTEL.


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    Pauline M.N. ONGONO




  • Coriane Sama ou l’éducation citoyenne comme acte de transformation sociale


    Coriane Sama défend une vision profondément éducative de la culture. Fondatrice des Ateliers Patriotes Citoyens, elle revient sur son parcours, les défis de la transmission dans une société hyperconnectée et son ambition de former, dès le bas âge, une génération plus responsable, consciente et engagée pour le Cameroun et l’Afrique.


    Lorsqu’un peuple ne raconte plus lui-même son histoire, d’autres finissent par le faire à sa place.


    Votre parcours mêle droit public, entrepreneuriat social, médiation du livre et engagement citoyen. À quel moment avez-vous compris que la culture pouvait devenir un véritable outil de transformation sociale au Cameroun

    J’ai étudié à l’Université de Yaoundé II-Soa, où j’ai été pendant plusieurs années chargée des affaires culturelles dans ma cité universitaire. À cette période, j’ai observé quelque chose de très fort : malgré les différences sociales, culturelles ou même la dizaines de nationalités, les moments où les étudiants se retrouvaient réellement unis étaient souvent les activités culturelles. C’est là que j’ai compris que la culture dépasse le divertissement : elle crée du lien, transmet des valeurs et construit une identité collective. Plus tard, en devenant auteure et médiatrice du livre, j’ai réalisé que toute civilisation se construit aussi par les récits qu’elle produit et transmet. Lorsqu’un peuple ne raconte plus lui-même son histoire, d’autres finissent par le faire à sa place. Notre engagement dans la distribution numérique des œuvres camerounaises et africaines nous a ensuite naturellement conduits vers l’éducation citoyenne, la lecture et l’écriture chez les plus jeunes. Patriote dans l’ame, c’est finalement sur le terrain de la citoyenneté que tout s’est rejoint. Parce que nous croyons profondément à une chose : former le citoyen commence dès le bas âge.

    Les Ateliers Patriotes Citoyens revendiquent une approche où littérature, civisme et action de terrain se croisent. Comment parvenez-vous à transformer des concepts souvent théoriques — citoyenneté, morale civique, responsabilité collective — en expériences concrètes pour les jeunes ?

    D’abord, il faut savoir que c’est un cadre d’apprentissage en dehors du cadre scolaire. Les enfants n’ont absolument pas l’impression d’être en cours ou la pression des devoirs. À travers des séances de coaching et mentoring, des acteurs de la société civile les entretiennent et transmettent l’engagement, la responsabilité et l’amour de la patrie. Toute chose qui, associée aux enseignements des parents et de l’école, nourri d’avantage leur créativité. C’est avec leurs langages, et leurs yeux d’enfants finalement, qu’ils racontent la citoyenneté, devenant ainsi les auteurs et Ambassadeurs des valeurs essentielles.

    Vous le savez, ce qui sort de nous, est en nous et le reste. Nos enfants sont très éveillés, ils voient et comprennent tout. Le moindre commentaire. Le moindre fait social. Et leur esprit traite c’est informations sans contrôle. C’est là tout l’intérêt des Ateliers Patriotes Citoyens, qui canalisent et re- contextualisent.

    Le FOJIF 2026 vous a décerné un Prix de l’Innovation Sociale. Selon vous, qu’est-ce qui distingue réellement une initiative sociale innovante d’un simple projet associatif de sensibilisation ?

    Ce qui distingue une initiative sociale innovante, ce n’est pas seulement l’intention de sensibiliser, mais sa capacité à produire un véritable impact collectif, mesurable et durable. D’ailleurs, l’impact social faisait partie des critères majeurs d’évaluation du FOJIF 2026. Pendant le concours, plusieurs participants ont affirmé connaître déjà Les Ateliers Patriotes Citoyens ou avoir été touchés par nos campagnes, alors même qu’ils découvraient ma personne pour la première fois. Cela montre que le programme existe au-delà de son initiatrice.

    Les Ateliers Patriotes Citoyens ne se limitent donc pas à une action associative ponctuelle. C’est un programme national d’éducation civique et morale qui mobilise parents, formateurs, institutions, administrations et société civile autour d’un objectif commun : contribuer à construire une citoyenneté plus responsable, plus pudique et plus engagée.

    Vous affirmez vouloir « former les citoyens dès le bas âge ». Dans un contexte marqué par les crises de valeurs, quelles sont aujourd’hui les urgences éducatives et morales que les institutions culturelles ne peuvent plus ignorer ?

