Après une première édition qui a suscité un intérêt croissant dans les milieux littéraires et intellectuels, la SECRILO (Semaine du Critique Littéraire Online) revient pour une deuxième édition qui se tiendra du 20 au 26 avril 2026. Cet événement, désormais attendu par les passionnés de littérature, les chercheurs, les critiques et les acteurs du monde du livre, se présente comme un espace de réflexion, d’échanges et de confrontation d’idées autour des enjeux contemporains de la critique littéraire.
Placée sous le thème « La critique littéraire, entre nouvelles exigences et responsabilité littéraire », cette édition invite à interroger le rôle et la place de la critique dans un paysage culturel profondément transformé par les mutations numériques, l’essor des plateformes de diffusion et la multiplication des voix qui commentent et analysent les œuvres.
La SECRILO ambitionne ainsi de rassembler des critiques littéraires, écrivains, universitaires, journalistes culturels, éditeurs, lecteurs engagés…, afin de réfléchir collectivement à plusieurs questions fondamentales, notamment : quel est aujourd’hui le rôle du critique littéraire ? Comment maintenir l’exigence analytique face à la rapidité de la circulation de l’information ? Quelle responsabilité éthique et intellectuelle incombe à ceux qui commentent, interprètent et évaluent les œuvres ? Et la liste n’est pas exhaustive.
Durant une semaine, des échanges seront organisés en ligne, permettant à un public large et international de prendre part aux débats. Diffusées notamment via LinkedIn et Facebook Live, ces rencontres favoriseront un dialogue ouvert entre les différentes générations d’acteurs du champ littéraire.
Dans cette perspective, un appel à panelistes, clos le 11 mars 2026, a été lancé à toutes celles et ceux qui souhaitent contribuer à enrichir la réflexion critique et partager leurs expériences, leurs analyses ou leurs visions de la critique littéraire aujourd’hui. Chercheurs, chroniqueurs littéraires, enseignants, auteurs ou professionnels du livre de divers pays ont montré un engouement quant à leur participation, en remplissant le formulaire prévu à cet effet. La suite de la communication nous les dévoilera.
Plus qu’un simple événement, la SECRILO se veut une plateforme intellectuelle dédiée à la promotion d’une critique littéraire rigoureuse, responsable et ouverte sur les transformations du monde culturel contemporain. À travers cette deuxième édition, l’initiative réaffirme son ambition : faire de la critique littéraire un espace vivant de pensée, de dialogue et de responsabilité culturelle.
Retrouvez les échanges de la première éditions ici
« L’homme est divers et ondoyant. » S’il y a bien une chose vraie dans ce monde, c’est celle-là. Et ce n’est pas Bizzelle La Fortune qui nous dira le contraire.
« INSOUMISE », un mot qui fait pâlir plus d’un à sa seule écoute, à sa seule pensée. Qui ose être insoumise ? Qui ose aller outre le sacro principe – surtout africain – qui voudrait que la femme soit soumise au risque d’être répudiée ? Est-ce cette insoumission qui a valu à la narratrice et auteure, Bizzelle La Fortune, d’être victime de l’amour, comme le titre l’indique ?
Son extraordinaire vie commence le jour de sa naissance, le 04 mars 1984 à l’hôpital central de Yaoundé, au Cameroun. Le nom qui lui est attribué grâce ou à cause sa position familiale fait d’elle un « arbre de paix ». Née d’un père fonctionnaire, grand de taille, toujours bien conservé, amoureux de l’éducation ; et d’une mère de taille plus petite qui avait arrêté les études après son diplôme du cycle primaire et dont les nombreux accouchements – par césarienne – avait flétri ce corps jadis ferme qui restait tout de même attirant, Bizzelle avait tout pour réussir : être heureuse et être endurcie par la vie, entre la rigueur et l’amour de ses parents, entre les déboires de la polygamie dans laquelle son père les avait plongés… Ne dit-on pas que l’éducation n’est pas uniquement celle de l’école ?
Le père vivant à l’ouest du Cameroun depuis sa mise en retraite, après l’obtention de son diplôme du cycle primaire, Bizzelle est obligée de vivre avec lui, loin de Yaoundé, loin de sa mère, loin de ses frères et sœurs, loin des déboires familiaux qui faisaient partie de l’animation de son existence… Il fallait se familiariser au minimum qu’offrait le village : « Pas de lieu de distraction, à part le marché du village où l’on pouvait danser tard à l’occasion des célébrations comme la fête de la jeunesse le 11 février, la fête nationale le 20 mai, etc. », comme vous le lirez à la page 26. Très vite, elle s’habitue à l’environnement, car c’était « Un village calme, paisible ; où l’air est vraiment frais, pas du tout pollué. Tout était réuni pour qu’un enfant réussisse à l’école. », nous renseigne la page 27. Mais, les habitudes n’ayant pas toujours la peau dure, Bizzelle nourrissait toujours le besoin de rentrer à Yaoundé, une chose fortement désapprouvée par son père qui, deux ans plus tard, céda ; Bizzelle rentra à Yaoundé. Elle avait 15 ans.
15 ans, l’âge des papillons dans le ventre… 15 ans, l’âge où la puberté rugit dans sa splendeur… 15ans, l’âge où tout commença pour Bizzelle.
Rommel, l’ami de son frère devenu un enfant de la famille. Rommel, son premier flirt, son premier amour, le premier lien de dispute entre Bizzelle et sa famille. Son premier… Ils vivaient leur amour en cachette, sachant que les réactions ne seraient pas encourageantes. Et quand ils l’ont su, « Naturellement, ils m’ont aussitôt menacée de mettre un terme à cette histoire d’amour sans lendemain. », nous raconte la narratrice à la page 35. « Ma fille, je t’en prie, tu es encore très jeune, tu dois d’abord penser à ton avenir (…) », la supplie sa mère à la page 36, lasse de voir sa fille mener cette idylle qui lui retourne l’estomac, qui lui fait enchainer les mauvaises notes aux examens. Hélas, le cerveau et le cœur de Bizzelle étaient parsemés de fleurs au doux parfum de Rommel. Aucun conseil, aucune menace ne pouvait lui faire quitter son Rommel, son amour. Quand l’amour nous tient, le cerveau souffre et est obligé de suivre le pas pour survivre… Rommel était colérique, arrogant, homme à faire valoir son corps sculpté auprès des autres jeunes filles, Bizzelle n’en avait cure, le parfum senteur Rommel était très fort. Aucun red flag n’aurait réussi à l’aider à trouver raison.
