Auteur/autrice : ACOLITT

  • ENTRETIEN | Junior Haussin se livre sur le rejet de soi

    Après La plume noire de l’encrier et Banane malaxée, Junior Haussin, qu’est-ce qui vous a conduit à écrire Je suis Nègre mais les Noirs ne m’aiment pas ? Est-ce un sujet qui vous habitait depuis longtemps ou est-il né d’une observation particulière de notre société ?

    JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS est le résultat d’une simple observation de nos mœurs. Quand on est écrivain, on est avant tout un habitant du monde qui nous habite également ; et l’on ne saurait seulement puiser dans son imagination pour penser une histoire, il faut aussi observer sa société pour décrire les choses. Et le roman que vous découvrez aujourd’hui est le résultat d’une pure observation de nos rapports avec notre coloration de peau. Je me suis posé cette question : comment des personnes noires, à la peau noire, vivant dans les communautés noires, en Afrique noire, sont autant complexées par le teint clair, au point de se blanchir la peau, faire le Djansang, comme on le dit vulgairement au Cameroun ? C’est le point de départ de ce roman.

    Il faut dire que c’est un titre particulièrement fort. Qu’est-ce qui se cache concrètement derrière ces mots ?

    Derrière ces mots se cache une réalité difficile à admettre de nos jours : les personnes noires, en Afrique noire et dans les communautés noires ont pris l’habitude de se rejeter à cause du trait trop foncé de leurs peaux, comme si être noir ou trop noir de peau est un malaise. Aujourd’hui, il faut se rapprocher de ce triste spectacle pour observer qu’il n’y a qu’ en Afrique noire et dans les communautés noires que l’on assiste à une classification du genre de teint : teint clair, teint noir, teint chocolat ,teint chocolat au lait. Et cette classification, parfois conditionnée par certaines faveurs sociales éphémères, conduit à lui donner un nom : la négrofolie ou la doctrine de la classe des noirs teintés appelé le négrofolisme.

    Asakya et Mabanckou sont au cœur de cette histoire. Toutes deux sont confrontées au regard porté sur leur teint, mais leurs trajectoires prennent des directions différentes. Pourquoi était-il important pour vous de raconter cette réalité à travers des personnages plutôt que de porter directement un discours sur le blanchiment de la peau ?

    Il m’aurait fallu suffisamment de documentation scientifique et même médicale, pour directement aborder la question du blanchiment de la peau dans un essai. De plus, le roman est le canal dans lequel je me sens le plus à l’aise, et traiter de ce sujet en mettant en scène des personnages était pour moi un moyen de m’adresser directement à chacun de nous. Comme si chaque personne est un cri commun contre le blanchiment de la peau en Afrique noire dans les communautés noires.

    JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS raconte la manière dont ASAKYA et de MABANCKOU se donnent de l’amour ou de la haine. Dans votre roman, le « Djansang » est bien plus qu’une pratique esthétique, il est presque une voie vers une vie meilleure, une manière de gagner en considération et d’accéder à une certaine reconnaissance sociale. Pourquoi cette dimension vous semblait-elle essentielle à montrer ? Je précise à nos lecteurs que le « Djansang » est un néologisme camerounais qui signifie « produit pour le blanchiment de la peau ». Faire le Djansang signifie donc utiliser des produits pour blanchir la peau.

    La réponse se trouve dans votre question et je l’ai souligné précédemment : la doctrine de la classe des noirs teintés appelée negrofolisme insiste sur ce fait. Car, voyez-vous, la société actuelle, celle où des femmes font du djansang, répond très souvent à un besoin économique et social plutôt que culturel et identitaire. Cela dit, si on se décape la peau, c’est pour plaire à autrui, obtenir des faveurs professionnels et cadeaux. Des conséquences d’une séduction bien orchestrée par le mécanisme du décapage. Et les hommes ne sont pas à exempts : eux aussi convoitent la mode et le désir d’être plus séduisants et avenants ; ils espèrent que se blanchir la peau sera un atout pour plaire et collectionner les femmes d’un certain âge. On verra alors qu’en Afrique noire, dans les communautés noires, quand on est noir foncé, on est insulté et même humilié ; quand on est clair de peau, on est célébré et apprécié. On dira à l’un le « noiro » ou « négro » et à l’autre le « white » ou le « blanc », touchant cette fois-ci à l’estime de soi, à l’identité africaine. Il faut le rappeler, ce roman ne pointe pas le doigt accusateur sur ces hommes et femmes naturellement clairs de peau mais sur ces hommes et femmes qui sont à la quête du blanchiment de la peau.

    Asakya connaît les conséquences d’une histoire de Djansang qui tourne mal. Qu’avez-vous voulu dire à travers son parcours ? Est-ce avant tout une mise en garde contre les dangers du blanchiment de la peau ou une manière de montrer les blessures plus profondes provoquées par le rejet de soi ?

    Avec le personnage ASAKYA, on a voulu mettre en garde nos frères et sœurs sur les conséquences de la dépigmentation ou du blanchiment de la peau et sur les fausses promesses que garantit le djansang quand on est assoiffé de réussite et de biens matériels. On a voulu que notre société se saisisse de ce problème comme une question de santé mentale qui est aujourd’hui une situation de malaise social à ne pas prendre à la légère, car certaines blessures de l’enfance ne guérissent pas et sont souvent, aussi, à l’origine de ce choix de décoloration. Un enfant qui a grandi en subissant les injures sur la couleur foncée de sa peau, en accumulant des humiliations a tendance, une fois adulte, à fuir cette réalité en optant pour le décapage. Toutefois, MABANCKOU a su tenir tête à ceux qui ont essayé de briser son estime de soi ; ce qui n’a pas été le cas d’ASAKYA qui a choisi de fuir sa réalité pour vivre une vie d’influenceuse.

    Effectivement, Mabanckou porte une autre réponse au regard des autres : l’acceptation de soi. Comment avez-vous construit ce personnage et quelle place occupe-t-il dans votre réflexion sur l’identité noire ?

    MABANCKOU est la réponse la plus efficace face au rejet du teint noir dans les communautés noire en Afrique noire. J’ai voulu à travers ce personnage faire valoir l’acceptation de soi dans une société où medias, cinéma, panneaux publicitaires et choix esthétiques se tournent prioritairement vers l’éclat de la peau, vers l’éclaircissement du teint pour plaire uniquement. Cette acceptation de soi que démontre MABANCKOU tout au long de ce roman est une valorisation de l’identité noire et africaine. Aussi, c’est avec ce personnage que nous nous sommes posés certaines questions : un noir à la peau noire est-il Africain ? À quel moment, aujourd’hui, peut-on se qualifier de noir même si on a une peau noire ? Qui est véritablement Africain aujourd’hui ? Ne sommes-nous pas en train de mettre en place des outils qui nous aideront à devenir de véritables Africains au-delà du teint ?

    Dans votre roman et vous l’avez déjà souligné, le teint clair est associé à la beauté, à la réussite et même à l’ascension sociale. Comment expliquez-vous que la couleur de peau puisse encore peser aussi fortement sur la manière dont une personne est regardée, désirée ou considérée dans certaines sociétés africaines ?