    L’impact des contenus sur les enfants est aujourd’hui immense. Lorsque l’impudicité, l’alcool ou les stupéfiants deviennent banalisés, répétés et constamment visibles, ils finissent par paraître normaux aux yeux des plus jeunes. Même lorsqu’on pense dénoncer certaines dérives, leur omniprésence crée une forme d’habituation collective. L’une des grandes urgences éducatives est donc de rééquilibrer les récits : parler davantage de responsabilité, de dignité, de discipline, de patriotisme et d’engagement citoyen avec la même intensité que les dérives occupent l’espace public et numérique. Je le dis souvent : le mal triomphe aussi lorsque les personnes de bien cessent de transmettre, d’encadrer et de parler.

    Vos projets touchent à la fois les espaces physiques et le numérique, avec plus de huit millions de personnes atteintes selon vos données. Comment préserver la profondeur du message citoyen dans un environnement digital dominé par l’instantanéité et le divertissement ?

    Eh bien, par la même instantanéité. Nous pensons justement que le message citoyen doit apprendre à utiliser les codes du digital sans perdre sa profondeur. Cela passe par la réactivité, l’adaptation du ton et une communication capable de parler aux jeunes avec leurs propres usages. En parcourant les plateformes des Ateliers Patriotes Citoyens, vous verrez que nous abordons les faits d’actualité sous un angle éducatif et préventif, avec une vraie réactivité.

    L’énergie souvent utilisée pour propager les buzz peut aussi servir à propager des valeurs, des réflexions et des prises de conscience.

    Par exemple, lorsque le Cameroun était marqué par les infanticides et féminicides, nous avons choisi d’aller au-delà du simple partage d’images choquantes. Nous avons organisé des webinaires citoyens pour libérer la parole des parents et des professionnels, sensibiliser et transmettre des outils de prévention. Nous croyons profondément que le digital peut être un espace d’éducation, d’engagement et de transmission, pas uniquement de divertissement.

    En tant que médiatrice du livre et promotrice culturelle, observez-vous une évolution du rapport des jeunes Camerounais à la lecture ? Confirmez-vous que la littérature a encore le pouvoir de façonner des consciences dans une société hyperconnectée ?

    Oui, sans hésitation ! Les enfants mis en contact avec l’univers littéraire s’y déploient comme des poissons dans l’eau. Et je ne le dis pas uniquement dans le cadre des Ateliers Patriotes Citoyens. Des maisons d’éditions telles que Éclosion ou Adinkra jeunesse, concentrent l’essentiel de leur production aux jeunes et enfants. Et ces derniers en redemandent. Lors du FOJIF, justement, le stand des Éditions LUPPEPO etait pris d’assaut par les enfants. Dans notre cas, se sont les participants de la première édition qui ont eux-mêmes rédigé le Livre TOUS CITOYENS, la bande dessinée de la citoyenneté éditée par NMI EDUCATION. Alors, oui, le pouvoir de la LITTÉRATURE est intemporel et incontestable.

    Il suffit de montrer la voix à nos petits. Le « Stand de la Citoyenneté » et les programmes d’éducation civique proposés aux enfants traduisent une volonté de réinventer la transmission.

    Pensez-vous que les politiques publiques accordent suffisamment de place à la culture comme levier d’éducation nationale ?

    Je pense que la culture et les acteurs culturels doivent continuer de faire leur part. Continuer de s’investir dans la transmission. C’est un sacerdoce. Il est souvent ingrat, mais tellement primordial. C’est cette hyperactivité seule, qui peut influencer ou attirer davantage l’attention des pouvoirs publiques. Si tout le monde continu d’entendre par « Culture », divertissement, il sera difficile d’en faire un pilier d’éducation. Les Arts littéraires devraient être au premier rang de l’Éducation collective et pour cela, nous, les acteurs, devons occuper l’espace. C’est en cours, il y a plus d’événements, plus d’initiatives. Le plaidoyer se poursuit.

    Votre communication publique associe souvent esthétique, élégance visuelle et discours engagé. Pour vous, l’image et la mise en scène sont-elles devenues des instruments stratégiques de mobilisation culturelle et citoyenne ?

    Marketing is everything !

    En tant que formatrice en Marketing et communication, disons que le branding s’impose comme une sorte de déformation professionnelle. Avant de vous lire ou de vous écouter, on vous voit, vous. On voit votre contenu.

    Sur le visuel de sensibilisation, avant de lire « FORMER LE CITOYEN DÈS LE BAS ÂGE », on voit d’abord la couleur et la police du texte ; on voit qu’il est en GRAS. Le cerveau retient que c’est important, c’est prioritaire.

    Une image d’enfant à côté informe déjà que l’affiche parle d’enfants, avant même de lire « inscriptions ouvertes ». Chaque détail compte, surtout lorsqu’on a pour objectif d’encadrer trois fois plus d’enfants (120, pour être exacte).

    Derrière la reconnaissance institutionnelle et médiatique, quels obstacles invisibles rencontre une femme qui porte des projets culturels et éducatifs d’envergure au Cameroun et dans l’espace panafricain ?