En classe de Terminale, elle tombe enceinte de leur première fille, elle s’enfuit avec son Rommel, il revient demander sa main, sa famille et surtout sa mère et ses frères sont mécontents, la famille est brisée… Une succession d’événements haletante ! A la page 43, la narratrice nous dit : « (…) je pouvais rencontrer une sœur ou mon frère en route mais je ne les saluais pas, et, eux aussi, faisaient pareil. » Peu importe, tant que le parfum senteur Rommel embaumait sa vie, le reste n’avait aucune importance. S’accrocher à cette relation lui enlèvera sa famille, ses amis, sa dignité, sa paix… Et même Son Rommel, celui qui avait nourri les papillons dans son ventre. Le romantique et prévenant Rommel s’est transformé en un monstre froid et égoïste. Mais, en réalité, peut-être l’était-il déjà ? Peut-on changer autant envers la femme qui a tout supporté et tout abandonné pour vivre l’amour avec un grand A même bancal ? Plus de cadeau, une somme de stratagèmes pour pouvoir bénéficier de ses faveurs, des enfants à élever seule en tant qu’ingénieure du bien-être familial – je trouve trivial l’expression « femme au foyer ». Ce changement de Rommel a, heureusement, arraché de nombreuses fleurs du cerveau, pas du cœur, de Bizzelle. Il a fait naitre l’INSOUMISE.
« Insoumise : Histoire d’une femme victime de sa passion amoureuse » est, vous l’aurez compris, un roman inspiré de faits réels. Il parait aux Editions du Schabel en 2021. Sa couverture de couleur verte, une jeune femme au teint ébène et sertie d’accessoires africains, qui regarde vers le ciel d’où une lumière éclaire son visage, témoignent de la moisson d’un amour tumultueux, de la persévérance, de la compréhension, du semblant de sérénité et de la résilience cultivées au fil des 102 pages qui constituent ce livre. Il s’agit du témoignage des conséquences du non-respect des ordres préétablis. En effet, une sagesse africaine demande de ne jamais aller contre l’avis d’un parent : si ton parent refuse que tu entretiennes une relation amoureuse avec une personne, obéis et cherche celui ou celle qu’il aimera. On ne discute pas, on s’exécute. Malheureusement, l’émancipation de la jeunesse depuis le 20e siècle la pousse à passer outre et à subir – très souvent – des conséquences à long terme. Ils oublient ou méprisent l’œil de l’Homme âgé, cette loupe qui voit le futur très antérieur. Bizzelle en a eu pour son compte.
Bizzelle a vu son amour tomber en lambeau au fil des jours ; elle a vécu un divorce inqualifiable ; des maternités sans repos ; des insultes de son Rommel à n’en plus finir, exemple : « (…) il m’a répondu d’un ton amer que je suis bête et ignorante (…). », page 75. Elle a encaissé de nombreuses années, elle a perdu sa dignité en quémandant un amour qu’elle pensait – encore – fort. Mais l’a-t-il été un jour ? L’amour fait-il autant mal ? L’amour oblige-t-il de s’éloigner de sa souche de vie ? L’amour permet-il le mépris ? L’amour permet-il l’abandon de sa femme et de sa progéniture ? L’amour…
Au fil des années, le cœur et le cerveau de Bizzelle ont été rasés de toutes les fleurs aux senteurs Rommel. « Nous étions devenus plus distants qu’avant, rien de ce qu’il disait ou faisait ne m’intéressait plus. », nous dit Bizzelle à la page 79. Les senteurs envolées, la réconciliation avec la famille était possible. Elle a retrouvé sa souche ; elle pouvait désormais se confier, comme elle le confirme à la page 98 : « (…) je n’informai que ma famille de la situation que je vivais. ».
Dans ce roman, Bizzelle nous donne une autre définition de l’insoumission : il ne s’agit pas d’être têtue, il s’agit de SE PREFERER. En effet, malgré les réticences de Rommel, elle n’a pas cessé de chercher des opportunités professionnelles, de travailler, de chercher sa paix et celle de ses trois filles. Si elle n’avait pas été insoumise, sa douleur et sa misère auraient atteint le rubicond, vu qu’elle ne recevait presque plus rien de Rommel. Elle a été une victime de sa passion amoureuse, mais voudrait-elle ne l’avoir jamais été ? Regarder les trois anges qu’il lui a donnés, laisse croire qu’en tout mal, il y a du bon.
Bizzelle, à ce jour, est une femme polyvalente avec de nombreuses casquettes. Et si elle n’avait vécu qu’une love story, ne se serait-elle pas reposée sur la poitrine de son homme, prenant une pause pour arroser les fleurs de son cœur et de son cerveau aux senteurs Rommel ? « Son chemin ne sera plus le mien, nous n’aurons plus à éprouver de jalousie quant à la vie de l’autre. » « (…) sachant que pour mes filles, il faut que je sois forte. », lirez-vous aux pages 98 et 99. La messe était dite.
« Insoumise : Histoire d’une femme victime de sa passion amoureuse » est une réelle sonnette d’alarme. Il est, certes, une thérapie pour l’auteure, mais aussi un élément de prises de conscience dans les relations sentimentales et familiales. Que vaut le « NON » d’un parent ? Que devrait-on supporter au nom de l’amour ? A quel moment doit-on taper du poing sur la table ? Etc. Des Bizzelle, on en rencontre tous les jours, et même sous la peau des hommes, trop occupé.e.s à essayer de sauver les apparences d’un couple inexistant et toxique pour voir tous les signaux d’alarme. Des parents de Bizzelle, on en rencontre tous les jours. Déchirés par leurs propres problèmes, n’offrant que leur chair en lambeau, en guise de bouclier pour leurs enfants. Et si le père avait fait fi de son honneur patriarcal ? Et s’il avait écouté les supplications de sa femme ? Et s’il ne l’avait pas donnée en mariage aussi jeune et surtout à un homme dont même le meilleur ami n’en voulait pas comme beau-frère ? Ce roman est la preuve absolue que l’on ne retient pas un homme avec un ou des enfants ; une preuve qu’il y a une différence entre intelligence et sagesse ; une preuve que l’on peut se relever de toute situation, si l’on y met une bonne d’insoumission.