    Voyez-vous, on ne saurait parler de ce problème de dépigmentation sans faire allusion aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. L’e-réputation est aujourd’hui un enjeu social à comprendre au même titre que notre réputation dans la vie réelle. Pour répondre à votre question, je dirais qu’avoir un teint clair est un besoin vital aujourd’hui pour beaucoup d’entre nous. D’ailleurs, nos smartphones nous proposent des filtres pour apporter de meilleures perfections à notre peau. Dans le roman nous parlons d’un monde imaginaire qui s’appelle FILTRELAND, et en lisant ce roman, vos abonnés en sauront davantage. Précédemment, je vous ai parlé de ces faits qui favorisent cette course incontrôlée vers le teint clair. La télévision, le cinéma, la mode et la publicité sont des outils utilisés en ce moment pour modifier et même influencer notre comportement en la matière. Dans le cinéma, par exemple, on apprend à nos jeunes sœurs et jeunes frères qu’une femme qui a réussi sa vie, est une femme au teint clair, aux faux ongles et aux mèches brésiliennes. Au même moment, on décrit la femme africaine pauvre par un teint noir avec des nattes sur la tête et tout son naturel, vivant dans un petit village perché au bout de l’Afrique. Les défilés de mode et la publicité aujourd’hui et leurs campagnes en ligne… Toutes les photos sont retouchées et éclaircies. Dans ce roman nous répondons suffisamment à cette question. Je ne peux qu’inviter vos abonnés à lire JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS, pour en savoir davantage.

    Et nous rappelons qu’il ne coûte que 10.000 FCFA. Vous décrivez un imaginaire dans lequel le teint clair ouvre symboliquement les portes d’un « pays de rêve », habité par des gens heureux. D’où vient, selon vous, cette fascination pour la blancheur ? Est-elle le prolongement d’une histoire ancienne ou prend-elle aujourd’hui de nouvelles formes ?

    Ecoutez, il ne faut pas que l’on mente sur l’histoire ou que l’on fasse semblant de ne pas connaitre l’histoire. Dans ce roman, nous revenons sur une dame au nom de « SITA MADAME », son histoire est assez intéressante pour en faire un livre… pourquoi pas, car elle nous montre l’une des sources certaines de cette volonté qu’ont nos frères et sœurs à se blanchir la peau. Le livre vous en dira davantage. En effet, la recherche effrénée du teint clair existe depuis les indépendances. On était un noir évolué lorsqu’on avait été chez le blanc ou qu’on savait parler français. À ce jour, le phonème a trouvé un terrain suffisamment fertile avec les NTIC et le commerce en ligne. Je dirai simplement que le paraître domine nos mentalités actuelles. Grace à ce roman nous parvenons à comprendre que le racisme, le collorisme sont réinventés au sein des communautés noires en Afrique noire. Le pays imaginaire FILTRELAND vous en dira davantage. Lisez-le !

    Ce roman établit un lien particulièrement sensible entre l’acceptation de soi et la santé mentale. Pourquoi était-il important pour vous d’aller au-delà de la question physique pour parler aussi des conséquences psychologiques du rejet de sa propre apparence ?

    Vivre selon la validation des autres, avancer selon le regard d’autrui et n’exister que parce que les autres en ont décidé est pire que la mort. Ne pas pouvoir s’accepter soi-même tel qu’on est est un problème de santé publique qui affecte considérablement notre santé mentale. Les séquelles psychologiques et émotionnelles du rejet de soi par soi et par les autres sont énormes et il fallait que ce roman le rappelle et que l’urgence soit soulignée, pour une prise en charge des personnes obnubilées par le teint clair. Il s’agit du complexe du teint clair et ses ravages non négligeables en ce moment.

    Le blanchiment de la peau est souvent abordé sous les angles médical, sanitaire ou sociologique. Vous avez choisi de l’explorer par la fiction. Qu’est-ce que le roman vous permet de raconter sur ce phénomène que le discours journalistique ou scientifique ne pourrait peut-être pas transmettre avec la même force ?

    C’est une bonne question et même avec un essai bien écrit je ne pense pas que j’aurais suscité autant d’intérêt sur ce sujet aujourd’hui. Le phénomène est réel : le blanchiment de la peau a fait objet de plusieurs angles de traitement dans les salles de rédaction. Le Ministère de la Santé Publique au Cameroun en parle régulièrement, mais la chose continue de faire des ravages. Et nous estimons que pour dire et mieux dire ce qu’il y a à dire sur ce sujet, pour que cela ne ressemble pas à un discours de beau parleur, il faut raconter l’histoire des gens à travers un roman accessible à tous. L’outil peut voyager dans toutes les familles africaines ; pas besoin d’écran ou de connexion internet, juste le temps de lire.

    En écrivant ce livre, à qui vous adressez-vous réellement ? Aux personnes qui pratiquent le Djansang, à celles qui souffrent du regard des autres, aux familles, ou plus largement à une société qui participe parfois, consciemment ou non, à fabriquer ces complexes ?

    Ce livre est écrit pour ceux et celles qui sont encore complexé.e.s par la peau blanche et le teint clair. Ce roman est un message fort que nous adressons à ceux et celles qui ont perdu l’estime de soi à cause des railleries sur leur teint foncé et aussi un mot de compassion à ces femmes aujourd’hui victimes du décapage de la peau et qui souhaitent en guérir. Notre société a besoin de connaissances et d’information, car avec ces éléments, on aura le pouvoir de changer les choses pour sauver une belle couleur de peau qui n’est en réalité que le prolongement de notre conscience sur le monde.

    Lorsque le lecteur referme Je suis Nègre mais les Noirs ne m’aiment pas, qu’aimeriez-vous qu’il emporte avec lui ? Et après trois ouvrages, quelle place souhaitez-vous désormais occuper dans la littérature camerounaise et africaine : celle d’un écrivain qui témoigne de son époque ou celle d’un écrivain qui cherche à provoquer une prise de conscience ?

    Une fois que le lecteur a refermé JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS, il doit retenir que l’Afrique ne se construit pas sur la couleur de la peau mais sur la manière que nous influençons notre milieu de vie. L’acceptation de soi est le début d’une belle action sociale. Apres trois ouvrages, je souhaite que l’on me voie comme un écrivain qui raconte son temps et qui provoque une prise de conscience.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO




  • Dr Komi EZIN et le FILAB, Ed.4 : parce la littérature peut contribuer à construire la paix


    À la tête du FILAB, Dr Komi Ezin défend une vision de la littérature comme espace de dialogue, de transmission et de compréhension de l’autre. Pour sa quatrième édition, le festival place ainsi la médiation culturelle et la promotion de la paix au cœur de sa démarche.


    Dr Komi EZIN, nous vous laissons le soin de vous présenter à nos lecteurs.

    Je suis Dr Komi EZIN, écrivain-poète, nouvelliste, essayiste et romancier, mais également acteur et promoteur culturel. Je suis le Commissaire Général et fondateur du Festival International du Livre et des Arts Assimilés du Bénin (FILAB).
    Mon parcours est profondément lié à la littérature, à la culture, à la communication et à la transmission. Je m’intéresse particulièrement aux questions de développement culturel, de lecture, d’écriture, de médiation culturelle et de promotion de la paix.
    À travers le FILAB, j’ai voulu créer un espace qui dépasse la simple célébration du livre : un espace de rencontre entre écrivains, éditeurs, libraires, bibliothécaires, enseignants, chercheurs,
    artistes, jeunes talents et surtout les publics.
    Le FILAB est pour moi un outil de rencontre, de découverte, de transmission et de rayonnement
    culturel, au service du Bénin et de l’Afrique.

    Trois éditions après sa création, qu’est-ce que le FILAB a réellement changé dans le paysage culturel béninois ?

