Il a été lu… Djoulaï de Soilihou MFORAIN MOUASSIE, auteur camerounais


 »Lire Soilihou, c’est interroger sa conscience sur la place qu’on accorde soi-même à la fille, la femme et la mère dans nos sociétés. »


Djoulaï est un roman de Soilihou MFORAIN MOUASSIE paru aux Éditions Lupeppo en 2018. Cette œuvre compte deux parties, 101 pages enveloppées dans une couverture fresque de tristesse et de douleur. L’image de la première de couverture laisse voir une jeune adolescente partagée entre peur, angoisse et inquiétude, tenue aux épaules par un adulte : serait-on en train de la consoler ou de la rassurer ? Derrière eux, on peut apercevoir des cases en toit de paille couleur Sahel, symbole de douleur.

Éléments biographiques

Soilihou M. MOUASSIE est né au Cameroun en 1986. Il est titulaire d’un Master II en Droit et Sciences Politiques, Option Relations Internationales au campus délocalisé (IRIC de Yaoundé) de l’Université Jean-Moulin de Lyon 3. Avec un palmarès associatif assez consistant depuis ses prémices en 2006, il est aujourd’hui coordonnateur d’un projet au Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ).

Soilihou M. MOUASSIE compte à son actif deux œuvres de fiction en l’occurrence « Le Condamné » publié chez Edilivre en 2017, puis « Djoulaï » chez les Éditions Lupeppo en 2018.

Résumé

Djoulaï est une jeune adolescente issue d’une famille islamique et polygamique. Elle ne connaîtra de bonheur que dans les jours insouciants de son enfance. Privée d’éducation à l’approche de l’âge pubère par son père dans une société patriarcale, Djoulaï attend dans l’inquiétude et la peur que sonne l’heure de la marier. Cette peur et cette inquiétude trouvent leur essence dans le décès de sa sœur aînée à l’issue d’un accouchement compliqué qui a pris sa vie quelque temps plus tard après qu’elle a été reniée et mise à la porte par son mari.

Entre douleur et peur, Djoulaï pousse un ouf de soulagement. Elle espère s’appuyer sur ce décès pour convaincre son père, avec l’aide de sa mère, de sa volonté de retourner à l’école. Sauf que cette complicité est perçue dans le village comme une atteinte à l’hégémonie masculine ; donc une honte, une malédiction et une trahison. C’est ainsi que Djoulaï sera mariée à Soumaïla, un jeune homme inconnu mais très attentionné.


Djoulaï passe les noces loin de son époux, jugeant les lieux inconfortables : les tourtereaux partagent une chambre dans la maison familiale. En plus, elle n’avait pas encore réussi à briser la barrière d’étrangeté entre son mari et elle. Rusée, elle doit trouver excuse dans le long voyage qu’elle a effectué pour décliner les obligations nuptiales. Chose que sa belle-mère et sa belle-sœur n’acceptent d’ailleurs pas. Par-dessus tout, elle avait le soutien de Soumaïla, son mari. Elle devient donc la ménagère de la maison et le dépotoir des souillures de celles-ci après deux fausses couches. Après cet épisode de vaches maigres, elle donne naissance à un garçon. Malheureusement, elle ne connaîtra pas une maternité tranquille du fait que sa belle-mère ne supporte pas que Soumaïla aide sa femme dans les tâches ménagères. C’est sur ce dernier caprice de belle mère que trébuche et éclate le couple Soumaïla-Djoulaï.

Portrait de Djoulaï


De taille moyenne, Djoulaï est décrite comme une jeune fille de 13 ans, ravissante, respectueuse et pudique :
« Du haut de cette décennie révolue, Djoulaï ressemblait à un charme. Elle avait un petit visage arrondi, d’un clair châtain, caché derrière un grand voile de coton blanc qui ne la quittait jamais. Son air radieux, à la fois discret et bref, renforçait cette beauté de fée » peut-on lire à la page 13.

Critique


Djoulaï, roman éponyme, est l’arme pacifique avec laquelle l’auteur dénonce les affres du mariage forcé et précoce, les violences conjugales, la sous-scolarisation de la jeune fille dans la plupart de nos sociétés en majorité musulmanes, où la superstition est monnaie courante.
« Ce n’est pas une blague missier. Djoulaï est mariée à un jeune que l’oncle seul connaissait jusqu’à l’apparition » pp. 60

Ce roman, à la suite de « Une si longue lettre » de Mariama Bâ, pointe un doigt accusateur sur l’islam qui a fait l’homme tout puissant et questionne pour ainsi dire le rôle de la femme dans la société. L’auteur nous fait constater que cette hégémonie masculine divine est comme coupée du monde qui évolue à une vitesse non maîtrisable, cédant la place au conflit de générations dont l’indignation au mariage précoce et forcé vu comme une abomination est une résultante.
« Djaourou, voilà ma fillette Djoulaï que vous vous apprêtez à marier dans les prochains jours. Elle est malade depuis qu’elle a vu cet homme et peut mourir à tout moment à cause de cette nouvelle » poursuit-elle, «…homme, ayez pitié de ma fille. Si vous voulez du bonheur, rentrez chez vous homme, rentrez en paix et que Dieu vous accorde une femme meilleure » pp. 52
La réponse est la moins attendue, « Depuis quand les femmes prennent position dans ce village sur les questions de mariage » pp. 52, la mère de Djoulaï sera réprimandée par son géniteur à la connaissance de cette indignation. Ce qui attise davantage l’inquiétude et la peur de celle-ci de perdre Djoulaï dans les mêmes conditions que Maïmouna.


Fervent défenseur des droits de l’homme avec  »Le Condamné », de la femme et de la famille avec  »Djoulaï », Soilihou M. MOUASSIE rêve tout comme Djaili Amadou Amal, Kelly Yemdji, Ernis… d’une société débarrassée de ces maux qui l’accablent, freinant ainsi son essor.

La volonté et le courage de l’héroïne Djoulaï de changer l’ordre des choses dans une région où la femme est considérée comme un objet et par ricochet, ne doit pas être écoutée, sont récompensés par le mariage.


L’œuvre est écrite dans un style sobre, accessible. La voix narrative est homo et hétérodiégétique. Le narrateur participe au récit dans ses dialogues avec l’héroïne.
L’intrigue des deux parties est bien tissée et pousse le lecteur à un voyage sans relâche vers le dénouement.


Contrairement à la seconde partie de cette œuvre où l’histoire est située dans un cadre spatial précis, « Kribi » et « Douala », la première histoire est située de manière vague ; « dans un village de l’Est du Cameroun » nous laisse lire le narrateur.


Personnellement, j’interroge la description du personnage de Djoulaï à la page 13 et le fait que ces deux personnes ne se reconnaissent plus quelques années seulement après s’être séparées du côté de l’Est Cameroun. En plus, Djoulaï dont le niveau de français change de manière brusque alors qu’elle articulait difficilement « Monsieur » à la première partie, revient dans la seconde partie comme par magie avec un niveau de langue excellent.


Néanmoins, soyez rassurés ; lire Djoulaï, c’est découvrir les violences inouïes que subissent certaines jeunes adolescentes sous le regard complice et parfois moqueur de leur entourage. Lire Soilihou, c’est interroger sa conscience sur la place qu’on accorde soi-même à la fille, la femme et la mère dans nos sociétés.


Samuel Francis TABEKO, critique et promoteur littéraire.

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