Je félicite Bizzelle La Fortune pour le courage qu’elle a eu de coucher son intimité sur papier, livrant ainsi une partie d’elle que seule sa famille gardait jalousement. Je ne manquerai pas de lui faire part des quelques questions qui me taraudent sur le plan de l’édition de ce roman. Soyons des insoumises et même des insoumis à travers la lecture, car lire des livres délivre.
Ce livre est disponible auprès de Bizzelle La Fortune, au prix de 5000 FCFA.
Professeur de français, Officier des Palmes Académiques, Josée Méli Ambadiang est passionnée des belles lettres depuis sa tendre jeunesse. Après plusieurs productions de genres variés dans des ouvrages collectifs, cette chrétienne engagée dans la société civile s’est découverte une âme de critique littéraire et d’écrivaine.
Très Sollicitée souvent dans la relecture ou l’analyse des textes, elle a obtenu les prix FESTIFOUS 2022, APEL 2023, et FESTI 7 2024. De plus, elle a publié en 2022, Les Perles de la nuit puis Les Perles de la cité qui célèbrent respectivement l’identité, l’amour ou la résilience et les valeurs républicaines, des recueils de poèmes qui ont balisé la voie vers le Prix de l’Excellence 6FLAG en littérature, au Gabon, en 2024.
RÉHABILITATION DE LA BEAUTÉ DU SIMPLE ET CARTOGRAPHIE DE L’AMITIÉ.
La nomenclature générale de l’écriture des temps actuels met en scène les écrits de vie et de guerres de toutes sortes, qui consacrent l’ego et les tendances hégémoniques multiples. Je peux me permettre d’appeler cela l’écriture du complexe et je me refuse d’en citer les auteurs (aujourd’hui nous nous focalisons sur les auteurs du jour). Ma lecture du recueil de poèmes collectif Leschansons d’Angongué a été saisie par l’inscription, presqu’aux antipodes du tableau sculptural sus-mentionné, de la communication poétique sur la réhabilitation de la beauté du simple et la cartographie de l’amitié. Ce sera, il me semble, le leg perpétuel de Anne cillon Perri, mis en valeur par sa co-présence à Ele Memvouta, dans le texte qui nous rassemble ici en ce moment. Trois stations dessinent l’itinéraire sémantique du recueil à mon avis : un procès de la modernité, une inscription de l’enracinement-détachement et un manichéisme ontologique vitalisant.
I- Du procès de la modernité.
L’unité sémantique d’ensemble du texte se construit autour du voyage. Elle donne l’impression d’un appareillage à la modernité, simplement admise ici comme l’actuel, ou comme phénomène de mode. Mais c’est pour en montrer un pan de construction inactuel. Le voyage est doublement endogène. Il désacralise la ville comme haut lieu de l’épanouissement, et consacre le bourg – le village – espace de rencontre avec soi et soit même et avec les autres. Le texte dit: « Nous sommes venus/ Rincer nos âmes polluées par la ville/ Et coudre nos corps sur la tranquillité/ Qui ourle la calebasse que tendent les ancêtres » ; « Ce soir les tam-tams/ les tambours/ en forêt/ sur les bordures/ de la verdure toussent leur dictature/ contre la vénalité taillée sur la modernité ». PP42, 44. La ville est ici image de la désintégration, de la claustration jusqu’à la castration de l’être.
Conséquemment, le poème souffle un vent de (re)connexion au minéral et de (re)trouvaille(s) de soi et de(s) l’autre(s), tant le texte proclame la terre native et l’essentialité de la fraternité, sans faux semblant! Angongué est une terre de surgissement du bonheur, un lieu mythique d’aspiration à la joie, une carte postale offerte au monde. C’est le lien qui résiste au péremptoire de l’individualisme : « En cette contrée de douceurs sauvages,/ Le murmure du fleuve se fait ordalie/ De l’appel à l’attouchement./ La Lobo énonce la mystique du métissage./ Ville et campagne/ Roche-bijoux et pique-nique de béatitude/ Ont choisi de s’accoupler. » P100. Les sens sont appelés au banquet. La vue, le toucher, le goût se font porte d’entrée dans l’essentiel, loin de l’hyperactivité et du caractère cérébral qu’impose la vie citadine. Ici ce n’est plus je pense donc je suis; c’est je sens donc je suis; donc je vis !
Et pour incruster cet être-au-monde renouvelé, les poèmes de Leschansons d’Angongué disent le dépit de l’ici (la ville) et le désir du là-bas (l’ailleurs qu’est Angongué le village), en transmutant le support du poème de la page à l’espace géographique concret. Désormais Angongué est un poème apéritif : « Angongué,/ À la simple évocation de ton nom (…)/ Mon corps s’emplit de sensations (…)/ Et mon cœur danse la transe [des] émotions. » P117, une métaphore du dépaysement merveilleux : « Et comme une irrépressible pulsion,/ Seule s’ouvrait la soupape, L’équerre des vents/ Je pris la route de l’évasion/ Le long de la sente ferrugineuse d’Angongué/ Dessus sa cuirasse, palpitait le pouls du rêve.» P29. C’est un exotisme de la fascination pour le terroir qui se dessine ainsi, avec pour horizon probable une idée de fixation ontologique.
II- De l’enracinement et du détachement.
La (re)considération du lieu natal, dans le recueil de poèmes Les chansonsd’Angongué se configure en trois mouvements. Le pouvoir de suggestion du lieu ombilical dont la stature relève de la fécondité : Angongué est source, les lecteurs et les actants dans le texte s’y « sont trémoussés/ Frappant la terre séculaire/ De pur nectar patrimonial ». P110 ; Angongué est cathartique, « Angongué a posé sur mon âme en peine ses langes/ Dans les contreforts de ses arbres/ Je me suis vautré tel un enfant éperdu/ Puisant dans sa main, l’eau sombre de la Lobo ». Angongué est leg et héritage : « Je suis inséminé par toutes les fécondités du large/ toutes les germinations ont pris possession de mon corps » ; « Angongué a donné une main ferme à Guientsing/ Et le pays retrouve le chemin perdu des étoiles/ Je suis maintenu à hauteur incorruptible de l’héritage » PP 59-60. Les textes inspirés de l’ouvrage dans le méridionale comme lieu foetale poétisent les instabilités nombreuses que sont la fragilité de l’être ( son insoutenable légèreté pour emprunter à Milan Kundera la belle formulation), l’instabilité émotionnelle qui l’entraîne au mal de vivre et au vague à l’âme et le tragique qui ballote entre les innombrables inadéquations à lui-même, à la société et au divin.