    Le simple fait d’être une femme en lui seul, souvent, se présente comme un obstacle. Être une « jeune » femme encore plus ! On vous demande ouvertement si vous n’avez pas un commerce pour vous occuper, si vous souhaitez être Influenceuse ou si vous voulez « prendre un verre » !

    Nous avons l’honneur de porter un programme Citoyen et d’y être profondément attaché. Le combat est plus important et touche chacun de nous. Je dois cependant avouer que le soutien des parents qui, aujourd’hui, sont nos premiers partenaires, est une force vitale pour ce programme. La femme qui le porte est parée !

    À l’aube de la deuxième édition des Vacances Civisme, quelle trace souhaitez-vous laisser dans la mémoire collective : celle d’une promotrice culturelle, d’une éducatrice citoyenne ou d’une bâtisseuse d’une nouvelle conscience africaine ?

    Sincèrement, tous ces profils correspondent à mon engagement. Mais au dela tout, retenez de moi, une jeune femme qui a cessé de voir le monde avec les mêmes yeux depuis qu’elle est devenue maman ; une aînée qui souhaite accompagner ses cadets dans leurs propres construction ; une Patriote, qui reconnaît son « sang camerounais » et souhaite transmettre cette amour.

    La société c’est nous ! Pour quelle soit meilleure, même un tout petit peu, nous devons tous faire un effort personnel avant d’attendre des autres. J’espère contribuer à changer l’image qu’on a des jeunes et qu’ils ont d’eux-mêmes. Avec les équipes, nous ne comptons pas arrêter de travailler.

    Vos programmes « Vacances Patriotes & Citoyennes » ciblent des enfants et adolescents de 7 à 19 ans. Comment adapter un même projet pédagogique à des réalités psychologiques, sociales et générationnelles aussi différentes ?

    Nous adaptons le programme par tranches d’âge, avec des contenus, méthodes et niveaux d’encadrement différents. Les plus jeunes travaillent les bases du civisme et du comportement, tandis que les adolescents abordent leadership, responsabilité et expression citoyenne. Tous évoluent autour d’un socle commun : morale, patriotisme, discipline et construction d’une citoyenneté responsable.

    À travers Les Ateliers Pratiques, le coaching civique, les activités sportives et l’éducation morale, vous semblez défendre une conception globale de la formation citoyenne. Pensez-vous que l’école classique camerounaise laisse aujourd’hui suffisamment de place à l’apprentissage du vivre-ensemble et de l’engagement civique ?

    Nous ne prétendons pas réinventer l’éducation citoyenne ; nous venons l’accompagner et l’adapter aux réalités actuelles. L’école camerounaise transmet déjà des valeurs importantes, mais les mutations sociales, numériques et comportementales imposent des approches plus pratiques, interactives et proches du vécu des jeunes, pour renforcer durablement le vivre-ensemble et l’engagement civique.

    Les images de vos campagnes mettent en avant des enfants souriants, une esthétique patriotique forte et un discours d’utilité sociale. Dans quelle mesure la communication visuelle est-elle devenue, pour vous, un prolongement du projet éducatif et citoyen porté par Les Ateliers Patriotes Citoyens ?

    Je suis ravie que vous évoquiez l’esthétique, parce qu’elle traduit avant tout une réalité humaine. Les sourires que nous montrons sont sincères, les enfants vivent réellement ces moments avec enthousiasme. Oui, nous assumons une esthétique patriotique forte, parce qu’il y a aussi de la beauté dans les valeurs, dans l’engagement et dans l’amour de la patrie. Mais le visuel n’est jamais là pour masquer les dérives ou les difficultés de notre société. Au contraire, nos campagnes cherchent à sensibiliser, prévenir et transmettre, avec des codes adaptés à l’univers des enfants et des jeunes. Le visuel attire, mais seul le fond fidélise et transforme durablement.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO


  • Joseph Mbarga ou la fracture du temps et de l’espace des temps contemporains

    Dès les premières pages des États généraux du temps, le lecteur est plongé dans une situation apparemment anodine : un proviseur nouvellement affecté arrive dans une ville où deux horloges publiques affichent des heures différentes. Cinq minutes d’écart seulement. Pourtant, ce détail insignifiant déclenche une crise sociale et politique d’une ampleur inattendue. Joseph Mbarga transforme cette faille temporelle en une métaphore saisissante des sociétés contemporaines où les références communes se fragmentent progressivement.


    Téléchargez les deux nouvelles ici


    Dans Les États généraux du temps, suivi de L’espace d’une élection, l’écrivain camerounais Joseph Mbarga propose bien davantage qu’un simple recueil de nouvelles. À travers une écriture dense, ironique et profondément réflexive, il met en scène une société africaine contemporaine confrontée à ses propres contradictions : désordre administratif, crise du vivre-ensemble, fragilité des institutions, manipulation politique, mais aussi perte des repères symboliques qui organisent la vie collective. Le temps, l’espace et le pouvoir deviennent alors des matières littéraires mouvantes, presque des personnages autonomes.