    Le FILAB a contribué à installer un nouveau rendez-vous littéraire et culturel dans le paysage béninois. Son ambition n’a jamais été de créer simplement un événement supplémentaire, mais de contribuer à rapprocher le livre des populations.
    Au fil des éditions, nous avons créé des occasions de rencontres entre les auteurs et leurs lecteurs, favorisé les échanges entre professionnels du livre et donné une place importante aux jeunes, aux élèves et aux étudiants.
    Nous avons également voulu sortir d’une conception restrictive du festival littéraire. Le FILAB associe littérature, arts, patrimoine, langues, expression orale, slam, contes, ateliers, concours et médiation culturelle.
    L’objectif est de faire du livre un vecteur de connaissance, de dialogue et de cohésion sociale.

    Pourquoi était-il nécessaire de consacrer cette 4ᵉ édition au lien entre littérature, médiation culturelle et paix ?

      Le thème de cette quatrième édition — « Littérature, médiation culturelle et promotion de la paix » — répond à une conviction : la littérature ne doit pas être enfermée dans les bibliothèques ou dans les cercles spécialisés.Le livre permet de comprendre l’autre, de découvrir d’autres réalités et de dialoguer avec des cultures différentes. La médiation culturelle permet justement de créer des passerelles entre les œuvres, les artistes et les publics. Dans un monde où les incompréhensions, les fractures sociales et les tensions peuvent fragiliser le vivre-ensemble, la culture peut contribuer à restaurer le dialogue.Nous voulons donc interroger le rôle de l’écrivain, de l’artiste, du médiateur culturel et de tous les acteurs du livre dans la construction d’une société où la différence devient une richesse plutôt qu’un facteur de division.

      La littérature béninoise dispose-t-elle, selon vous, de la visibilité qu’elle mérite au-delà des frontières nationales ?

      La littérature béninoise possède une richesse considérable et des auteurs de grande qualité. Mais la question de sa visibilité internationale demeure un véritable enjeu. Nous devons renforcer les mécanismes qui permettent à nos écrivains d’être davantage connus, lus, traduits, diffusés et invités sur les grandes scènes littéraires internationales. C’est aussi l’une des raisons d’être du FILAB : créer des rencontres internationales, accueillir des écrivains de différents pays et permettre à la littérature béninoise de dialoguer avec les autres littératures africaines et mondiales. Notre ambition est de faire du Bénin non seulement une terre de création littéraire, mais également une plateforme de circulation des œuvres et des idées.

      Quels sont aujourd’hui les freins majeurs au développement du livre et de la lecture au Bénin ?

      Les défis sont multiples : l’accès au livre, son coût, la faiblesse de certains réseaux de diffusion, l’insuffisance des habitudes de lecture, la visibilité des auteurs et des maisons d’édition, mais également la nécessité de renforcer les bibliothèques et les espaces de lecture. Il faut aussi travailler sur les publics. Si nous voulons une véritable culture du livre, il faut commencer très tôt, notamment auprès des enfants et des jeunes. C’est pourquoi le FILAB accorde une place importante aux établissements scolaires, aux bibliothèques, aux ateliers, aux concours et aux actions de proximité.

      Nous devons également considérer le livre comme une véritable industrie culturelle, avec toute la chaîne de valeur qui l’accompagne : auteur, éditeur, imprimeur, diffuseur, libraire, bibliothécaire, lecteur et autres professionnels.

      Quelle ambition nourrissez-vous pour les auteurs béninois à travers le FILAB ?

      Notre ambition est de contribuer à leur donner davantage de visibilité et d’opportunités de rencontre avec les lecteurs, les professionnels et les acteurs culturels venus d’ailleurs.
      Nous voulons que le FILAB soit une porte ouverte sur l’Afrique et sur le monde.
      Un auteur ne doit pas seulement écrire et publier. Il doit pouvoir rencontrer son public, présenter
      son œuvre, participer à des débats, développer des collaborations et accéder à de nouveaux espaces de diffusion.
      Nous souhaitons également encourager les jeunes auteurs et leur permettre de comprendre que
      l’écriture peut être à la fois une vocation, un moyen d’expression, un outil de transmission et un
      véritable métier.


      La Grande Dictée Nationale a rassemblé des dizaines de participants. Assiste-t-on à un
      retour du goût des mots soignés ?

      Je pense que la mobilisation autour de la Grande Dictée Nationale révèle surtout qu’il existe un réel intérêt pour la langue lorsqu’on sait la présenter de manière attractive.
      La langue est notre premier outil de communication et de transmission. Maîtriser les mots, l’orthographe et la syntaxe, ce n’est pas simplement réussir un exercice scolaire : c’est aussi apprendre à mieux penser et à mieux communiquer.
      Avec cette initiative, nous avons voulu transformer la langue française en un espace de jeu, de défi, d’apprentissage et de rassemblement. Et nous souhaitons aller plus loin en donnant également une place aux langues nationales, parce que la valorisation de notre patrimoine linguistique fait partie intégrante de notre identité culturelle.

      En choisissant le Sénégal comme pays invité d’honneur, quel dialogue littéraire et culturel souhaitez-vous ouvrir ?

      Le choix du Sénégal comme pays invité d’honneur répond à notre volonté de renforcer les échanges entre les grandes traditions littéraires africaines.
      Le Sénégal possède une histoire littéraire et intellectuelle particulièrement riche. À travers cette présence, nous souhaitons créer un dialogue autour de la littérature sénégalaise, d’hier à aujourd’hui, mais aussi réfléchir à ce que nos deux pays et, plus largement, nos différentes cultures africaines peuvent partager. Il ne s’agit pas seulement d’inviter une délégation. Il s’agit de construire des passerelles durables entre écrivains, universitaires, éditeurs, lecteurs, artistes et institutions culturelles.
      Le FILAB doit être un lieu où les littératures africaines se rencontrent, se découvrent et se reconnaissent mutuellement.

      Quelle place les langues nationales doivent-elles occuper dans l’avenir de la littérature béninoise ?

      Elles doivent occuper une place importante. Nos langues nationales portent notre mémoire, nos imaginaires, nos traditions, nos valeurs et une partie essentielle de notre patrimoine immatériel.
      Il ne s’agit pas d’opposer les langues nationales au français ou aux autres langues internationales. Il faut plutôt construire une complémentarité.
      Nous devons encourager la création littéraire dans nos langues, la traduction, l’édition, la recherche et surtout la transmission aux jeunes générations.
      Une littérature qui dialogue avec ses langues et ses cultures est une littérature qui contribue à préserver et à renouveler son patrimoine.

      Entre concours, ateliers et rencontres, comment le FILAB compte-t-il faire émerger la nouvelle génération d’écrivains et de créateurs ?

      Nous voulons donner aux jeunes des espaces pour expérimenter, créer et rencontrer ceux qui sont déjà engagés dans les métiers du livre et de la culture.
      Les concours littéraires permettent de détecter des talents. Les ateliers d’écriture permettent de les accompagner. Les rencontres avec les écrivains leur permettent de comprendre les réalités du
      métier.
      Le slam, les nouvelles, la Grande Dictée Nationale, les ateliers et les rencontres sont donc autant de portes d’entrée. Mais nous voulons surtout instaurer une culture de la transmission : les professionnels
      d’aujourd’hui doivent pouvoir transmettre leur expérience aux créateurs de demain.


      Peut-on véritablement faire du livre un instrument de paix dans des sociétés traversées par les fractures ?

      Oui, à condition de ne pas considérer le livre comme une solution magique.

      Le livre peut contribuer à la paix parce qu’il crée un espace de dialogue et permet de découvrir le
      point de vue de l’autre. Il nous apprend à écouter, à questionner, à comprendre et parfois à dépasser nos propres certitudes.
      Un roman peut nous faire vivre l’expérience d’un personnage différent de nous. Un essai peut
      nous amener à réfléchir autrement. Un poème peut toucher une sensibilité que le discours ordinaire n’atteint pas. C’est cette capacité à rapprocher les consciences que nous voulons mettre en avant au FILAB.
      La paix se construit aussi par l’éducation, la culture, le dialogue et la connaissance de l’autre.