D’où le recours des poèmes à une spiritualité, aux figures tutélaires incantées et à la liturgie jubilatoire. Les célébrants dans le texte tissent des passerelles humaines à l’aide de la musique, de la danse, pour conjurer le mal et assiéger l’immortalité : « Il est temps de puiser sa portion de l’éternité/(…) Je brise le cœur de pierre/ Que l’engeance malsaine s’évertue/À substituer à ton cœur en d’or », PP50-51. Le tam-tam et les tambours jonchent les prises de paroles d’auteurs le long du texte.
En même temps que se fait l’enracinement dans le limon patrimonial, le vent du large se détache de chaque prise de parole, à une discontinuité féconde du lien entre les actants dans le texte, pour dire l’imprenable solitude de l’être. C’est une solitude nécessaire au renouvellement des voeux et à l’attachement métaphysique, pour atteindre la totalité si cher au caractère intégral de l’homme: « Je fantasme l’éternité/ près du brasier de mes ancêtres angonguéens/ Là où l’imaginaire conjoint le plausible et l’impossible/ Par le féerique alliage des utopies » P74. Le poète reste ainsi acquis à la bipolarité essentielle pour habiter le monde avec Hölderin, de façon poétique: « À l’intersection du visible et de l’invisible/ Du clair et de l’obscur du sacré et du profane/ Du mythe et de la réalité/[parce qu’] il y a un espace trouble qu’habite le poète », nécessairement tragique pour qu’enracinement et détachement deviennent éléments structurants du beau et du simple.
lll- Du substrat d’un manichéisme (re)vitalisant.
En lisant Les chansonsd’Angongué, il est difficile de passer outre les éléments oppositionnels, en surface, que sont le jour et la nuit. En y appliquant une lecture déconstructiviste, on peut lire une survalorisation de l’élément le moins attractif de cette binarité: la nuit. Tandis que le jour écrase les paysages humains, « le soleil était à son zénith/ Le vent des sylves n’en était/ Que plus intense et l’injure/ plus blessante ». P34, « la nuit luit de l’inoui/ Et brille de la mutité des galets » P17, c’est-à-dire que la nuit est lieu de visitation de la mémoire torturé de l’être et en même temps le lieu de l’épandage du don.
Cette dualité de la nuit noire et blanche, c’est-à-dire sans ou avec astre, s’ouvre sur la blessure (la balafre) de l’être : « j’habite le chemin de sa mémoire/ Et toute la clarté ésotérique de ses nuances/ La nuit agite le silence sous l’arbre/ D’une diaspora vaguement occulte/ Il y a dans cette foule un je ne sais quoi de moi » P87. La nuit, les poèmes exhortent à s’ouvrir à elle, pour éviter un nombrilisme malsain : « Entendre, pressentir seulement de loin,/ La nuit du chaos,/ Vibration de la chose innombrable./ S’ouvrir de partout,/ Au double acte de pénétration et de résistance » P22. Parce que la nuit est propice à la rencontre de l’essentiel et du vrai de soi, sa « mythologie » P49 est semaille de la créativité, gage de l’immortalité de l’être.
C’est la raison pour laquelle ses contours s’aplanissent sous les plumes en présence, en une splendeur vespérale propice à une joute vivifiante : « Il fallait le faire [affronter la nuit] pour redonner/ Au palmier la splendeur vespérale de ses causeries/ Avec la lune avant que/ N’arrive l’horizon avec/ Sa toile dentelée de suie ». Le manichéisme duel s’effrite ainsi pour laisser place au soir, au lieu de (re)conciliation de soi avec soi-même et avec les autres, musique en fond sonore, amitié en bandoulière et paix intérieure acquise : « Ce soir les tam-tams/ les tambours d’Angongué/ réconcilient l’homme avec lui-même/ tracent la trajectoire nouvelle indélébile/ le regard vierge/ devant structurer désormais l’avenir », P45. C’est l’unique passerelle de l’amitié.
Mesdames et messieurs, soyez les bienvenus au bal des sept collines, cette piste de 148 pages qui a paru chez L’Harmattan Cameroun en 2023.
Grégoire NGUEDI, l’auteur du roman « Le bal des sept collines », qui nous a réunis le 29 novembre 2024 à la Fondation Tandeng Muna, était déjà l’auteur de cinq romans ; une fièvre d’écrivain qui a fait exploser le thermomètre en 2010, avec son premier roman intitulé « La destinée de Baliama ».
« Ignorants que vous êtes (…) le cameroun ne remportera jamais la Coupe d’Afrique des Nations à domicile, que ce soit dans le nouveau stade d’Olembé ou dans le grand stade qui jusqu’à ce jour, souffre d’avoir un nom variant. Des fois, on l’appelle stade de Mfandena ou stade Omnisport, d’autres fois, c’est le stade Ahmadou Ahidjo, encore d’autres fois, c’est le stade Paul Biya. Quel est finalement le nom de ce stade ? » P.16
Lewis-Henry, le personnage principal de ce roman, était stupéfait lorsqu’il entendît cette phrase, cette nuit-là, alors que le Cameroun, et Yaoundé en particulier, était excité à l’idée d’organiser la Coupe d’Afrique des Nations 2019. Et comment ne pas être pris de stupeur, quand une telle affirmation était lancée là, au Bar des champions, cet espace de réjouissance implanté face au stade sans nom fixe et dans lequel l’effervescence de la Coupe d’Afrique des Nations à venir était particulière ? Comment ne pas l’être, quand celle-ci était dite par cette vieille femme, Iwam Minga, cette centenaire dans son expression française soutenue, cette femme que la vie avait rendue acariâtre, cette femme qui était en colère contre tous, cette femme qui réclamait justice à la suite de son père, pour sa famille, depuis des décennies ? Comment ne pas l’être quand chaque férue de football espérait que la coupe porte le nom du Cameroun afin de laver la honte de l’édition de 1972 ?
