
LAMENU TEDJOU a presque 40 ans lorsque paraît en 2022, aux Editions Afrédit, «Aveuglée : La ruine de Mandy», son premier roman. A 40 ans, on peut prétendre observer et raconter avec du recul la vie, en l’occurrence celle d’une adolescente. Dans cet opuscule de 247 pages et articulé sur 16 chapitres, l’auteur offre à son lecteur un roman d’apprentissage qui met en scène le drame de Mandy Etamé, une adolescente en quête de soi. Mandy, élève en classe de terminale dans un internat, souffre d’un vide émotionnel causé par l’incompréhension de son père. Elle se retrouve dans les bras de son coach de gym et mentor M. Roga, un homme de 40 ans, marié et père de plusieurs enfants; croyant trouver en lui un père aimant. Elle finit par tomber follement amoureuse de lui sans se douter que ce dernier, maître dans l’art de la manipulation, avait un agenda caché. Dès lors, pour mieux comprendre comment se déploie le projet romanesque de LAMENU TEDJOU, intéressons-nous de façon plus détaillée à l’intrigue, et aux clés de lecture.
La quête de soi de Mandy
Dès l’incipit du roman, le narrateur rentre dans le paysage intérieur de Mandy, la jeune pensionnaire de l’internat « Fer de lance », et on découvre que la jeune fille se pose des questions sur son existence. Elle a constamment l’air pensive et suscite même la curiosité de ses camarades de classe qui la trouve bizarre. A cet internat, elle occupe ses heures libres avec du sport, la danse ou encore, comme on peut le lire à la page 20, elle écoute « beaucoup la musique méditative et projective », car « au fond de son âme, elle cherchait le sens de la vie. Elle avait parfois l’impression que la vie était plate et vide.»
L’incompréhension de son père
Les questions que Mandy Etamé se pose sur la vie ne semblent pas attirer l’attention de ses parents, notamment de son père, qu’elle a l’occasion de voir quelques fois. M. Etamé, homme d’affaires, n’est presque jamais présent à la maison. Très souvent, il prend part à des rendez-vous d’affaires qui trainent. Du coup, il ne s’aperçoit pas du vide intérieur que traverse sa fille en crise d’adolescence.
Malgré la passion de Mandy pour la gymnastique, l’univers dans lequel elle semble se retrouver et s’épanouir, son père va lui interdire toute pratique du sport. Quand elle va lui annoncer son désir de devenir une championne, c’est avec colère qu’il va lui opposer sa désapprobation : « Quoi !? Championne de quoi ?? Il faut me laisser les bêtises que tu regardes à la télé hein ! Ta priorité c’est ton baccalauréat point barre, il n’y a pas rien d’autre. Donc tu m’arrêtes ton délire et à la place de ce désordre tu prends tes cahiers et tes livres. C’est bien compris ? Est-ce que c’est bien compris ? » Son désir est qu’elle soit avocate. Même si après, grâce à l’intervention de ses éducateurs de l’internat, M. Etamé va accepter que sa fille fasse du sport, il va toutefois lui interdire toute compétition en dehors de son établissement scolaire. Cette interdiction sera cependant bravée du fait de la manipulation de M. Roga, mentor et amant de Mandy.

L’aveuglement de son mentor
Le contact décisif entre Mandy et M. Roga se noue un soir après les entraînements. Elle va pour la première fois lui parler de ses problèmes personnels. En effet, alors que les entraînements étaient arrivés à leur terme, Mandy, pour éviter la compagnie de ses camarades, resta au gymnase et feigna des étirements. Son coach lui ordonna de partir en même temps que les autres, la jeune fille se sentit incomprise par tout le monde et tomba en sanglot. M. Roga se montra sensible à sa peine et l’amena à lui parler de ce qui la faisait souffrir. Elle lui fit part du manque d’affection de son père. Il se proposa de lui apporter lui-même un accompagnement psychologique. Elle crut trouver en lui un père aimant.
Conscient de son talent et de ses aptitudes dans le sport, il entreprit de faire d’elle une championne, et pour cela, il lui donna un livre et deux DVD dont le contenu devait participer à son développement personnel. Mais surtout, il lui fit comprendre qu’il fallait qu’elle devienne une femme, qu’il fallait qu’elle se donne à lui, et qu’elle devienne sa femme, lui, le seul à savoir ce qu’il fallait pour faire d’elle une championne. Il lui prit sa virginité, un soir, chez elle, dans sa chambre, dans la maison de ses parents, et à même le sol. Après cette première fois, ils firent très souvent l’amour à la demande de sa pouline, dans le gymnase. Elle tomba enceinte. C’était le dessein de M. Roga. Sa grossesse devait augmenter de façon naturelle ses performances aux jeux scolaires africains, jeux auxquels M. Roga la fit participer frauduleusement, à l’insu de ses parents.
Les jeux scolaires africains d’Abidjan vont bien se dérouler, la petite va remporter toutes les médailles à la grande joie, contre toute attente, de ses parents. M. Roga et Mandy étaient excusés.