      Qu’attendez-vous concrètement des pouvoirs publics, des partenaires privés et des acteurs culturels pour faire grandir l’industrie du livre au Bénin ?

      Nous avons besoin d’une mobilisation collective.
      Des pouvoirs publics, nous attendons la poursuite et le renforcement des politiques favorables au livre, à la lecture, aux bibliothèques, aux auteurs et aux professionnels de la chaîne du livre.
      Des partenaires privés, nous attendons qu’ils considèrent la culture comme un véritable domaine
      d’investissement, de responsabilité sociale et de visibilité.
      Les entreprises peuvent accompagner les festivals, les concours, les bibliothèques, les actions en milieu scolaire, la production éditoriale et les initiatives en faveur de la jeunesse.
      Quant aux acteurs culturels, nous devons davantage travailler en réseau, mutualiser nos expériences et construire des projets structurants.
      Le développement du livre ne peut pas reposer sur une seule institution. C’est une responsabilité collective.

      Avec Anne-Rita TOURE comme Marraine Internationale, jusqu’où souhaitez-vous porter le FILAB dans les prochaines années ?

      Nous voulons progressivement faire du FILAB un rendez-vous littéraire et culturel de référence en Afrique, tout en conservant son ancrage béninois.
      Notre ambition est d’accueillir davantage de pays, d’auteurs, d’éditeurs, de professionnels et de
      lecteurs, mais surtout de créer des collaborations durables au-delà des trois jours du festival.
      Nous voulons développer des programmes autour de la lecture, de l’écriture, de la médiation culturelle, des bibliothèques, des langues et de la transmission.

      Le FILAB doit également contribuer au rayonnement culturel du Bénin et devenir une véritable plateforme de circulation des œuvres, des créateurs et des idées. À terme, nous souhaitons que lorsqu’on parle de littérature, de rencontres culturelles et de dialogue entre les peuples en Afrique, le FILAB soit naturellement identifié comme l’un des espaces où cette dynamique se construit. Notre ambition est grande, mais elle repose sur une conviction simple : la culture rapproche les peuples, le livre transmet les savoirs et la littérature peut contribuer à construire la paix.

      Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO (Cameroun)




    1. PLUMES AFRICAINES : la nouvelle revue littéraire panafricaine par tous et pour tous

      Sur les réseaux sociaux, beaucoup d’informations, de réflexions et d’initiatives autour du Livre se perdent dans le flot quotidien des débats, des publications et des échanges. Des contributions pertinentes se dispersent, des voix restent peu visibles et une partie de l’actualité littéraire finit par disparaître au fil des publications.

      C’est précisément pour répondre à cette dispersion qu’est née « 𝗣𝗟𝗨𝗠𝗘𝗦 𝗔𝗙𝗥𝗜𝗖𝗔𝗜𝗡𝗘𝗦 », une revue littéraire panafricaine interactive qui ambitionne de rassembler, structurer et valoriser ce qui fait l’actualité du Livre et de ses acteurs. Elle donnera notamment une place aux critiques, portraits, événements littéraires, contributions, fictions et réflexions sur l’évolution de la littérature.

      Initiée par 𝗦𝗘𝗚𝗨𝗜𝗠𝗔 (Sénégal) en partenariat avec 𝗔𝗖𝗢𝗟𝗜𝗧𝗧 (Cameroun) et la 𝗖𝗢.𝗡.𝗘.𝗘.𝗦. (Senegal), cette revue veut offrir une véritable plateforme de visibilité et d’expression aux écrivains, éditeurs, lecteurs, critiques et autres acteurs du Livre.

      Alors… Vous avez une idée à défendre, un livre à présenter, une expérience à partager ou une actualité littéraire à faire connaître ? Ne la laissez pas se perdre dans le fil des réseaux sociaux. Faites-la entrer dans « 𝗣𝗟𝗨𝗠𝗘𝗦 𝗔𝗙𝗥𝗜𝗖𝗔𝗜𝗡𝗘𝗦 ».

      Envoyez dès maintenant vos contributions à revueplumesafricaines@gmail.com. jusqu’au 1er octobre 2026.

      Le lancement est prévu le 15 octobre 2026 à la FILDAK, à Dakar.

      Plus d’informations ICI




    2. Agnès DEBIAGE : entre vision, transmission et action

      Agnès DEBIAGE s’est construite au fil d’un parcours professionnel consacré au développement, à la transmission et aux métiers du livre. Consultante internationale, formatrice, coach et experte des industries du livre, elle intervient aujourd’hui auprès de professionnels et d’organisations qui œuvrent dans le secteur culturel, avec une attention particulière portée à l’Afrique.

      Son parcours de formation commence à l’Institut Européen des Affaires de Paris, où elle étudie de 1984 à 1986. Quelques années plus tard, elle approfondit ses compétences dans le domaine de la formation professionnelle à l’École de la Librairie. Elle y suit notamment une formation de formateurs en 2004, puis une seconde en 2009. Cette orientation vers la transmission accompagne dès lors une part importante de son activité.

      À partir de 2020, elle complète son parcours par un Master 2 de niveau RNCP 7 en coaching consultant chez Linkup Coaching. Elle se spécialise également dans le coaching d’entreprises, notamment l’accompagnement des équipes, des dirigeants et des managers, ainsi que dans les problématiques liées au développement et à la stratégie.

      Parallèlement à cette évolution, Agnès DEBIAGE développe une expérience étendue dans l’univers éditorial. Pendant vingt-cinq ans, elle collabore notamment autour du Guide du Routard Égypte, avec un travail de terrain réalisé chaque année. Elle travaille également en freelance pour Routard.com et le magazine du Routard. Cette activité l’amène à observer les territoires, recueillir des informations, travailler sur les contenus et rester au plus près des réalités auxquelles les lecteurs sont confrontés.

      Son expérience dans les métiers du livre s’élargit progressivement à l’ensemble de la chaîne professionnelle. Elle intervient dans les domaines de l’édition, de la librairie, de la formation et de l’accompagnement des acteurs culturels. Elle s’intéresse aussi aux questions de structuration, de professionnalisation, de développement des réseaux et d’accès aux marchés.

      L’Afrique occupe une place particulière dans son activité. De ce fait, elle accompagne des professionnels du livre et participe à des programmes consacrés au renforcement des compétences, au développement professionnel et à la création de réseaux. Ses interventions l’ont par exemple conduite au Congo, où elle participe au Programme Bondeko. Dans le cadre d’une formation consacrée au coaching et à l’identité professionnelle, elle travaille avec les participantes sur leur professionnalisation, leur posture, le développement de leur réseau et la mise en œuvre de leurs projets. Cette activité s’inscrit dans une démarche plus large consacrée au développement des industries du livre en Afrique. Car Agnès DEBIAGE intervient sur des problématiques qui concernent aussi bien les professionnels de l’édition que ceux de la librairie et de la formation. Elle travaille à la mise en relation des acteurs, à la circulation des compétences et au développement de collaborations professionnelles, en Afrique comme à l’international. Son expérience auprès de l’Organisation Internationale de la Francophonie renforce cette dimension, et ces différentes expériences lui permettent de travailler à la rencontre de plusieurs univers professionnels, avec une connaissance à la fois des réalités du terrain et des enjeux liés aux échanges internationaux.

      Dans ses prises de parole, Agnès DEBIAGE revendique une communication directe. Elle explique que s’adresser avec franchise aux professionnels du livre, aux institutionnels et aux journalistes, c’est aussi une conception exigeante de l’accompagnement professionnel : identifier les difficultés, formuler les questions nécessaires et rechercher avec les personnes concernées les moyens d’avancer.