Ce soir-là, Lewis-Henry, jeune et bel homme, ne voulait que deux choses à son arrivée au Bar des champions : se saouler la gueule et convaincre une belle de partager sa nuit. Il était le mouton noir de sa famille et avait l’impression qu’il n’était à sa place nulle part. Il repéra une belle, mais avait l’impression d’essayer d’attraper un silure. Les minutes qui passèrent lui donnèrent l’impression que les énergies réunies n’étaient pas d’humeur à la rigolade. Iwam Minga confirma ses appréhensions assez vite : lestade sans nom fixeest sous le joug d’une malédiction ancestrale et le pays n’y remportera jamais une competition majeure, sauf réparation. Cette déclaration et l’explication des faits que vous lirez de la page 16 à la page 24, troublera Lewis-Henry au plus haut point. Il décide d’en savoir plus le lendemain.
Le lendemain, malheureusement, il ne retrouve pas Iwam Minga ; heureusement, il revoit son silure de la veille, sa belle à la « cambrure insolente », comme vous le lirez à la page 13. Sa Belle s’appelle Afiri Amvoue, elle est doctorante en histoire et ses travaux l’obligent à étudier l’histoire de Yaoundé, obligation qui l’a conduite à côtoyer Iwam Minga.
Par la force de la conspiration et l’espièglerie de la vieille femme, les destins de Lewis-Henry et de sa Belle seront scellés. Leur amitié va peu à peu se construire et attiser l’intérêt des parents de Lewis-Henry, lui qui n’avait toujours comme amies que des filles à la tête vide.
Au-delà des recherches académiques d’Afiri, ils vont se lancer à la quête de la vérité sur le courroux d’Iwam Minga ; d’autant plus que l’organisation de la CAN 2019 avait été effectivement reportée et que des menaces d’annulation planait comme de milliers d’épées de Damoclès.
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi on appelle la capitale politique « Ongola » ? Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi on l’appelle « La ville aux sept collines », quand on sait qu’elle en compte plus de sept ? Connaissez-vous l’histoire des noms de ses quartiers ? Connaissez-vous la provenance du nom « Yaoundé » ? Rassurez-vous, ces mêmes questions, notre couple d’enquêteurs les avaient à bout de cervelle.
Aidés de la documentation en leur possession, ils entameront leur enquête au quartier Briqueterie, lieu d’habitation de Afiri, où se mêlent grande pauvreté et grande richesse, où le « vivre ensemble », tant clamé aujourd’hui, est un mode de vie. « Dans ce quartier, tout le monde jonglait entre les différents patois ou langues ; ainsi, on passait souvent et sans transition du bamoun à l’ewondo, du Wolof au Haoussa (…) Le vivre ensemble était une réalité. », lira-t-on à la page 83.
Du quartier dit Mvolyé à Olembe, ils n’auront de cesse d’être étonnés face aux révélations des Anciens. Yaoundé prendra une autre couleur à leurs yeux et des évidences de diversités selon les quartiers seront comme des lumières au bout de leurs nez. Leurs esprits seront éclairés sur les combats des pionniers de la cité politique comme TSOUNG MBALLA ou encore OMGBWA BISSOGO ; sur le nom originel de Yaoundé que vous découvrirez à la page 47 ; sur la véritable influence de la colonisation dans le changement des dénominations ; sur la chronologie des constructions des premiers édifices majeurs ; sur l’attribution des noms de quartiers ; sur le pourquoi « Ongola » – qui signifie en français la barrière ou la clôture – dont vous lirez la symbolique à la page 64 ; et la liste n’est pas exhaustive. Mesdames et messieurs, Je meurs d’envie de vous révéler toutes ces belles découvertes que j’ai faites en lisant « Le bal des sept collines », mais alors, le bal s’arrêtera là… La lecture vous en dira donc plus.
L’amour, les guerres tribales, la colonisation, la tradition, l’abus de pouvoir… sont autant de thèmes exposés dans les 21 chapitres de ce roman. Mais surtout, l’auteur met en exergue la déculturation chronique qui anime les populations de la cité politique et même du Cameroun en général. Car, en réalité, Iwan Minga n’en avait cure du football, elle désespérait de voir des jeunes qui s’intéressent à leur passé, pour mieux appréhender le présent.
Lire ce roman rend son lecteur privilégié. Privilégié d’apprendre des notions enseignées dans aucun livre d’histoire scolaire.
Loin du formalisme des essais, l’auteur nous a offert deux personnages jeunes, deux personnages prêts à être ce Fer de lance de la nation, des jeunes qui comprennent que connaitre son histoire est le commencement de la vraie vie, pour paraphraser l’auteur. D’ailleurs, le nom ewondo Afiri Amwoue qui signifie littéralement « l’amitié de confiance / l’amitié sûre », caractérise bien la jeune dame qui ne ménage aucun effort pour instaurer confiance et assurance auprès de Lewis-Henry, au cours de leurs enquêtes à travers les sept collines.
Lewis-Henry, autrefois fier de ce prénom d’anthropologue célèbre, qui lui donnait une certaine importance, lui, l’enfant des beaux quartiers, a désormais honte de le porter, même si ses origines à lui sont à des centaines de kilomètres de Yaoundé. Il se sent un autre homme, il se sent utile, il se sent désormais réellement porteur de la mission de reconciliation d’Iwan Minga et porte parole auprès des jeunes, pour qu’ils s’imprègnent de leur histoire et soient plus respectueux des éléments qui les entourent.
Nous ne pouvons que saluer le travail de recherche de l’auteur et le glossaire qu’il a offert tout au long du roman, permettant ainsi de rendre à la littérature son authenticité, sa diversité, son ouverture au champ des possibles des lecteurs. Et puisque « Qui dit merci en redemande », nous espérons, à travers ses prochains livres, en apprendre des autres villes.
Pour arriver à ce changement chez Lewis-Henry, la femme joue un très grand rôle. La vieille Iwam Minga qui le choisit malgré lui pour participer à cette mission, sa mère qui resserre ses liens avec Afiri, qui, elle-même, le pousse dans tous ses retranchements en faisant éclore en lui le fils que la société attendait. On a l’habitude de dire que « La femme est la mère de l’humanité » : il ne s’agit donc pas seulement de maternité, mais de grandes influences et grandes décisions dans le monde, depuis la nuit des temps.