    Dans l’entretien accordé autour de l’œuvre, l’auteur explique que l’idée est née d’une observation concrète : un carrefour, des horloges, des perceptions divergentes de la réalité. Mais derrière ce point de départ réaliste se cache une interrogation beaucoup plus vaste sur la manière dont les sociétés fabriquent leurs vérités collectives. Chez Joseph Mbarga, le temps n’est plus seulement une donnée physique ; il devient un enjeu social, un instrument de pouvoir, une matière idéologique.

    Cette dimension confère au texte une portée sociologique remarquable. Dans de nombreuses sociétés contemporaines, particulièrement dans les espaces urbains africains soumis à des mutations rapides, les individus évoluent souvent dans des temporalités concurrentes. Il y a le temps administratif, le temps politique, le temps populaire, le temps technologique, le temps religieux, le temps économique. Chacun avance selon son propre rythme, produisant des décalages permanents. Les États généraux du temps traduit littérairement cette désynchronisation collective.

    Ses nouvelles fonctionnent ainsi comme une satire subtile des institutions modernes. Lorsque les autorités cherchent à résoudre le problème des horloges contradictoires, elles sombrent progressivement dans l’absurde bureaucratique. Réunions, débats, commissions, interprétations et prises de position se multiplient sans jamais parvenir à restaurer une vérité commune. L’auteur montre comment les appareils institutionnels peuvent parfois amplifier les crises au lieu de les résoudre.

    Cette mécanique du dérèglement rappelle certains grands textes de la littérature politique et philosophique où l’irrationnel finit par contaminer la vie sociale entière. Toutefois, Joseph Mbarga inscrit clairement son récit dans des réalités africaines contemporaines. Les discussions autour de l’heure deviennent une allégorie des divisions sociales, des luttes d’influence et des difficultés de gouvernance qui traversent plusieurs sociétés postcoloniales.

    L’un des aspects les plus fascinants du texte réside dans la manière dont l’auteur traite la notion de vérité. Dans l’univers de Mbarga, la vérité n’est jamais stable. Elle dépend des rapports de force, des croyances collectives, des discours dominants. Une simple différence de cinq minutes suffit à produire des camps opposés, chacun persuadé de détenir la bonne heure. Cette situation fait écho aux sociétés contemporaines saturées d’informations contradictoires, de rumeurs numériques et de polarisations idéologiques. La portée philosophique du texte apparaît également dans sa réflexion sur la relativité du temps humain. Les personnages cherchent désespérément une mesure universelle capable d’organiser la vie commune, mais ils découvrent progressivement que toute mesure est fragile. Le temps devient alors une expérience subjective, mouvante, presque insaisissable.

    Le style de Joseph Mbarga participe fortement à cette impression de vertige. Son écriture oscille entre réalisme minutieux et glissement progressif vers l’absurde. Les dialogues conservent une tonalité familière, parfois humoristique, tandis que les situations prennent une dimension symbolique de plus en plus inquiétante. Cette tension entre quotidien et étrangeté donne au texte sa puissance narrative. Il utilise également l’espace comme prolongement du désordre temporel. Les carrefours, les routes, les bâtiments administratifs et les lieux publics deviennent des zones de confrontation où se matérialisent les fractures sociales. Le territoire n’est jamais neutre ; il reflète les déséquilibres de la société.

    Dans L’espace d’une élection, seconde nouvelle du recueil, Joseph Mbarga poursuit cette exploration des dérèglements collectifs à travers l’univers politique. Ici encore, l’espace devient un champ de tensions où se révèlent les stratégies de pouvoir, les manipulations symboliques et les illusions démocratiques. L’élection n’est pas seulement présentée comme un mécanisme institutionnel. : elle apparaît comme une mise en scène sociale où chaque acteur tente d’occuper l’espace public, d’imposer son récit et de contrôler les perceptions collectives. Notre auteur montre comment la politique contemporaine fonctionne souvent sur la fabrication des apparences.

    Cette seconde nouvelle dialogue étroitement avec la première. Après la fragmentation du temps vient celle de l’espace civique. Les deux textes décrivent finalement une même crise : celle des repères collectifs dans des sociétés où les citoyens peinent à partager une réalité commune.