      Les rencontres professionnelles, les échanges d’expériences et les collaborations constituent une part importante de son activité, et par ceux-ci, elle contribue à rapprocher des acteurs du livre, à favoriser la circulation des projets et à créer des possibilités de coopération entre professionnels.

      Son regard sur les industries du livre africaines s’appuie sur cette expérience de terrain. Elle s’intéresse aux initiatives qui émergent, aux professionnels qui développent de nouvelles pratiques et aux projets qui cherchent à élargir les publics et les marchés du livre. Son travail consiste notamment à accompagner ces dynamiques et à renforcer les capacités de ceux qui les portent.

      Au fil des années, son parcours a été distingué par plusieurs reconnaissances, parmi lesquelles le titre de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres et celui de Chevalier de l’Ordre du Mérite.




    3. « La lumière des ancêtres » : le regard de Laetitia

      Une nuit d’insomnie, un homme fatigué ouvre une Bible. Il ne cherche pas à déclencher une révolution spirituelle. Il cherche simplement le sommeil. Pourtant, quelques pages suffisent à faire basculer cette nuit ordinaire dans une aventure intérieure où la foi, la raison, la conscience et la mémoire familiale vont se mesurer les unes aux autres.

      C’est ainsi que s’ouvre La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA, récit de 130 pages qui a paru aux Editions KADEÏ à Yaoundé, en juillet 2026.
      Dès les premières pages, La lumière des ancêtres installe son paradoxe. La Bible, longtemps présentée au narrateur comme « le livre absolu » et « la vérité incontestable », devient précisément l’objet d’une lecture inquiète et scrutatrice (p. 20). Et ce déplacement constitue le véritable moteur de ce livre. Il ne s’agit pas de raconter une conversion ou une apostasie, mais de mettre une
      conscience devant ses propres contradictions. La question pourrait se formuler ainsi : que reste-til de la foi lorsque celle-ci accepte de passer par l’épreuve du doute ?


      Le premier chapitre, « Par une nuit d’insomnie », est représenté par un corps épuisé, des douleurs aux jambes, qui rappellent une fragilité physique ancienne, mais l’esprit refuse de s’abandonner au sommeil (p. 19). La Bible saisie presque au hasard devient alors un miroir. À mesure que la lecture avance, les récits bibliques familiers changent de relief. Les épisodes de la Genèse, le déluge, Sodome et Gomorrhe, puis surtout l’histoire de Job ne sont plus
      seulement considérés comme des récits fondateurs : ils sont soumis à la question morale.


      C’est avec Job que le malaise devient véritablement dramatique. Entre les pages 30 et 36, Pierre NANTIA s’attarde sur le fameux pari entre Dieu et le Diable. Job est présenté comme un homme intègre, prospère, attaché à Dieu. Pourtant, pour démontrer sa fidélité, il est dépouillé de ses biens, privé de ses enfants et finalement atteint dans sa chair (pp. 30-34). La restauration finale de sa
      fortune et la naissance de nouveaux enfants ne suffisent pas à effacer la question essentielle : une souffrance infligée à un innocent peut-elle être justifiée par une récompense ultérieure ? Pierre
      NANTIA ne cherche pas à neutraliser le choc de son récit par des explications théologiques. Il préfère le laisser produire son effet moral. Le lecteur est ainsi placé devant une tension que le narrateur refuse de résoudre trop facilement : peut-on déclarer injuste un acte lorsqu’il est commis par un homme et le considérer mystérieusement juste lorsqu’il est attribué à Dieu ? Cette démarche est annoncée dès l’avant-propos. Pierre NANTIA précise que sa quête ne consiste pas à « déboulonner le divin », mais à le libérer de certains récits qu’il juge incompatibles avec l’idée d’un Dieu infiniment bon et juste (pp. 13-14).
      La nuance est importante.

      La lumière des ancêtres n’est pas construit comme un réquisitoire contre la croyance ; il s’agit plutôt d’une fiction de confrontation, dans laquelle la foi héritée est mise à
      l’épreuve de la conscience. C’est précisément ce qui conduit au deuxième chapitre, « Rencontre avec l’archange ». À partir de la page 39, la réalité bascule dans le fantastique. Le narrateur se retrouve dans un univers céleste étrange, privé momentanément de son handicap physique, avant de rencontrer l’archange Michel, qui n’est pas seulement un personnage surnaturel, mais l’incarnation d’une autorité qui exige l’obéissance et suspecte la pensée critique. Il reproche au narrateur de confondre « liberté de pensée » et « erreur » et lui demande de renoncer à son
      raisonnement (p. 50). Le dialogue prend alors une dimension qui dépasse la religion. Derrière l’affrontement entre l’ange et l’homme se dessine une question politique et sociale : que devient
      la liberté lorsqu’une autorité prétend détenir seule la vérité ?
      La force de cette construction tient au fait que l’archange n’est pas présenté comme une simple
      entité. Il argumente, accuse, questionne et défend un ordre. Le narrateur, de son côté, n’est pas davantage transformé en héros infaillible. Il demeure un homme traversé par ses hésitations, ses
      colères et ses contradictions.

      Tout ceci explique également le rôle central de Maa Yoho’o et Maa Magni. La grand-mère et la mère de l’auteur, qui ne sont pas de simples figures affectives placées en arrière-plan, mais qui constituent le véritable socle éthique du récit. Dans l’avant-propos, leur enseignement est résumé par des principes élémentaires : détester le mensonge, le vol, la malhonnêteté et la duperie (p. 15). Leur autorité ne vient ni d’un diplôme théologique ni d’une position institutionnelle. Elle vient du travail, du sacrifice, de la transmission et d’une morale
      vécue. Par conséquent, La lumière des ancêtres n’est pas une lumière opposée au divin. Elle représente plutôt une autre source de discernement : celle de la mémoire familiale, de l’expérience et de la conscience morale.

      L’ouvrage établit un dialogue singulier entre deux héritages : d’un côté, les récits religieux reçus comme vérités ; de l’autre, les valeurs transmises par des femmes qui, bien qu’analphabètes, ont appris à leurs enfants à distinguer le juste de l’injuste. Cette tension nourrit également la satire du troisième chapitre, « Au panthéon des veules ». La fiction quitte progressivement la seule interrogation théologique pour rejoindre le terrain politique. Les figures de Noé, Abraham, Loth ou Paul sont relues à travers les mécanismes de pouvoir, de
      courtisanerie, de soumission et d’opportunisme.

      Aux pages 110 à 113, le parallèle devient explicite : les sociétés terrestres et l’univers céleste semblent fonctionner selon des logiques comparables, récompensant parfois le zèle des courtisans et sanctionnant l’audace des justes.


      La satire est l’un des instruments les plus efficaces de l’écriture de Pierre NANTIA. Les personnages bibliques deviennent des figures de comportements contemporains. Le paradis, lui-même, est une caricature de la société organisée autour de l’allégeance. La formule « Sur terre
      comme au ciel, le système est le même » (p. 111) condense cette lecture politique du récit. Il ne
      s’en prend donc plus seulement aux incohérences perçues dans les textes religieux : il interroge la
      facilité avec laquelle les sociétés humaines sacralisent leurs propres hiérarchies.