La page 18 nous dit : « Pour construire votre présent et rêver d’un avenir digne, faites, de temps en temps, un tour dans le passé et essayez de le comprendre. » Mesdames et messieurs, acheter ce livre constituera, j’en suis sûre, l’un des meilleurs investissements que vous ferez cette fin d’année, car la culture n’a pas de prix ; encore plus en ce siècle qui va vite, trop vite.
L’auteur a pensé à tous les publics. Pour les plus jeunes – et même les adultes, une bande dessinée de 53 pages découlant du livre est disponible : « Le trésor des sept collines » ; pour apporter des éléments qui ne figurent pas dans le livre, il a produit une frise chronologique de la ville ; et pour resserrer les liens familiaux ou amicaux, un jeu de société portant le nom originel de Yaoundé. Il s’agit donc d’un projet dynamique d’apprentissage par le loisir. Et ça tombe bien, les fêtes de fin d’année approchent, achetez des exemplaires auprès de toutes les librairies L’Harmattan et offrez-les à vos proches, car la lecture de ce livre délivre.
Le mot « akomaya » vient du verbe fang « a kom » qui signifie « façonner ». L’akomaya est une « chose » qui façonne le destin des hommes. Celui qui la possède devient généralement riche, très riche. Tel est le cas de Tsira BEYEME, l’un des personnages de ce roman. Ce dernier, à l’approche de sa mort, confie son akomaya à Akoma, son fils. Comme son père, il est destiné à être un homme important, grâce à l’« akomaya ». Mais il n’en est pas le destinataire final. Au moment venu, il devra transmettre cette « chose » à son jeune frère, conformément au vœu de son père…
Ce récit qui se déroule dans un pays africain imaginaire, met en lumière deux voies vers la réussite, régulièrement opposées : la voie mystique et la voie académique. En prenant pour prétexte d’écrire sur « l’akomaya », Daniel MENIE BENGONE, au fil du texte, nous livre une prose sur des sujets universels : l’amour, le mariage, la mort, la jalousie ou la politique. Ecrit dans un style classique et simple, ce roman sera parfaitement lu et compris par des adolescents. Les passionnés de culture africaine y découvriront de nombreux proverbes.
Daniel MENIE BENGONE, auteur.
Daniel MENIE BENGONE est Magistrat et déjà l’auteur d’un essai qui aborde un chapitre du contentieux administratif gabonais : Le recours en déclaration d’inexistence devant les juridictions administratives gabonaises. Il a paru à Dakar, chez L’Harmattan, en 2019. Il nous invite aujourd’hui à lire son premier roman de 158 pages : « AKOMAYA, un destin pour deux hommes », qui a paru chez L’Harmattan en septembre 2024 et qui a bénéficié d’une préface d’Antier ONDO.
Ce roman est vendu à 17 euros et 13.000 FCFA.
Il est disponible à ces points :
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Librairies L’Harmattan France et Afrique
Libreville ✓ la Maison de la Presse (vendu ici à 17.000 FCFA) ✓ la Librairie de l’Université Omar Bongo ✓ la Librairie papeterie le Savoir (Rond Point de Nzeng Ayong).
Il semble de plus en plus complexe, voire risqué, de définir ou identifier l’écrivain africain… Le siège subi par le récent Goncourt et la suggestion de lui préférer le récipiendaire du Renaudot laissent dubitatif, quant à la capacité d’une certaine Afrique littéraire à se reconnaître…
Chacun parle de l’Afrique comme d’une valeur, martelant que seules les plumes qui la portent sont dignes d’être célébrées, dignes de ce continent aux ressources littéraires intarissables de cette planète… Pourtant, l’unanimité n’est pas acquise pour ce qui est de 𝑞𝑢𝑖 e𝑠𝑡 𝐴𝑓𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛… Allons explorer quelques points, pour mieux comprendre…
𝑪𝒐𝒎𝒎𝒆𝒏𝒕 𝑜𝑛 é𝑐𝑟𝑖𝑡 𝑙’𝐴𝑓𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒…
Qui n’a pas son idée à lui de cet eldorado… Certains en écrivent les opportunités, d’autres les heurts, et on en voit de plus en plus écrire leur rêve de cette terre qu’ils veulent pour leurs enfants… Tout cela se mélange et construit des perspectives qui accroissent autant le talent présent que le génie à venir… Le génie n’est-il pas un produit de talents… Cependant, le discours va-t-il dans le sens de l’Afrique, ou le texte vise-t-il à offrir du continent-mère une image terne ou flétrie… À analyser…
D’où 𝑜𝑛 é𝑐𝑟𝑖𝑡 𝑙’𝐴𝑓𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒…
Voici ce qui inspire le plus de noms autres qu’élogieux… « collabo » « vendu » « lèche-botte » « bounty » » de service »… quand on n’écrit pas depuis le continent ou quand l’éditeur n’en est point… Et les Prix littéraires ne savent qu’empirer les choses, tant ils se distinguent eux-mêmes par l’inconstance de leurs chartes… Mais là est vraiment peu de chose, puisqu’en définitive chaque promoteur fait ce qu’il veut… Le public n’a qu’à ignorer ce qui lui est absurde… s’il en est arrivé là…
𝑸𝒖𝒊 é𝑐𝑟𝑖𝑡 𝑙’𝐴𝑓𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒…
Depuis, l’Afrique voit courir, dans ses bibliothèques et librairies, de la Littérature africaine proposée par d’autres races… Parfois des textes qui disent si bien le continent-source, bien souvent mieux que ceux qui en sont les enfants… L’Afrique, dans cette configuration, n’est-elle pas aussi la mère de ces enfants qui l’adoptent… Toute plume qui apporte son soutien à l’Afrique en l’écrivant dans son authenticité n’est-elle donc pas elle aussi une plume africaine… Et l’Afrique, notre mère, s’enorgueillit de ces plumes qui œuvrent à faire éclore d’autres plumes 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑢𝑛𝑒 𝐿𝑖ttérature 𝑑𝑦𝑛𝑎𝑚𝑖𝑞𝑢𝑒…
𝑪𝒐𝒎𝒎𝒆𝒏𝒕 𝑜𝑛 𝑙𝑖𝑡 𝑙’𝐴𝑓𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒…
Aucune forme d’extrémisme ne construit l’épanouissement… Ce n’est pas en Littérature que le miracle se produira… Il faut tenir le livre par lui-même et non par ce qu’on pense de son auteur, de son origine, de son éditeur ou de son exil… Si on accepte chaque Afrique portée par chaque Africain, il n’y aura plus un seul livre crédible sur le continent… Alors allons à la rencontre de nous-même quand on va vers le Livre, loin de l’idée d’aller révéler à l’auteur qui il est… Il ne le sait que trop bien… Aujourd’hui, on ne lit plus l’auteur, on cherche le défaut ou la qualité de l’individu…
Alors, quel auteur africain es-tu… Que cette question s’éteigne en toi pour te faire le reflet, l’action de ta pensée…
Aujourd’hui, plus que jamais, je célèbre l’encre d’Afrique… Plus celle qui s’y enracine et fièrement la porte que celle qui en naît et tristement la déporte…
Avec une plume qui s’arrête sur chaque détail pour apporter pleine exploration des contextes au lecteur, Pierre Sonore DJIOGUE invite à une lecture ouverte et décomplexée. Les évènements suivent leur cours sans lourdeur et se succèdent dans le naturel de leur condition. Bien concentré sur le paysage de son roman, l’auteur ne s’encombre pas de formules qui pourraient distraire le lecteur, car il tient à ce que ce dernier en tire le maximum de plaisir possible.
