Il a été lu : Colorant Félix de Destin AKPO


✓ BREF APERÇU DE L’OUVRAGE


«Colorant Félix» est une œuvre d’orfèvre cousue de trente palabres étalées sur 247 pages. Tout se passe sous le gros arbre à palabres de Kpétékpa autour de l’eau-de-vie (Sodabi). L’amour débridé pour cette boisson alcoolisée même s’il conduisait dans l’ébriété ne noyait cependant pas le bon sens de ses habitués. Sous le fameux arbre à palabres, de belles histoires comme celles des obsèques de Mickael Jackson se racontaient et se commentaient à belles dents. Un jeune étudiant en médecine envoyé pour ses études en ville annonce, au cercle des sages du village, l’irruption d’un certain Colorant Félix. Cette nouvelle a constitué le chou-gras des discussions sous l’arbre à palabres où d’ailleurs, les femmes étaient dorénavant acceptées. Des conjectures et hypothèses fusaient tous azimuts autour de l’origine animale (Atoké) et chinoise de Colorant Félix qui fait une cascade de morts. On agitait aussi des idées autour de l’infrangible remède africain qui a pu prémunir le continent de l’hécatombe annoncée. La panacée africaine est constituée d’ingrédients exhumés du fond du terroir africain. Subséquemment, la sagesse du vieux Somahuhwevidotomè vient relever d’un cran la stature des discussions sous l’arbre à palabres. Il fit de lumineuses réflexions sur la parole (xo) et la vie (Gbe) en lien avec d’épineuses questions qui s’imposent par leur actualité. Dans un style soutenu, jaloux garant de l’oralité propre aux cultures africaines, l’auteur – qui a de la verve à revendre – a pu faire de son œuvre le miroir de tout un univers culturel.


✓ UNE INÉDITE EXPRESSION DE LA RICHESSE CULTURELLE AFRICAINE


«Colorant Félix» est l’expression de l’immense richesse linguistique, proverbiale, onomastique enfouie dans les cultures africaines.
Si la langue est l’âme d’un peuple, il convient de la prendre au sérieux dans toute entreprise d’investigation et d’expression de la culture de ce peuple. Nos langues locales taxées d’antan de dialectes ou de pseudo-langues n’ont pas eu honte de sortir de leur repaire pour combler l’incomplétude du français et son incapacité à exprimer certaines réalités africaines. Ecrit en plusieurs langues, ce roman montre comment nos langues (qu’elles soient locales ou étrangères) peuvent cohabiter, s’enrichir et se compléter.


Ensuite, le roman foisonne de proverbes, de dictons, d’aphorismes qui sont une vivante expression du fond culturel africain en général et béninois en particulier. Quelques exemples :
« Ne pas savoir rire de la vie est mortel. Ne pas choisir de se moquer de l’existence, c’est creuser sa tombe à petits coups. Notre longévité est fille de notre bonne humeur que nous cultivons chaque jour » (p. 38).
« Dans la vie, de deux maux, nous choisissons toujours le moindre » (p. 38).
« Le cochon qui a été témoin du sort de son frère sur la braise est plus prudent que le serpent » (p. 75).
« La solitude tue plus vite que la mort » (p. 79).
« Ce n’est pas toujours le plus intelligent qui réussit dans la vie, mais le plus souple et le plus ouvert à la vie et à ses injonctions »
« Il faut s’affirmer et résister au rouleau compresseur de la pensée unique » (p. 137).


Choisis à dessein, les noms des personnages dégagent un symbolisme et tracent une feuille de route qui s’harmonise avec l’existence de ceux qui les portent. Le lecteur pourra faire une herméneutique des noms comme Alikpa, Emouvi-Lekosto, Somahuhwéviɖotↄmé, etc.

UNE RICHESSE INSOUPÇONNÉE DANS LA SAGESSE AFRICAINE

Le cas du vieux Somahuhwevidotomè est plus que jamais illustratif de la sagesse dont nos ancêtres africains étaient détenteurs et dont il nous incombe aujourd’hui d’assurer le bon aloi. La figure de ce sage de Kpétékpa contraste avec celle d’un « intellectuel moderne » qui ne doit ce qu’il est qu’à son passage par l’école des Blancs.

Il existe en Afrique, des personnes qui n’ont jamais mis pied à l’école, et qui sont d’une perspicacité et d’une érudition insoupçonnées. Ce sont des « intellectuels communautaires ».


Somahuhwéviɖotↄmé, le vieux sage, montre, en effet, que la parole n’est l’égal de personne (xo ma yin mè dé gbè) puisqu’elle préexiste à l’homme : « La parole nous précède et est toujours plus puissante que notre imagination et notre capacité d’abstraction » (p. 130). Aussi faut-il souligner que cette parole engendre l’homme, même s’il revient à l’homme de l’engendrer. L’homme est ainsi à la fois, produit et père de la parole : « Et chaque fois qu’elle donne à l’homme de l’engendrer, elle l’engendre aussi, cet homme » (p. 130).


Dans un même mouvement, Somahuhwéviɖotↄmé aborde la vie sous un angle assez riche et intéressant à partir des entités Gbɛ (vie), Gbɛtↄ (homme) et Gbɛɖotↄ (Dieu créateur). Il montre que le Gbɛ en tant que vie n’est pas à séparer avec le Gbɛ en tant que monde. « La démolition de la nature qui nous environne et nous fait, va de pair avec la destruction de la nature humaine » (p.132). Le Gbɛtↄ a reçu du Gbɛɖotↄ l’ordre de dominer la terre ; ce qui fait de lui le père du monde (Gbɛtↄ). Mais dans le même temps, il doit soumission à cette terre. Car, comme le dit Somahuhwéviɖotↄmé, « par le fait qu’en agissant sur la terre il en tire sa pitance, il en devient le fils » (p. 132). Si cette sagesse africaine avait été bien comprise, notre monde ne connaîtrait pas tous ces problèmes écologiques qui, de plus en plus, le détruisent. Si l’homme avait compris cette sagesse africaine, il ne porterait atteinte à aucune vie ; parce qu’il n’en est pas l’auteur (Gbɛɖotↄ) mais simplement le père gardien (Gbɛtↄ). A ce propos, Somahuhwéviɖotↄmé fait un triste constat : « La vie était sacrée. Aujourd’hui, elle est moins qu’une marchandise » (p. 134).

UNE DOUCE SATIRE
 
«Colorant Félix» aborde des thématiques assez graves et délicates dans une diatribe empreinte d’humour. Ce faisant, l’auteur s’attèle à corriger certaines aspérités et irrégularités qui se remarquent en société. D’un sens de l’humour dont il est le seul à avoir la magie, l’auteur a su, du fond de ses réalités culturelles, travailler à corriger les mœurs en riant (Castigat mores ridendo).


En définitive, «Colorant Félix», se dérobant de la tradition du classicisme romanesque, s’impose par son originalité. L’œuvre vient creuser les sillons d’une « manière africaine d’écrire le roman ». Il recèle l’imparable richesse et l’insoupçonnée résilience d’une culture africaine qui, secouée par l’impétuosité d’un modernisme mordant, fut vouée à l’hégémonie et finalement jetée aux orties. Et tout ceci, avec un sens d’humour contagieux.

Sans prétention aucune, «Colorant Félix» ne mériterait-il pas d’être érigé en paradigme romanesque africain ? Ne serait-ce pas là, peut-être, le destin qu’impose Destin à son chef-d’œuvre ?

Modeste HEDJI, Saint Paul de Djimè pour LineLitt

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