      Le quatrième chapitre, « Le séjour des intrépides », radicalise cette confrontation. La descente vers l’enfer devient une épreuve physique et morale. Le narrateur est soumis à la douleur, mais ce sont les voix de Maa Yoho’o et de Maa Magni qui lui permettent de tenir. Leur surnom, « Moo Ngui », c’est-à-dire « petit lion », prend alors une valeur symbolique forte (pp. 87-88). L’enfant handicapé que la société aurait pu condamner à la marginalité devient, dans la fiction, celui qui refuse de courber l’échine devant une autorité qu’il juge injuste.


      L’enfance de l’auteur y est pour beaucoup dans son écriture. Son enfance à Ndaa, dans l’Ouest du
      Cameroun, son handicap apparu dès l’enfance, son parcours scolaire et universitaire, sa vocation
      d’enseignant, l’avertissement de sa grand-mère, qui lui faisait comprendre que l’abandon de l’école
      pouvait le conduire à devenir mendiant. Et la peur de cette destinée qui s’est transformée en moteur de résilience et qui constitue la trajectoire du narrateur de La lumière des ancêtres.


      Il serait toutefois réducteur de confondre intégralement l’auteur et le narrateur de La lumière des
      ancêtres
      . Le récit puise effectivement dans son expérience personnelle, mais il a su la transformer par les procédés de la fiction. Le handicap est ici une métaphore et à la fin de l’ouvrage,
      l’expression selon laquelle le narrateur aurait cessé d’être « handicapé d’esprit » pour ne rester que physiquement handicapé résume cette évolution. Le corps n’a pas changé ; le regard sur le monde,
      lui, s’est déplacé.


      La lumière des ancêtres n’est ni un essai théologique classique ni un roman fantastique au sens strict. Il emprunte au conte philosophique sa structure argumentative, au fantastique son dispositif d’irruption de l’au-delà, à la satire son goût de la caricature et au pamphlet son énergie polémique.


      L’écriture de Pierre NANTIA est volontairement orale, directe, parfois mordante. L’humour sert souvent à désamorcer la gravité des questions soulevées. Les comparaisons inattendues, les images démesurées et les scènes grotesques donnent au récit une respiration populaire.

      Pierre NANTIA ne cherche pas la neutralité, il cherche le débat. La provocation dans ce livre est pour lui une stratégie narrative : pousser les certitudes jusqu’à leur point de rupture pour obliger le lecteur à regarder autrement ce qu’il croyait connaître.
      Le réveil ne signifie pas que toutes les questions ont trouvé une réponse. Le narrateur revient dans
      le monde réel avec ses limites physiques et une société qui, elle, n’a pas miraculeusement changé. Ce qui a changé, c’est son rapport à elle. Son voyage onirique est un passage, un voyage d’initiation : il ne s’agit plus de vivre sous la peur d’un châtiment, mais de chercher la vérité dans la conscience, la dignité et la capacité de discerner.


      Aux pages 114 et 115, cette évolution s’élargit encore. La Bible est refermée, mais non rejetée. Elle pourra être relue avec des « yeux plus éclairés ». D’autres traditions religieuses sont également évoquées dans le souci d’élargir la perception du divin. La spiritualité qui se dessine alors ne se laisse plus enfermer dans une étiquette : elle se veut guidée par la conscience, le bon sens et le bien.
      La lumière des ancêtres ne cherche pas à opposer la foi à la raison, ni les ancêtres au Dieu des religions, mais demander ce que la foi peut devenir lorsqu’elle accepte de dialoguer avec la conscience, quand le doute cesse d’être nécessairement une faiblesse pour devenir une méthode de
      recherche. Dans cette perspective, les ancêtres du titre ne sont pas seulement ceux dont la mémoire accompagne le personnage, ils représentent une exigence morale antérieure aux systèmes, aux
      institutions et aux dogmes : travailler honnêtement, protéger les faibles, résister à la facilité, refuser le mensonge. La lumière qu’ils transmettent n’a rien de spectaculaire. Elle tient dans une manière de vivre.


      C’est pour toutes ces raisons que La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA mérite d’être lu. Sa
      véritable matière n’es ni le ciel ni l’enfer, mais cette zone fragile où une conscience humaine tente de rester libre face à toutes les autorités qui prétendent penser à sa place. La nuit
      d’insomnie qui ouvre le récit n’aura donc pas été une parenthèse. Elle aura constitué l’espace nécessaire à une naissance : celle d’un regard débarrassé, autant que possible, de la peur et rendu à sa responsabilité.

      Laetitia DONG Sanam




    4. « La lumière des ancêtres » : une rencontre sous le signe du questionnement

      Malgré la pluie qui s’est abattue sur Yaoundé avant la rencontre, le public a répondu présent ce samedi 19 septembre 2026, à l’espace Au Comptoir des arts, à Dragage, à l’occasion de la dédicace de La lumière des ancêtres du Camerounais Pierre NANTIA.

      Dans une atmosphère chaleureuse et propice aux échanges, l’auteur, entouré de l’éditrice Pauline ONGONO, du modérateur Ray NDEBI et de Laetitia DONG S., pour la note de lecture, a partagé les réflexions qui traversent son ouvrage de 130 pages. Plusieurs questions ont été abordées autour de la religion, des dogmes, de la spiritualité et de la place accordée à Dieu dans la compréhension des événements de la vie.

      Pierre NANTIA se définit comme un agnostique. Une posture qui l’amène notamment à questionner l’idée selon laquelle tout malheur devrait nécessairement être imputé à Dieu.

      Cette rencontre a été le lieu d’une réflexion sur les croyances, les certitudes et la nécessité de poser, parfois, les bonnes questions.

      Lisez la note de lecture de Laetitia DONG SANAM ICI

      La lumière des ancêtres de Pierre NANTIA est disponible à la vente au prix de 5 000 FCFA à la Librairie des peuples noirs (Yaoundé), sur l’application @ppteere

      Contacts : +237 675353268 / +237 677298441 / editionskadei@gmail.com



      QUELQUES IMAGES DE CETTE RENCONTRE




    5. La poésie est-elle élitiste ?

      Hier, je regardais un film médiéval, et la poésie était partout : dans les chants, les berceuses, les récits, les proverbes, les louanges, toutes les cérémonies. Elle n’était pas l’apanage des plus instruits ou des plus nantis. Non, elle était utilisée par tous. Elle n’a donc rien, à l’origine, d’un langage réservé à une minorité !
      « Je ne comprends rien à la poésie » est une phrase que l’on entend trop souvent. Et aujourd’hui encore, plusieurs ont l’impression que les poèmes ont leurs propres codes et qu’il faut les connaître pour avoir le droit d’y entrer.

      Je suis d’avis que certains poèmes sont  »difficiles ». J’en ai déjà lus qui demandent du temps, des connaissances ou plusieurs lectures. Mais difficulté et élitisme ont-ils la même signification ? Je pense que non, parce qu’une œuvre peut être exigeante sans fermer sa porte au lecteur. « Les fleurs du mal » et « Balafon » m’auraient dégoûtée de la poésie.

      Je pense que le vrai problème se trouve ailleurs : dans la manière dont on parle de la poésie. La critique, l’école, certains milieux littéraires sont les maîtres de ces appréhensions.
      À l’école, par exemple, la poésie est presque toujours présentée comme un exercice à résoudre : trouver les figures de style, expliquer les métaphores, deviner ce que l’auteur a voulu dire… On cherche la bonne réponse avant de se demander ce que le texte nous fait ressentir. On exige aux apprenants de savoir parler de métrique, de symbolisme, d’intertextualité, de références historiques… Celui qui dit simplement « ce poème me plaît » a tout de suite l’impression de ne pas en dire assez, parce qu’il ne l’a pas prouvé avec les éléments littéraires qui légitiment son appréciation.