Il est question, dans ce livre, d’une enquête sur trois individus de la rue, enquête menée par Joël Nima, chômeur-débrouilllard qui s’érige en journaliste – de façon quelque peu accidentelle – à la connaissance des destins misérables des garçons de ladite bande, sans se douter que cette aventure nouvelle pour lui alors, et dans laquelle il a mis – sans le vouloir – tout son cœur, donnera un joli coup de pouce à son projet de reportage jadis rejeté par l’état, car beaucoup trop abstrait, lui a fait comprendre la Directice Générale des Projets de Grande Envergure.
D’entrée de jeu, j’ai trouvé le roman sérieux, comme je l’ai dit dans un commentaire récent. Et sérieux, pour moi, c’est le travail de la phrase : son élégance, sa tournure, le choix des mots, leur justesse, leur euphonie… Et généralement, au mordu de lecture, au véritable lecteur je veux dire, il ne faut pas plus d’une page pour juger le dégré d’implication de l’auteur dans son texte ; car le recours a la facilité, les supercheries heureuses, les clowneries de langage, sont toujours aussi visibles comme une girafe au milieu d’une troupe de moutons. Mais Anicette Bilé Sembo, elle, cherche l’art et la manière, jusqu’à en avoir le style maniéré. Elle va à l’essentiel, s’autorise très peu la digression (en tant qu’écrivain, je suis tenté de le lui reprocher, même si, il faut le dire : ce n’est pas l’affaire de tout le monde), et donne, au travers des introspections du narrateur Joël Nima, une grande liberté interprétative sur ce qui va se passer ou sur ce qui a déjà eu lieu. Et cela a été pour moi l’élément le plus intéressant du roman, puisqu’on a l’impression qu’on l’écrit en même temps qu’on le lit, ce qui fait croire à une écriture naturelle, rien de farfelu ou d’alambiqué donc, du point de vue des événements, en ce qui me concerne.
Maintenant, je vais m’attarder sur la description.
Dans ce roman qui se passe dans la rue, je n’ai, en toute sincérité, pas vraiment senti la rue : les rigoles, les déchets ; ni même le type d’accoûtrement que portaient Almoyan, Jeffe et Clarke. Pour Almoyan, je sais juste de lui qu’il est volubile, qu’il n’aime pas être interrompu ; et des deux autres, qu’ils semblent se situer entre douze et quatorze ans, et que l’un d’eux est bègue, ce qui m’a donné m’a donné l’impression d’avancer avec de simples prénoms, plutôt que de véritables personnages reconnaissables entre mille -du moins, dans la fiction romanesque-, puisque je ne suis, à aucun moment, parvenu à me les figurer, même si la description, nous le savons tous, n’est pas le seul moyen de rendre un personnage unique. J’y reviendrai.
La description de l’émotion n’a pas été dosée par moment comme il le fallait, à ma lecture.
Exemples : P27 où la tante de Joël le traite de chômeur : « Je me rappelle que cela m’avait choqué au plus haut point. Mais comme c’était la sœur unique de mon defunt père, j’ai quitté le salon sans mot dire, mais le cœur chargé de larmes.» superbe personnification pour montrer la blessure intérieure, mais qui, malgré sa belle envolée lyrique, ne touche pas comme ça l’aurait pu avec plus d’insitance.
P35 où Almoyan raconte son histoire : « Almoyan raconte son histoire et, on a l’impression que sa voix s’éteint. » Almoyan doit beaucoup souffrir, vu l’expression faciale avec laquelle il parle de son vécu. J’aurais aimé voir une interprétation de cette voix qui s’éteint. Sans ça, la poids de son vécu semble banal, léger, voir insignifiant.
P50 où Joël Nima veut partir, agacé par Almoyan : « Je m’apprête à me lever et à remballer mon dictaphone lorsqu’Almoyan me saisit par le bras. Il y a dans ses yeux un voile de tristesse. Lorsque j’y repense, je me dis que c’est ça qu’on appelle l’humain. Difficile à définir, mais je suis convaincu d’avoir vu l’humain dans ce regard calme.» Almoyan est triste, c’est une certitude. Mais je trouve ses émotions bafouées du revers de la main, ou du moins, plus voilées qu’elles ne le sont déjà.
Il y a aussi cette comparaison de la P108 : « La désagréable vérité me menace comme le bout d’un fouet.» Je ne l’ai pas aimée, car il est clair que les deux réalités ne dégagent pas la même puissance pour être jugées analogues. Le fouet menace : c’est la peur d’une douleur passagère. La désagréable vérité menace : c’est la peur d’un regret qui peut durer toute la vie. Je trouve ainsi une grosse dissonance entre les deux.
