Né à Lusanga dans l’ex Zaïre le 24 juin 1972, Blaise Ndala obtient une bourse de la coopération belge qui lui permet de poursuivre ses études de droit en Belgique où il s’installe en 2003. En 2007, c’est le Canada qui l’accueille d’abord comme enseignant de langue et ensuite comme fonctionnaire fédéral. Le juriste est également collaborateur au magazine littéraire de Radio-Canada « Plus on est fou, plus on lit ! » et blogueur au Huffington France depuis 2012. Il est chroniqueur aux « Matins d’ici » sur Ici Radio-Canada Première.
Son premier roman, J’irai danser sur la tombe de Senghor (vainqueur du Prix du livre d’Ottawa 2015 et finaliste de quatre autres prix dont le Trillium) paraît en 2014 aux éditions L’Interligne. Le second est publié en 2017 chez Mémoire d’encrier et a pour titre Sans capote ni kalachnikov. Il a lui aussi remporté le Prix Combat des livres de Radio-Canada en 2019. En 2021, Dans le ventre du Congo est publié en Afrique aux Éditions Vallesse. Ce dernier roman qui nous intéresse est vainqueur des Prix Ivoire, Kourouma et sélectionné pour le Prix des 5 continents.
Le roman s’ouvre sur la narration de Tshala Nyota Moelo, qui parle à sa nièce, Ndoyi, depuis sa tombe, loin de sa terre, dans le sol de la Belgique qui lui est inconnu. En effet, pendant que le Congo-belge est en pleine bataille pour l’indépendance, la jeune et belle princesse Tshala, élève à l’école Sainte-Marie-de-la-Miséricorde fait une rencontre qui bouleverse entièrement sa vie. Elle tombe éperdument amoureuse de l’administrateur de district René Comhaire. Tous deux vont vivre au gré des passions qui consument leurs cœurs jusqu’à ce que la meilleure amie de Tshala à qui elle raconte toutes ses escapades amoureuses décide, probablement emportée par la jalousie, d’exposer à toute la classe l’idylle entre la princesse et le colon. Face à cette trahison, la jeune Tshala, fille du roi Kena Kwete III et farouche opposant au dominateur blanc, entre dans une colère meurtrière. Elle qui était promise à un autre prince pour consolider les liens entre les différents royaumes a la vie sauve grâce à sa tante Mengi qui va lui permettre de fuir sa terre :
Vite, je te dis ! Emprunte à l’épervier ses ailes ou à la biche ses sabots, mais cours plus vite que le vent, tu m’entends ? Je ne devrais pas être celle qui organise ta fuite du royaume kuba afin de te soustraire à la punition que le roi est en droit de t’infliger pour ce que tu as fait à ton peuple – je ne le sais que trop bien. Mais j’ai décidé ce soir de bâillonner la servante du souverain pour faire parler la mère qui a porté pendant neuf saisons de pluie une fille qui te ressemble (DVC, 96).
C’est ainsi qu’elle se retrouve dans la résidence de son amoureux qui, sentant le danger venir, a confié la princesse à son ami Mark De Groof. Pendant ce temps, une grande exposition universelle, Expo 58, se prépare en Belgique. Il se trouve que René Comhaire a fait le mauvais choix. Celui qu’il considère comme son ami lui en veut particulièrement. Le pseudo ami va violer la princesse avant de l’envoyer en Belgique, dans la délégation des indigènes qui ont été choisis pour être exposés dans un stand dénommé le village congolais, pendant le grand événement Expo 58. Malheureusement, Tshala mourra dans des conditions assez tristes. Quarante-cinq années après, sa nièce Nyota va se rendre dans le pays de Léopold II avec deux objectifs. Le premier, retrouver cette tante dont l’histoire lui a été racontée et, le second, poursuivre ses études. Le roman s’achève sur le compte rendu de la princesse Nyota à son grand père qui a su résister au temps, malgré sa santé fragile, dans l’espoir d’avoir des nouvelles de cette princesse jadis bannie.