Cependant, la joie et le ravissement seront de courte durée : Mandy, follement amoureuse de M. Roga, veut continuer la relation et conserver la grossesse, mettre au monde Leur enfant; malheureusement, il estime avoir achevé sa mission avec elle et lui exhorte de se débarrasser de cette grossesse en pratiquant une IVG pour s’éviter des problèmes. Un soir, après lui avoir tenu des propos extrêmement blessants, dégradants et humiliants par message vocal, la jeune fille fait un malaise, s’ensuivra une fausse couche, qui permettra la découverte de toute son histoire avec M. Roga et la mise aux arrêts de ce dernier. Grâce à la dextérité de son avocat et l’aide de Mandy, il évitera une condamnation en justice.
La résilience de Mandy
La jeune Mandy, résiliente, va survivre à son drame et se reconstruire. Son premier amour lui a brisé le cœur et l’a laissé en miettes; elle a perdu l’enfant qu’elle souhaitait garder par amour. Mais avec l’aide de sa mère, elle décide d’être forte, d’aller de l’avant, de continuer le sport, ses études et de redécouvrir l’amour.

CLES DE LECTURE
Ce roman met en perspective la complexité de l’existence humaine et des rapports humains. De ce fait, quelques thèmes importants méritent d’être abordés à savoir la quête de soi, le jeu des apparences et la morale conséquentialiste.
– La quête de soi chez l’adolescent :
A un moment de la vie, on se pose forcément des questions sur soi-même, on se cherche et se pose des questions existentielles du genre : Qui suis-je ? Quelle est ma place dans ce monde ? Que dois-je faire ? La vie a-t-elle un sens ? Quel est le sens de la vie ? Si on n’a pas de réponse à ces questions, on peut ressentir un vide existentiel. Et à ce vide existentiel, si on a l’impression d’être incompris, un vide émotionnel.
La jeune adolescente qui se cherche sur le plan existentiel a besoin de son père pour être en sécurité émotionnellement. L’absence du père ou l’incompréhension du père peut causer une angoisse qu’elle va chercher à soigner dans les bras d’un autre homme qui va lui prêter attention. Or, les hommes matures très souvent rencontrés dans le milieu éducatif profitent souvent des problèmes de ces adolescentes, les séduisent pour abuser d’elles. Et les jeunes filles comblent le vide qu’elles ressentent par le sexe ou l’amour charnel.
Dans le roman, on voit bien que la jeune Mandy Etamé croit au départ trouver en son éducateur un père aimant. Or, il va la fasciner, l’aider à mieux s’affirmer, pour qu’elle soit à sa merci.
– Le caractère trompeur des apparences en société :
Dans ce roman, on déduit qu’il ne faut surtout pas se fier aux apparences. Le plus souvent, les hommes montrent ce qu’ils ne sont pas ou encore laissent triompher une image erronée de ce qu’ils sont en réalité. Ils tiennent plus à leurs apparences qu’à leurs êtres réels. La manière qu’ils apparaissent dans l’espace public est toujours liée à un calcul. Et dans ce jeu des apparences, tout le monde est le dupe de tout le monde.
En effet, si on considère par exemple la famille Etamé, notamment M. Etamé, il donne l’impression d’être un homme droit et juste alors qu’il est un falsificateur et un corrupteur. L’homme d’affaires et son épouse falsifièrent l’âge de leur fille, Mandy Etamé, ils baissèrent son âge de deux ans, de sorte que lorsqu’il attaqua M. Roga en justice pour détournement de mineur, il assura de droit la représentation de sa fille, officiellement âgée de 16 ans.
Par ailleurs, Mandy, bien qu’ayant personnellement renoncé à ses médailles, ne rendit pas publique son histoire pour ne pas perdre l’image que les jeunes avaient d’elle : on la prenait pour modèle. La justice s’était arrangé avec la presse pour qu’elle raconte une version qui n’avait rien à voir avec la vérité : il ne fallait pas perdre la face.
– Le triomphe de la morale conséquentialiste dans les rapports humains
En matière de morale, il existe deux grands systèmes : la morale déontologique et la morale conséquentialiste. Pour la morale conséquentialiste, une action est moralement juste ou bonne si les résultats recherchés sont atteints. De ce point de vue, les moyens importent peu, seuls les résultats comptent. C’est tout le contraire de la morale déontologique.
L’auteur montre que les rapports sociaux sont essentiellement guidés par la logique de l’intérêt, du résultat. Dans ce roman, pour réaliser des performances avec sa pouline, le coach Roga va user de la manipulation et de la tricherie, en violant non seulement l’éthique de sa profession d’éducateur, mais en violant aussi l’éthique du sport en recourant à une méthode de dopage naturel « la théorie russe », d’après laquelle les hormones en hyper production et activité favorisent chez la sujette enceinte une puissance physique et psychique au-dessus de celle de ses adversaires. Cette théorie lors du jugement de M. Roga va positivement impressionner le juge. Ce qui compte pour M. Roga, ce sont les résultats, de les moyens importent peu.