En lisant Almoyan, on se rend très vite compte du « sentiment paradoxal confiance-méfiance » de Joël Nima vis-à-vis de la bande, ce qui peut le rendre tendre et affectueux à certains moments, et puis, à d’autres, fou et fin connaisseur de la loi, à cause d’un détail négligeable ou d’une idée toute faite. Donc ses humeurs ne sont pas stables, soit. Cependant, quand notre reporter fait ses crises à Almoyan, tout en lui rappelant que la place de ces enfants n’est pas dans la rue, ou même dans de simples échanges, le langage est beaucoup trop soutenu, donnant lieu à de la condescendance (plutôt que de la l’empathie vis-à-vis de la condition d’Almoyan), et à un sentiment d’héroïsme à l’endroit de Jeff et de Clarke. Et là, on rentre dans le triangle de Karpman (persécuteur-victime-sauveur). Joël Nima veut nous faire croire, par ses suppositions du début, qu’il est superman, et que le pauvre Almoyan est le bourreau de ces pauvres enfants, lui qui, pauvre vendeur de fruits seulement, n’a fait que sacrifier une partie de sa vie pour s’occuper des enfants en pleine fugue.
Le défaut le plus patent que je trouve chez Almoyan, c’est qu’il veut faire preuve lui aussi de pédantisme, comme ses études d’anthologie le lui permettent, bien que j’aie l’impression que c’est plus pour se mettre sur le même piédestal que Joël Nima. En tout cas, ça ne l’excuse pas.
En parlant de s’occuper de beaucoup d’enfants refugiés Derrière les collines, de quoi se nourrissaient-ils ? Que cultivait le vieux ? Parce que faire dire à Almoyan « tout ce qui se mange », c’est un peu trop facile, Mme Sembo. Aussi, je n’ai pas grande idée de l’endroit « Derrière les collines ». Combien d’enfants regorgeait cet endroit ? Les enfants réussissaient-ils à manger tous les jours ? Avaient-ils bonne mine ? Encore une fois, c’est aisé pour Joël Nima de dire qu’ils « formaient une famille », juste parce qu’on lui a reservé un accueil chaleureux. Et là, subitement, l’apprenti juriste s’est éteint. Il a perdu de son objectivité. Une objectivité qui, au fil de l’histoire, revient çà et là d’un coup de tête, ou à cause d’un soupçon tout bête, comme j’ai dit plus haut.
Et puis, le vieux qui a donné le fond de commerce à Almoyan, pourquoi ne lui a-t-il pas donné plutôt des produits à vendre ? Ça aurait évité de se poser la question d’où il l’a pris, cet argent, puisqu’on ne sait pas exactement ce qu’il cultive, ni si il vend ces produits. Et qu’est-ce qui explique qu’il n’ait pas la main dure comme les cultivateurs ? Est-ce lui qui cultive encore malgré son vieil âge pour nourrir des enfants qu’il ne connaît pas, ou qu’il se plaît juste à les voir former une « famille » ? Un code sans suite.
La voix
Je crois tout de même que, pour plus de crédibilité des personnages, l’auteure aurait dû attribuer à chaque personnage, une façon unique de parler. Là, j’ai l’impression que tout le monde est super intelligent, du moins, dans la façon de s’exprimer. Un langage très raffiné, des inversions sujet-verbe. Cela donne parfois à penser que c’est la même personne qui parle. Pourtant, chacun a une histoire. D’ailleurs, le fait de cotôyer tout le temps des enfants de la rue, analphabète pour la plupart, aurait dû biaiser un tant soit peu cette élégance dans leur façon de parler, s’il en eût eu. Et dans cette même lancée, je trouve Almoyan mièvre par moment dans ses répliques. Je ne sais pas si c’est voulu de la part de l’écrivaine, ou juste pour montrer qu’il tient à la compagnie de Joël Nima, mais cela l’a plutôt rendu servile et idiot à mon sens ; car il est utilisé, et ne bénéficie de pas de grand chose, sinon que de « la viande grillée ».
Certaines choses sont dites plutôt que d’être montrées
Par exemple le commerçant qui a « fini par ouvrir sa grande boutique » après avoir séjourné Derrière les collines, comment a-t-il fait ? Comment s’est-il débrouillé, sans inspirer aucun parmi ses « frères » ? Ça ne fait plus très famille tout ça, Mme Sembo.
Des prénoms qui n’aident aucunement à l’évolution de l’histoire
Monsieur Rim, monsieur Blaise, madame Dorette, monsieur Blaise, monsieur Micky, monsieur Paul, Justine, Souman, et même tante Ursule (qui m’aurait paru plus utile si sa relation avec Joël fût davantage développée). Ça fait là un paquet de gens qu’on ne connaît pas jusqu’à la dernière page, et qu’on a déjà oublié le lendemain de la lecture.
Les transitions
La fin de certains chapitres est abrupte, notamment le 3. Lorsque Joël Nima appuie sur le bouton : « ON » du dictaphone. Ça ne peut pas s’arrêter là et passer au chapitre suivant ! Les quatres astérix auraient été tolérables, mais ça, par contre, j’avoue avoir eu beaucoup de mal à le digérer.
Introspections, oui, mais un peu trop
Joël Nima réfléchit beaucoup trop, et cela fige la narration à certains endroits. Les choses n’évoluent pas. Peu d’actions se produisent. De plus, ça vient flouter davantage les personnages qui eux ne sont pas si mis en avant dans les gestes ou dans les répliques. Je parle surtout des deux enfants qui sont la plupart du temps mentionnés à deux. Ce qui à la longue ne différencie pas l’un de l’autre, en dehors du fait que Clarke est bègue.
Voilà.
En somme, Almoyan est un roman soucieux non seulement de la réalité, mais aussi des lettres. C’est ce genre de roman qui est à la hauteur des attentes, ce genre de livre qu’on ne trouve presque plus dans notre milieu littéraire, puisque l’ostentation et la soif de gloire sans respect de l’art, sont visiblement entrain de prendre le large. Mais bon, sourions car des auteures comme Anicette Bilé Sembo Auteure nous montrent qu’il est encore possible de trouver dans le lot, des œuvres d’un travail fort admirable. Lisez-le, vous en aurez pour vos sous ; Almoyan est bien ficelé, et donne tant bien que mal à la littérature le respect qu’elle mérite.