    Joseph MBARGA revendique une écriture nourrie par l’observation sociale. Il ne cherche pas seulement à raconter des histoires ; il tente de saisir les mécanismes invisibles qui organisent les comportements humains. Son regard d’écrivain rejoint parfois celui du sociologue ou du philosophe. Cette proximité avec les sciences sociales se ressent particulièrement dans sa manière de construire les situations collectives. Les personnages ne sont jamais isolés ; ils appartiennent toujours à des systèmes de relations, à des structures sociales, à des logiques institutionnelles qui influencent leurs actions. Même les détails les plus anodins prennent une dimension politique. Il interroge aussi le rapport des sociétés africaines contemporaines à la modernité. Les horloges publiques, les procédures administratives, les élections ou les discours officiels représentent des symboles de rationalité moderne. Pourtant, ces outils censés organiser la société deviennent eux-mêmes des sources de confusion et de dérèglement.

    Cette contradiction donne au recueil une profondeur critique importante. Joseph MBARGA ne condamne pas la modernité ; il montre plutôt comment certaines sociétés vivent une modernité fragmentée, inachevée, traversée par des tensions entre traditions, héritages coloniaux, technologies nouvelles et réalités locales. Le rire occupe d’ailleurs une place centrale dans l’œuvre. Joseph Mbarga pratique une ironie fine qui permet au lecteur de prendre distance avec les situations les plus absurdes. Mais derrière l’humour se cache souvent une inquiétude profonde. Les scènes cocasses révèlent progressivement une société vulnérable, menacée par l’effritement de ses repères communs.

    Sur le plan littéraire, le recueil s’inscrit dans une tradition africaine de la satire politique et sociale tout en développant une approche très personnelle. On y retrouve le goût du symbole, de l’allégorie et de la critique institutionnelle, mais aussi une réflexion contemporaine sur les crises de perception et de vérité. L’écriture de Joseph Mbarga se distingue également par sa capacité à rendre visibles les micro-violences du quotidien : l’attente administrative, la confusion des règles, l’arbitraire des décisions, la pression du regard social. Ces éléments construisent un univers où les individus semblent constamment obligés de négocier avec des systèmes instables.

    Notre univers étant marqué par les crises de confiance envers les institutions, Les États généraux du temps résonne avec une actualité particulière. La question posée par ce recueil de nouvelles dépasse largement le cadre africain : comment vivre ensemble lorsque les sociétés ne parviennent plus à partager les mêmes repères temporels, politiques ou symboliques ? Joseph Mbarga ne propose pas de réponse définitive. Il préfère ouvrir des espaces de réflexion. En cela, elle rejoint la vocation profonde de la littérature : troubler les évidences, révéler les fissures invisibles du réel et inviter le lecteur à interroger le monde qui l’entoure.

    À travers ces deux nouvelles, Joseph MBARGA construit ainsi une œuvre à la fois politique, philosophique et profondément humaine. Il transforme des situations ordinaires en expériences de pensée sur le pouvoir, le temps, l’espace et la fragilité des sociétés contemporaines. Les États généraux du temps apparaît finalement comme une méditation lucide sur notre époque : une époque où les horloges ne donnent plus exactement la même heure, où les espaces publics deviennent des scènes de confrontation symbolique et où les vérités collectives semblent constamment menacées par la fragmentation du monde social.

    Pauline M.N. ONGONO


  • ENTRETIEN : Joseph MBARGA ou la vertigineuse mécanique du temps et de l’espace fracturée

    Dans « Les États généraux du temps », Joseph MBARGA transforme une simple différence d’heure en une satire profonde des sociétés contemporaines. Entre absurde, ironie et réflexion philosophique, il explore les fractures du réel, les tensions identitaires et notre obsession du contrôle dans un monde où chacun revendique sa propre vérité.


    Les mots à eux seuls sont une source inépuisable d’inspiration créative.


    Dans « Les États généraux du temps », vous transformez une simple différence de cinq minutes en crise existentielle et politique. À quel moment avez-vous compris que le temps pouvait devenir un personnage littéraire à part entière

    À mon avis, si on parle de crise, elle est davantage sociale dans le texte. Tout est parti d’un lieu physique, un de nos carrefours, et croyez-moi ou non, l’heure n’était pas exactement la même sur les deux horloges de ce rond-point. Je suis repassé plusieurs fois à cet endroit et c’était le statu quo. Dans ma tête, je me demandais si un côté de la ville avait pris de l’avance sur l’autre. Cette idée a longtemps trotté dans ma tête et, au final, j’ai décidé d’en faire une nouvelle. L’ intégration d’un conflit entre certains protagonistes a été presqu’évidente au moment de l’écriture, sachant que de nos jours, les gens se disputent pour un rien. À partir de là, le temps peut effectivement devenir un personnage à part entière tellement il va obséder les parties en conflit.

    Votre texte donne l’impression que le désordre horaire révèle surtout une incapacité des hommes à cohabiter. Le problème est-il réellement celui du temps ou celui du pouvoir ?