Le plan de M. Roga fonctionne à merveille parce que la jeune adolescente est à sa merci, du fait de la distance qui existe entre elle et son père et du potentiel de la jeune fille qu’il avait dès le premier regard décelé. Le narrateur le présente comme un passionné de sport mais en réalité M. Roga c’est un passionné de victoires. Il est donc clair qu’il n’est pas amoureux de la jeune femme, ce qui l’intéresse ce sont les exploits sportifs qu’elle peut réaliser sous sa supervision. D’ailleurs, dès le début du roman, lorsqu’il la voit pour la première fois, son potentiel d’athlète tape dans son œil. Il décela une cible sur laquelle il va mettre en application sa théorie.
LA TYPOLOGIE DU ROMAN
Ce roman de LAMENU TEDJOU présente les caractéristiques du roman traditionnel et du roman d’apprentissage.
– Un roman traditionnel :
Dans son œuvre, LAMENU TEDJOU s’est conformé aux règles du roman traditionnel. Tout d’abord, il s’est attelé à mettre en scène des personnages en cherchant à leur donner une existence réelle à partir d’un état civil et d’une description physique et psychologique. De ce fait, le lecteur n’a pas besoin des actions pour saisir ce que sont les personnages, puisque ceux-ci ne se révèlent pas tant que ça à partir de leurs actions. Ils sont suffisamment décrits à la troisième personne par un narrateur omniscient. Si on considère par exemple l’héroïne, elle a un nom construit tel que les noms sont construits au Cameroun, elle est élève en classe de terminale, l’aînée d’une famille de trois enfants, son caractère est très bien exposé par le narrateur, notamment au chapitre premier, même s’il évolue au cours de l’intrigue.
Ensuite, l’auteur crée l’illusion du réel à travers le réalisme langagier : les expressions telles que « bana loba » (P79) ou encore les interjections telles que « ooooko ! » qui se réfèrent au Cameroun; le réalisme spatial avec les villes telles que Douala, Abidjan qui sont bel et bien réelles.
Enfin, l’auteur a construit un récit simple avec une unité d’actions sur la ruine de Mandy, et une action centrée sur le personnage Mandy Etamé dont le nom apparaît dès la première page. Il est de ce fait aisé de ressortir le schéma narratif.
– Un roman d’apprentissage :
Encore appelé roman de formation ou d’éducation, le roman d’apprentissage est un roman qui décrit la maturation d’un héros. Il démarre naïf, se confronte aux expériences et aux épreuves de la vie qui l’aident à mûrir. Le héros découvre les grands évènements de l’existence à l’instar de la mort, de l’amour, du sexe, la trahison, la déception. Il se forge au terme du processus une conception de la vie. Le roman d’apprentissage rompt de ce fait avec la fonction première du roman qui est de de transporter le lecteur dans un monde onirique.
Ce roman présente les caractères du roman d’apprentissage dans la mesure où on a d’abord une héroïne qui fait face au monde et a le sentiment d’être incomprise – elle fera des expériences qui vont l’amener à découvrir le monde et à devenir une « femme » notamment par l’intermédiaire de son mentor. Il va lui apprendre la discipline qui va lui permettre de s’affirmer dans le sport, la résilience mais surtout le sexe. Le jour où il lui prit sa virginité dans la maison de ses parents, quelques heures après, Mandy retourna à l’internat et alla le retrouver à la salle de gymnastique où elle lui fit comprendre que « l’amour était un peu trop furtif tout à l’heure à la maison, et qu’elle en voulait encore. M. Roga écarquilla les yeux. Mandy lui prit la main de sang-froid et l’entraîna dans une pièce attenante contenant du matériel. Ils y firent de nouveau l’amour, intensément, pendant une vingtaine de minutes. Mandy se rhabilla et laissa là M. Roga. » (P100). Il sera l’auteur de sa transformation et de ses dérapages. Et c’est elle qui finira par lui sauver la peau. Malgré la déception et la désolation qu’elle va connaître, grâce à sa résilience, elle va parvenir à se réconcilier avec le monde, et y prendre place, aimer et être heureuse.

En somme
A travers ce roman d’apprentissage, l’auteur démontre que la morale conséquentialiste qui règne dans les rapports sociaux expose les plus naïfs à l’exploitation, la désillusion et la désolation. L’adolescence est une période de transition extrêmement délicate, où l’on se pose beaucoup de questions sur soi, où on vit beaucoup de changements sur soi. Les parents ne peuvent pas se permettre d’éviter et d’éluder les questions existentielles que se posent leurs enfants. Lorsqu’ils laissent un vide émotionnel, des individus aux agendas cachés viendront en profiter. L’adolescent a besoin d’être rassuré et considéré prioritairement par ses parents, qui doivent être ses premiers mentors.
Audrey OYIE
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