      Un poème a-t-il besoin d’être entièrement compris pour être apprécié ? A mon avis, on peut ne rien connaître à la métrique et être touché par des vers, tout comme on peut ne pas savoir reconnaître un alexandrin et garder une phrase en tête pendant des années. On peut aussi ne pas l’aimer. Les deux réactions sont légitimes.

      La poésie contemporaine se mêle au rap, circule sur les réseaux sociaux et permet à plusieurs personnes de découvrir qu’elles aiment la poésie, sans avoir forcément ouvert un recueil depuis l’école. Une preuve qu’il ne faudrait pas rendre la poésie plus simple à tout prix pour la rendre accessible et appréciée. Pour aimer un poème, on peut commencer par une émotion, une image, une phrase… Le reste viendra, ou pas.

      Le problème n’est peut-être pas le poème, mais la porte qu’on a placée devant l’aspirant lecteur de poésie.

      Qu’en pensez-vous ? Élitiste ou pas ?




    6. Hdh ou Fdf ? ou la violence conjugale mise à l’épreuve du regard des autres

      Hdh ou Fdf ? débute par une scène familière : deux hommes, Coco et Caca, discutent entre eux. Caca se met à parler des coups qu’il inflige à son épouse, comme d’une chose presque ordinaire. Pour lui, sa femme est « têtue », et les gifles sont une manière de rétablir l’ordre qu’il croit naturel. Coco, lui, refuse cette logique. La conversation tourne alors à un affrontement entre deux façons de concevoir la relation conjugale : l’une fondée sur la domination, l’autre sur le respect.

      Jean-Pierre Noël BATOUM, prêtre et auteur de plusieurs textes, a choisi d’entrer dans son sujet par le dialogue. Un choix efficace, parce qu’ainsi Caca se révèle par ses propres mots. Il n’a pas besoin d’être présenté comme un homme violent : sa façon de parler de sa femme et de justifier les coups suffit. Coco, avec sa position directe et parfois provocatrice, s’engage tout de suite à obliger Caca à vraiment regarder ce qu’il fait. Il ne se contente pas de reprocher à Caca de frapper sa femme, il pointe la contradiction de cette prétendue force : pourquoi celui qui se dit fort ne l’est-il que devant une femme ?

      L’opposition de perception entre les deux hommes porte une bonne partie de la tension de cette nouvelle de 18 pages.

      Jean-Pierre Noël BATOUM ne s’arrête pas dans cet échange entre Coco et Caca ; il élargit le problème vers un groupe plus grand. Caca ne doit plus seulement répondre de ses actes devant son épouse et Coco, ses collègues décident eux aussi de prendre leurs distances. Personne ne vient plus à sa rencontre. Les plaisanteries disparaissent, les salutations aussi. Si une chaise reste libre, Caca sait qu’elle ne lui est pas destinée. Lui qui avait l’habitude de s’intégrer dans les discussions de groupe sans avoir à y penser, est mis à l’écart comme un déchet nauséabond. Caca découvre ce que signifie être rejeté par ceux dont il attendait jusque-là reconnaissance, amitié. La solitude devient peu à peu concrète.

      Coco, son supérieur hiérarchique, prend pourtant soin de ne pas transformer cette exclusion en règlement de comptes. Il veille à ce que Caca continue de percevoir son salaire. Car même si son but est de condamner la violence et faire prendre conscience à Caca, il ne souhaite pas précipiter sa famille dans la difficulté.

      Caca est de plus en plus triste, abattu… Chez lui, il ne commande plus. L’ogre a disparu. Il est l’ombre de lui-même. Son silence contraste fortement avec le personnage des premières pages. L’homme qui occupait tout l’espace domestique par sa colère ne sait plus quoi faire de cet espace, maintenant que les autres ont cessé de se soumettre à sa présence.

      Son épouse, elle, reste attentive à ce changement. Elle s’inquiète. Elle ne se réjouit pas de voir son mari perdre son pouvoir. Même si elle souffrait de ses insultes et de ses violences, sa vie reste liée à la sienne. Une attitude contradictoire retrouvée chez plusieurs femmes qui vivent des violences conjugales au quotidien.

      Caca n’en peut plus d’être ignoré. Son rendement au travail en prend un coup. Il a peur de perdre son travail. Convoqué par Coco, c’est tout abattu qu’il dit que son travail est tout ce qu’il lui reste. Et sa femme alors ? Et ses enfants ? Que représentent-ils pour lui ? Coco, agissant comme les propriétés du fruit qui porte le même nom, apaisé tout de suite le cœur et les pensées de Caca, qui comprendra cette leçon d’isolement qui a failli le « tuer ». Et par une suite d’événements, Coco et les collègues décident de l’accepter à nouveau dans le groupe, à condition qu’il s’engage à faire partie de leur communauté de HH.

      Cette dernière partie assume davantage l’humour et le jeu autour des mots. Aux « Fdf », Coco oppose les « HH ». Derrière cette invention, Hdh ou Fdf ? propose une autre idée de la virilité. La force n’est plus celle qui contraint une femme à obéir, elle devient une affaire de responsabilité, de maîtrise de soi et de respect. En outre, La création annoncée de la « Communauté des HH » fait de cette idée une dimension collective. Les collègues décident de mettre désormais en quarantaine ceux qui violentent leurs compagnes. Le changement ne repose donc plus uniquement sur la prise de conscience individuelle de Caca : c’est désormais une règle de conduite entre hommes. Et contrairement à ce qui se vit très souvent, ici, l’entourage cesse d’être spectateur et choisit de prendre position.

      Le jeu de mots autour du nom « Caca » est d’un grand humour dans cette histoire qui aurait facilement pu devenir uniquement tragique. L’auteur a sûrement pensé que les violences subies par sa femme l’étaient déjà assez. Toutefois, le rire des personnages ne fait pas disparaître ce qui vient d’être vécu : c’est juste un accompagnement pour une intégration saine de Caca dans le groupe des HH.

      On le dit trop peu, mais avant même les questions de mariage ou d’autorité, il faut reconnaître en la femme un être humain digne de respect. Entre le Fdf et le HH, il ne s’agit pas seulement de choisir une étiquette. Il s’agit de choisir entre être celui qui cherche à dominer ou être celui qui accepte de reconnaître à l’autre sa dignité.

      Hdh ou Fdf ? se lit sous un langage accessible, des dialogues vivants et une situation qui permet à l’auteur d’aborder les violences faites aux femmes sans transformer la nouvelle en discours théorique. L’humour, les expressions familières et les jeux de mots donnent à ce texte une tonalité qui correspond à son propos et qui, surtout, permet à plusieurs personnes de s’identifier.

      La construction du personnage de Caca est captivante. Au début, il croit que son autorité lui donne des droits sur sa femme. À mesure que son entourage lui retire son soutien, cette certitude se fissure. Il découvre que la violence qui lui semblait être une preuve de force l’a finalement isolé de ceux dont il avait besoin. Il se brise. Et dans cette nouvelle, la prise de conscience passe moins par un discours que par l’expérience du rejet, du silence et de la solitude. La violence conjugale n’y est pas une affaire enfermée entre quatre murs, entre les familles, avec un « shut ! » comme credo.

      Avec cette nouvelle, Jean-Pierre Noël BATOUM prouve que les amis, les collègues, le cercle masculin ont aussi une part dans ce qui se joue dans les foyers où règne la violence. Car fermer les yeux et se dire qu’un cri de femme ne nous concerne pas permet à la violence de grandir. Il est crucial que chaque cercle autour de tous ces « Caca » leur rappelle qu’il n’y a pas d’espace dans les codes de lois pour un article qui légitime la violence.