Lire Dans le ventre du Congo, c’est aller à la redécouverte du Congo-belge sous le joug colonial. De prime abord, le lecteur pourrait se décourager s’il se limite à l’analyse de la première de couverture, où le titre et l’image le situent dans le contexte de la colonisation, thème développé pendant des décennies par les plus éminents écrivains de la race noire. Au contraire, le lecteur est émerveillé par la nouvelle approche de la thématique coloniale proposée par Blaise Ndala.
Son roman se démarque de celui des autres dénonciateurs de la colonisation par son choix d’en présenter une autre réalité. L’histoire amoureuse de la princesse Tshala et Comhaire vient assurer au lecteur que la race et la couleur de la peau ne sauraient être un obstacle pour un amour authentique, mais plutôt un partage d’expériences culturelles dont chaque partie doit pouvoir apprendre pour s’enrichir. L’autre singularité du romancier est qu’il oscille dans son récit entre deux époques : la période coloniale et postcoloniale. Il est important pour le lecteur de remarquer ici qu’en juxtaposant ces deux moments, le romancier met l’emphase sur les conséquences irréversibles de la première sur la seconde. L’hybridité tant du colon que du colonisé est un fait indéniable que les peuples devraient assumer pour projeter leur futur universaliste, débarrassé de tout préjugé.
Blaise Ndala est donc, de par son parcours, le prototype du citoyen universel qu’il prône dans son roman. En effet, parti de son Congo Kinshasa pour la Belgique, il entraine avec lui une partie de son identité africaine. Après son séjour dans la capitale européenne, son voyage initiatique l’amène au Canada, pays dont il est aujourd’hui citoyen.
Ce roman est donc une jonction entre deux périodes cruciales, qui convainc l’auteur sur la nécessité pour les Africains à revenir aux sources des valeurs africaines. Le but est de permettre aux jeunes de redécouvrir leur passé et eux-mêmes, afin d’apporter leur contribution dans ce monde hybride :
Il me fallait, il me faut apprendre et peut-être un jour enseigner l’histoire qui remonte à plus loin que notre aïeul Woto le Preux Souverain, qui embrasse aussi l’épopée des rois du kongo avec dans leur sillage Kimpa Vita que d’aucuns continuent d’appeler Jeanne d’Arc noire […] Je ressentais et je ressens ce besoin de fouiner dans la mémoire broussailleuse d’un monde où le mystère côtoie l’évidence, ce que mon parcours scolaire, de même que les quelques manuels d’histoire que j’ai lus au gré de ma curiosité ne m’ont guère permis de cerner. (DVC, 363-364).
Ce qui fait le charme de ce roman est la qualité de la langue qu’utilise l’auteur. Des phrases bien élaborées et accessibles sur du papier de qualité encouragent le lecteur à ne pas se séparer du texte sans l’avoir lu dans sa totalité. Le plus grand atout du roman de Blaise Ndala réside dans son procédé narratif. Le texte est une double narration, relayée entre deux narratrices notamment Tshala et Nyota. Bien que complexe et se déroulant dans des périodes différentes, l’écrivain réussi à créer une cohérence entre les périodes coloniale et postcoloniale où chacune des deux narratrices joue le rôle qui lui incombe.
Le fait marquant est que Tshala raconte son histoire à sa nièce depuis sa tombe. Tandis que cette dernière prend le relais pour continuer l’histoire dans le présent. On est donc au cœur de la croyance africaine où « les morts ne sont pas morts », puisqu’ils vivent dans tout ce qui nous entoure, parfois même ils vivent en nous. C’est le cas ici, vu qu’il se trouve que Nyota a les mêmes caractère et tempérament que sa tante, en plus d’avoir le même totem. On est donc dans la réincarnation du personnage (Tshala I et Tshala II) venant apaiser sa famille qui a longtemps vécu dans la souffrance et l’incertitude du fait de sa disparition brutale, au propre comme au figuré.
La rareté des séquences descriptives révèle le talent de conteur de Blaise Ndala qui sait retenir toute l’attention du lecteur. La description apparait dans son texte comme « des pauses narratives », (expression de Karl Cogard) pour permettre au lecteur de digérer les émotions reçues.
Par Jean-Michel EKELE, auteur camerounais, analyste littéraire, formateur en creative writing et creative reading




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