    Il est frappant de constater comment, chez nous, des questions banales peuvent rapidement escalader en problèmes clivants autour desquels s’érigent des certitudes irréfragables. C’est plus cela qui, à mon avis, créent des challenges dans cette capacité à prendre en compte un point de vue différent, ou seulement à l’écouter attentivement.

    Le proviseur apparaît comme un homme rationnel plongé dans un univers absurde. Avez-vous voulu montrer les limites de la logique face aux réalités sociales et humaines.

    Le proviseur, qui est prof de physique, est effectivement un homme rationnel qui espère contourner de manière logique et scientifique tout obstacle qui se dresse sur son chemin. Cela est particulièrement vrai dans le management de l’établissement scolaire dont il a la charge. Cependant, sa rationalité ne semble pas suffisante pour s’en sortir complètement dans un environnement pour le moins kafkaïen. Il existera toujours des personnes en déphasage complet avec ce qu’il y a autour d’elles. C’est du reste le cas pour le jeune chercheur de la deuxième nouvelle qui ne discerne pas toutes les subtilités contradictoires du monde autour de lui. Mais alors, faut-il s’accommoder en tout point au monde tel qu’on le perçoit aujourd’hui ?

    Derrière l’humour et la satire, on ressent une critique profonde des sociétés contemporaines où chacun revendique sa vérité. Pensez-vous que nous vivons aujourd’hui une fragmentation collective du réel ?

    L’idée selon laquelle il n’ y a pas de vérité absolue ou alors qu’il en existe plusieurs est plus que jamais prégnante aujourd’hui. Il n’ y aurait donc plus rien à dire, aucun principe à défendre ne serait-ce que momentanément puisque tout est relatif. Les réseaux sociaux renforcent le phénomène puisque par le jeu des algorithmes et des logiques parfois obscures, on remarque que certains contenus sont promus alors que d’autres sont invisibilisés. Tout ceci contribue au renforcement de la confusion des esprits et prolonge des mécanismes qui existent déjà dans les médias mainstream ou même dans des lieux de diffusion et de promotion de la culture. Tout cela induit, voire contribue sans doute à la fragmentation des sociétés que vous évoquez. Mais dans le chaos voulu et provoqué, il reste des aspects curieux comme la volonté d’imposer certaines idées de manière coercitive, s’il le faut. N’est-ce pas là une contradiction flagrante avec « la relativité générale » ?

    Vos nouvelles mêlent physique, géographie, politique, psychologie et philosophie. Cette hybridation des savoirs était-elle nécessaire pour parler du chaos moderne ?

    Je me considère avant tout comme un storyteller, comme on dit en anglais, un raconteur d’histoires, car il y en a tellement dans notre quotidien. Mon objectif est d’abord de proposer une histoire simplement pour que le lecteur ou la lectrice passe un bon moment en compagnie d’un ou plusieurs personnages, et c’est aussi pour cette raison que mes nouvelles sont comiques. Ce côté comique s’appuie sur des situations, des personnages ou des mots qui sont le matériau principal de celui ou celle qui écrit, car les mots à eux seuls sont une source inépuisable d’inspiration créative. En plus de distraire le lecteur, j’aimerais bien lui donner une information ici ou là, sachant que moi-même j’aime ces lectures dans lesquelles j’apprends quelque chose. Cependant, les incursions dans l’un ou l’autre champ du savoir peuvent ancrer une histoire dans le réel ou consolider la création d’un univers fictionnel, et cela avant que le récit ne soit complètement happé puis englouti par l’une de ces réalités absurdes qui ne sont jamais loin (rires).

    Le conflit autour de l’heure semble parfois rappeler les tensions identitaires, idéologiques ou même électorales observées dans certaines sociétés africaines. Jusqu’où votre fiction dialogue-t-elle avec le réel ?

    Il y a sûrement là un rapport l’autre, dans le contexte de l’histoire, celui avec qui on ne partage pas la même heure est différent : avec lui, on ne peut partager la même vision du monde, il est du mauvais côté, quelles que soient les circonstances, parce qu’il n’ y a aucune raison qu’il ne perçoive pas la même réalité. Cela est valable même si l’objet de la dispute est complètement artificiel, exogène ou insignifiant. Ce qui compte, c’est de mettre en relief l’altérité et de la manipuler au besoin. Dans cette optique effectivement, le conflit de l’heure… (rires), le conflit de l’heure dans « Les États généraux du temps » est une allégorie.

    Plusieurs personnages semblent prisonniers d’un besoin maladif de contrôle : contrôler l’heure, les horaires, les comportements, les récits. Selon vous, pourquoi l’être humain supporte-t-il si difficilement l’incertitude ?