      A travers l’expérience de Caca, chaque homme devrait réapprendre quelque chose de très simple : vivre avec une femme ne signifie pas avoir du pouvoir sur elle. Le respect n’est pas une concession faite au conjoint ; il est le point de départ de toute relation qui prétend durer. En ceci, on a l’impression de recevoir les conseils non plus de l’écrivain, mais du prêtre. En effet, il ne surprend pas avec les solutions, il construit une idée qui permet à l’humain de comprendre pourquoi il est accusé, d’accepter sa faute et de choisir délibérément et consciemment de suivre désormais le bon chemin.

      Toutefois, nous aurions bien voulu voir Caca se repentir auprès de sa famille… Hélas, il s’agit d’une nouvelle, à nous d’être des écriveurs de suite.

      « Hdh », « Fdf », « HH »… Ces abréviations vous intriguent-elles ? Téléchargez GRATUITEMENT Hdh ou Fdf ? ICI.

      Vous pourrez apporter vos observations et vos avis sur cette nouvelle, en commentaire et/ou sur Jean-Pierre Noël BATOUM ou via le 00237 699571765

      L’auteur est disponible pour des échanges via tous les canaux, autour de Hdh ou Fdf ? et sur les violences conjugales.

      Pauline M.N. ONGONO




    7. ATELIER : Comment faire connaître son livre à l’international par Khadydja NDOYE

      Khadydja Ndoye est auteure, conférencière et Responsable du développement international chez Mosaïque Interculturelle (Canada), où elle développe des projets culturels, littéraires et interculturels entre le Canada, l’Afrique, l’Amérique latine et d’autres régions du monde.

      Passionnée par la littérature, la transmission culturelle et l’innovation, elle accompagne les auteurs et les organisations culturelles dans le développement de projets permettant de faire circuler les œuvres et de créer de nouvelles rencontres avec les publics.

      Son parcours d’auteure témoigne d’une forte dimension internationale avec un livre vendu à plus de 86.000 exemplaires en Amérique latine. Elle est également l’auteure d’un ouvrage consacré à la neurodiversité, qu’elle a présenté dans le cadre d’une tournée internationale dans quinze (15) pays.


      À travers ses expériences dans différents contextes culturels et littéraires, Khadydja NDOYE s’intéresse particulièrement aux nouvelles façons de faire connaître les auteurs, développer leur visibilité et rejoindre de nouveaux lecteurs. Elle est actuellement en tournée pour son troisième livre : La légende du collier perdu.

      Dans ses ateliers, elle propose une approche pratique et accessible, notamment autour de l’utilisation de l’intelligence artificielle comme outil de visibilité, de communication et de développement pour les auteurs, tout en valorisant leur identité, leur créativité et leur voix.

      SES LIVRES :

      • Le Monde de Sabbih
      • La Belle Malédiction d’être Neurodivergent.e
      • La Légende du collier perdu

      Inscrivez-vous à cet atelier ICI




    8. LA FAMILIARITÉ N’ENGENDRE PAS LE MÉPRIS…

      J’ai récemment suivi une intervention de Danielle WAFO, l’épouse du Révérend Pasteur Raoul WAFO, sur les dangers de la familiarité dans la vie spirituelle. Son propos m’a immédiatement fait penser à une autre forme de familiarité, moins souvent interrogée : celle qui s’installe dans l’univers du livre et qui, à force d’être banalisée, finit parfois par fragiliser le professionnalisme.

      En effet, dans le milieu littéraire, se connaître est – presque – une nécessité. Un auteur a besoin d’un éditeur, l’éditeur d’un réseau de diffusion, le libraire d’ouvrages et de visibilité, le journaliste d’interlocuteurs disponibles, le critique d’une production à observer et les organisateurs de rencontres de partenaires fiables… La proximité est donc inévitable. Elle peut même être précieuse quant au besoin de créer de la confiance, de faciliter les échanges et de permettre de construire des collaborations qui dépassent le simple cadre professionnel. Toutefois, cette proximité devient problématique lorsqu’elle finit par modifier les règles du jeu.

      Dans certains cas, connaître quelqu’un semble suffire pour obtenir davantage d’indulgence : un manuscrit confié à un éditeur sans véritable accompagnement, une communication promise à un auteur puis abandonnée, une invitation à une rencontre littéraire confirmée à la dernière minute, un livre envoyé sans retour, une interview repoussée plusieurs fois ou une prestation qui tarde à être réglée… Des situations pas toujours perçues comme de véritables manquements parce qu’elles concernent des personnes qui se connaissent.
      Pourtant, le travail reste le travail.
      Cela peut, à la longue, paraître banal, mais ça peut aussi devenir un subtil passe-droit.

      L’une des choses qui permet ce passe-droit, c’est que la familiarité empêche très souvent la franchise. Très facilement, on hésite à dire à un auteur que son texte n’est pas encore abouti ; on n’ose pas rappeler à un partenaire qu’il n’a pas respecté son engagement ; on préfère  préserver une relation plutôt que de poser une exigence légitime. Mais à quoi sert une relation professionnelle si elle interdit toute vérité et la culture de l’à-peu-près ?  »Bienveillance » et  »Démission » ne sont pas obligés d’être en couple.

      Il existe un autre danger, plus structurel encore : celui du favoritisme. Les réseaux occupant une place importante dans la vie, la proximité peut progressivement déterminer qui est invité, publié, recommandé, interviewé ou mis en avant. Les mêmes visages circulent alors d’un événement à l’autre, d’une tribune à l’autre, tandis que des voix nouvelles peinent à trouver leur place.
      Le problème n’est pas qu’un réseau existe ou propulse… Aucun milieu professionnel ne fonctionne sans réseaux. Le problème apparaît lorsque le réseau devient plus déterminant que le talent, la qualité du travail ou le sérieux professionnel. Parce qu’à terme, cette logique réduit la diversité des voix et donne parfois le sentiment que, dans le monde du livre, il faut d’abord connaître les bonnes personnes avant de pouvoir être véritablement considéré. Pourtant, la littérature devrait précisément être l’un des espaces où l’on apprend à regarder au-delà des appartenances.

      Il ne faudrait cependant pas tomber dans l’excès inverse. Le monde du livre n’a pas vocation à devenir un univers froid où chaque relation serait réduite à un contrat et chaque échange à une procédure, NON. Les amitiés littéraires ont leur importance, c’est clair. L’enjeu n’est donc pas de supprimer la familiarité, mais de lui assigner une juste place.
      On peut être ami avec un auteur et lui demander de retravailler son manuscrit ; on peut connaître un éditeur et exiger qu’un engagement soit respecté ; on peut entretenir de bonnes relations avec un libraire et lui demander le règlement d’une facture ; on peut apprécier un journaliste tout en acceptant qu’il pose des questions difficiles… La vraie proximité n’a pas besoin de complaisance pour survivre. Au contraire, elle devrait permettre davantage de sincérité, davantage de respect et davantage d’exigence. Parce que lorsqu’on connaît réellement quelqu’un, on devrait être capable de considérer son travail avec suffisamment de sérieux pour ne pas le traiter avec désinvolture. La familiarité avec les personnes ne devrait jamais entraîner la familiarité avec le travail.

      Derrière chaque initiative littéraire, il se cache des sacrifices de divers ordres, des formations, des objectifs. Une prestation qui se tient en une heure porte, parfois, une longue expérience. Respecter cette expérience n’est ne signifie pas créer de la distance entre les personnes : c’est une question de conscience professionnelle. L’un des  véritables défi du monde du livre aujourd’hui n’est pas de choisir entre l’humain et le professionnalisme, mais de comprendre enfin que l’un ne devrait jamais servir d’excuse à l’abandon de l’autre.

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