    On devrait être davantage en quête de sens. Ce n’est pas facile dans la période actuelle avec tout le brouhaha, avec l’absence de repères fiables. À défaut de valeurs solides, on se rabat sur des ersatz, des artifices érigés en modèles. De toutes parts, on répète à longueur de journée, sur les réseaux sociaux et ailleurs, des imprécations, des formules toutes faites sans la moindre nuance et sans un petit effort de réflexion – je ne dis pas de pensée. Évidemment, ces postures ne accommodent d’aucune forme d’incertitude et chacun en vient à vouloir contrôler le réel, tout le réel, à partir d’une ligne de tranchée égocentrique qui est aussi un cocon émotionnel. Maintenant, il faut plus de courage et d’audace pour remettre en question tous ces travers.

    Malgré l’absurdité ambiante, vos personnages continuent à défendre leurs positions avec une ferveur presque religieuse. Diriez-vous que le fanatisme naît souvent de détails devenus symboliques ?

    On pourrait se demander si ce n’est pas le fait de se perdre dans les détails, puis de les défendre bec et ongles, qui rend le monde absurde. Supposons qu’il faille emprunter un axe routier pour se rendre d’une ville à l’autre ; si, en laissant cette voie principale, on se retrouve en brousse et que l’on continue à s’enfoncer parce qu’on pense avoir raison, il devient impératif de chercher là où se trouve la véritable absurdité. Il y a donc ces occurrences déraisonnables et autogénérées qui contribuent à nourrir et à entretenir la grande bulle existante de l’absurdité. Et c’est vrai qu’en se mouvant dans pareil univers, on peut soit être complètement perdu, soit sombrer dans des eaux troubles. Il faut travailler à l’assainissement, d’abord au niveau personnel, puis en se démenant pour assainir autour de soi. Vous voyez, c’est comme dans l’avion où l’on recommande de mettre et de garder son masque à oxygène d’abord, avant de s’occuper d’autres personnes.

    Votre écriture alterne ironie, tension dramatique et réflexion intellectuelle. Comment trouvez-vous l’équilibre entre le plaisir du récit et la profondeur du propos.

    Beaucoup d’histoires dans les fictions de chez nous ne déploient pas vraiment de péripéties. Je mets donc un point d’honneur à avoir au moins une succession de petits événements dans le cadre de la nouvelle, et la tension dramatique permet de ne pas lâcher le ou les personnages parce qu’on se demande ce qui va leur arriver. Pour ce qui est de l’humour, je me demande si ce n’est pas un mécanisme de protection face à la réalité qui est parfois brutale dans la séquence actuelle. C’est de manière naturelle que l’ironie, avec son décalage, est présente dans mon écriture. Elle permet de transcrire de manière décalée la société et de la titiller. Et puis, l’ironie crée, je l’espère, une certaine complicité avec le lecteur. J’aimerais qu’il perçoive, au détour d’une phrase, une instance qui le fera rire et peut-être réfléchir. Car, au final, c’est au lecteur de voir comment il intègre le texte catalyseur dans sa réflexion.

    Après avoir écrit une œuvre où le temps divise autant les hommes, gardez-vous encore l’espoir qu’une société puisse retrouver une « heure commune » au sens symbolique comme humain ?

    Heureusement que nous avons une heure commune de manière globale, si cela est vraiment important ! Ce qu’il faut voir, et qui est utile, c’est pour chaque occasion, chaque contexte, comment, avec les différents récits par exemple, on écrit une histoire ou un discours épidictique qui ne remet pas en cause les différents récits, mais les agrège. Cela permet que, pour certaines occasions, seul le discours épidictique puisse prévaloir. C’est un point fondamental à intégrer. Après tout, il y a de nombreux fuseaux horaires et puis ce qu’on appelle l’heure universelle, non !?

    Vous avez choisi le format numérique gratuit pour permettre aux lecteurs de découvrir ces deux nouvelles. Pourquoi ?

    Dans l’histoire de la littérature, des auteurs publiaient souvent, épisode par épisode, leur roman avant la sortie de l’ouvrage en librairie ; et des nouvellistes faisaient paraître leurs récits courts dans des magazines avant de les rassembler dans des recueils. À son retour d’exil au Cameroun par exemple, Mongo Beti a publié dans le journal Le Messager le roman-feuilleton Mystères en vrac sur la ville, qui sortirait plus tard en imprimerie sous le titre de Trop de soleil tue l’amour.

    La souplesse du numérique nous permet aujourd’hui de garder vivante la littérature et d’être en phase avec la période actuelle. J’ai choisi de diffuser mes deux nouvelles d’abord sur internet, en téléchargement gratuit, mais le livre papier sera bientôt là. Entre-temps, nous aurons engagé des échanges fructueux avec les lecteurs, grâce notamment à ACOLITT, qui effectue un remarquable travail de promotion du livre africain.

    Pour rappel, ces nouvelles sont en téléchargement gratuit ici

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO


  • ENTRETIEN AVEC TRESOR COMEDY, COMÉDIEN CENTRAFRICAIN

    Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Qu’est-ce qui a motivé votre amour pour le théâtre ?

    T.C. : Merci de me recevoir. Je suis Trésor KORONDO de gloire, de mon nom d’artiste « Trésor Comedy », je suis un artiste humoriste comédien de la vingtaine, originaire de la Centrafrique. Le théâtre s’est imposé dans ma vie naturellement. C’est un art que j’aime beaucoup. J’ai commencé à le pratiquer dans mon enfance. Je faisais des sketchs à l’église, des scènes de Noël, par exemple. Alors, il s’est imposé dans ma vie.


    Vous évoluez à la fois en troupe, avec le Collectif Nguia Ti Ndara, et en solo. Qu’est-ce qui motive ce double choix artistique ?

    T.C. : C’est une façon pour moi d’éviter d’être coincé à cause du manque d’enthousiasme ou du manque de motivation. Alors, travailler seul aussi me permet non seulement d’être indépendant mais aussi d’évaluer mon niveau dans le métier.


    Sur scène, qu’est-ce que le collectif vous apporte que vous ne retrouvez pas dans le jeu individuel ?

    T.C. : Jouer en équipe apporte beaucoup en matiere d’idées sur les scénarios.


    À l’inverse, que vous permet le solo que la troupe ne vous offre pas toujours ?

    T.C. : Jouer en solo forge mon courage et ma détermination. Sachant que je suis seul, je suis conscient que si je ne m’adonne pas, personne ne viendra le faire à ma place. En plus, ça me permet de corriger certaines failles.


    Vos créations semblent ancrées dans votre réalité. Quels thèmes vous habitent et traversent votre travail ?

    T.C. : Pour les thèmes qui habitent et traversent mes jeux, je me focalise, effectivement, sur les réalités de mon environnement. J’aborde donc des thèmes qui portent, par exemple, sur les problèmes de la société centrafricaine, les problèmes familiaux, les dérives des jeunes, etc.

    En quoi votre identité centrafricaine nourrit-elle votre expression artistique ?

    T.C. : En tant que jeune et conscient que la jeunesse a besoin de modèle, sans vouloir paraître prétentieux, avec les moyens du bord, chaque action sur les planches visent à soulever de manière positive ma nation.


    Quelle place occupe la langue (français, sango ou autres) dans votre jeu et votre message ?

    T.C. : Ces différentes langues occupent vraiment une place dans mes jeux et messages, car ça permet une meilleure communication avec les publics sur scène. Pour l’instant, j’utilise beaucoup le sango, mais avec le temps, je m’ouvrirai à d’autres langues, pour que mon travail ne reste pas fermé.


    Y a-t-il un rôle, une scène ou une représentation qui a marqué un tournant dans votre parcours ?

    T.C. : Oui. Je devais jouer le rôle d’un soulard bègue. J’étais entre deux dilemmes : jouer un soulard et jouer un bègue (Rires), pourtant je n’ai pas l’habitude d’être saoul et je ne suis pas bègue. Je ne pensais pas y arriver… Mais à la fin, c’était du Waouh ! Le public a beaucoup aimé.


    Le métier de comédien reste exigeant, surtout pour les jeunes. Quels obstacles rencontrez-vous aujourd’hui ?

    T.C. : Je rencontre énormément d’obstacles.  Entre le matériel de prise de vue inexistant ou de mauvaise qualité, la concentration lors des répétitions, le manque de financement, la mobilisation du public… Sans  passion, l’on ne pourrait continuer.


    Quel regard portez-vous sur la scène théâtrale centrafricaine actuelle ? Est-elle, selon vous, en pleine mutation ?

    T.C. : Oui, elle est en pleine mutation. Malheureusement, plusieurs personnes pensent que le théâtre en Centrafrique ne marche plus… Et pourtant, il y a des jeunes qui continuent de bosser, mais qui manquent de guides et de sponsors.


    Si vous deviez adresser un message à la jeunesse centrafricaine, notamment à ceux qui hésitent à se lancer dans le théâtre, que leur diriez-vous ?

    T.C. : Merci de me donner l’occasion de m’exprimer. Aux jeunes, je tiens à leur dire que le théâtre est aussi un bon chemin qui les aidera à gagner leur pain quotidien. Être toujours en train de penser des scenarios et comment les monter, les éloignera de la fainéantise et d’autres dérives. En plus, ça forge l’expression orale : s’exprimer en public, peu importe le nombre de personnes, devient facile et dénué de peur. Alors, Jeunesse centrafricaine, lève toi, n’hésite pas à te lancer dans le théâtre !

    Les vidéos de Trésor Comedy sont disponibles sur Youtube ici

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO