
Chaque mois, 15 Pages Par Jour, le club de lecture de ACOLITT, tient une rencontre autour d’un livre afin d’en découvrir les contours, évaluer l’impact direct sur le lecteur et aussi envisager des perspectives pour une meilleure promotion de la Littérature.
Le samedi 09 août 2025 a couvert un nouvel échange, un autre partage d’expériences de lecture. Cette fois, la discussion s’est tenue sur la santé mentale, avec pour contexte d’exploration le roman Libre, toute l’histoire, de l’auteure camerounaise Bibiche KOUND, paru chez ECLOSION à Yaoundé et acheté par les membres du club. La bibliothèque La Maison Des Savoirs a, comme bien souvent, abrité cette rencontre qui a ouvert la réflexion sur l’état réel de la psychologie individuelle et l’éducation dans les familles.
ANALYSE DE L’ŒUVRE
Les huit participants du jour (Ray, Pauline, Audrey, Célestine, Erine, Amina, Audrey B., Laura) ont dans un premier temps exposé leurs diverses émotions au bout de la lecture de ce roman qui met en scène Muna, une adolescente qui va grandir en faisant du silence son cocon, tant elle souffre de violences répétées de la part d’un père qu’elle aime pourtant plus que tout au monde, de viols, de manque d’affection… et plus tard, elle réussira même à rater un mariage qui avait l’air idyllique, inébranlable.
Amina a avoué être allée d’un choc à un autre, car elle ne comprenait pas comment le fruit de l’amour pouvait être une violence qui frôle la haine de son propre enfant. « Muna est battue sans savoir pourquoi », dit-elle encore retournée par sa lecture. Pour Audrey, Erine, Audrey B. et Laura, le roman comporte plusieurs non-dits, des éléments qui auraient permis de se situer un peu mieux au niveau des motivations du chef de famille qui ne bat que les femmes de la maison : sa femme et ses filles. Pour ces lecteurs, un silence lourd continue de les entourer après la lecture, comme si l’auteure avait écrit un roman pour se taire plutôt que pour s’exprimer. Quant à Célestine, Pauline et Ray, parents depuis de longues années, ils ont livré des retours sur l’éducation et surtout l’échec du rôle de la mère de Muna, cette femme qui aurait pu se lever comme Betty Mahmoody, l’auteure de Jamais sans ma fille, 1987, et se battre pour sa fille.

L’écriture accessible permet de ne pas se détacher du texte, ont reconnu les lecteurs du jour. Bibiche KOUND n’a pas cherché à écrire comme l’aurait fait l’auteur artiste conscient d’être artiste ; elle a juste laissé un mal-être intégrer son encre et remplir naturellement ses pages. Selon Pauline, la présidente d’ACOLITT, il aurait fallu un peu plus de courage à l’auteure pour aller cœur de son expression ; mais, comme l’ont soulevé Ray et Célestine, peut-être le fond de l’histoire est encore plus perturbant.
A l’unanimité, les lecteurs ont conclu que le livres d’expériences personnelles peuvent aboutir à ce résultat si l’auteur ne se livre pas à fond, et surtout si l’histoire est toujours en cours dans la vie réelle. Cependant, le relève encore Pauline, il a d’abord fallu évacuer un trop-plein, cette boule qui empêchait l’auteure de respirer à pleins poumons, pour effectivement entamer le chantier de la Liberté.
REPENSER L’ÉDUCATION DANS LES FAMILLES
Ray, comme toujours modérateur de ces échanges littéraires, a soulevé la question de l’attention face à l’autorité. « Les parents ne regardent pas leurs enfants dans les yeux pour les comprendre. Ils n’observent pas l’attitude de leurs enfants, préférant s’en tenir à l’autorité qui est la leur pour asseoir leur influence », a-t-il introduit quand l’éducation est mentionnée. Ainsi, le père de Muna n’est pas conscient de l’amour infini que lui porte sa fille ; et il l’est encore moins de la douleur qu’il lui inflige, des dégâts qu’il cause dans sa vie.
Chaque membre a alors le relais en évoquant des situations personnelles, présentes ou passées. Il ressort donc que Muna n’a pas été protégée par sa famille, d’abord parce que l’histoire de celle-ci demeure dans le brouillard. La question qui revient et ne trouve pas de réponse est : Qu’est-il arrivé à cet homme pour qu’il s’en prenne aussi violemment aux femmes de sa maison ? Les lecteurs auraient aimé en savoir plus sur cet homme et sa femme ; car la barbarie qu’il leur fait subir, n’étant égale qu’à la passivité de cette mère qui ne réagit pas sous les coups, ne trouve pas une explication claire. Ceci a donné lieu à plusieurs appréciations. Célestine pense qu’il a subi lui-même ce type de violence, « Et peut-être de sa mère », renchérit Pauline, raison pour laquelle il ne s’en prend qu’aux femmes. Audrey B., Audrey et Erine se demandent s’il n’a pas reçu comme éducation de soumettre la femme au prix le plus fort pour elle. Des pistes de réflexion s’ouvrent, faisant intervenir des expériences réelles dans la société. Et toutes aboutissent au silence de Libre, toute l’histoire sur le passé de cette famille.
LA QUESTION DE LA SANTÉ MENTALE
La santé mentale arrive donc naturellement sur la table. Et il ressort que Muna n’est pas la seule personne à plaindre. Il se conclut même qu’elle est moins à plaindre que son père qui doit être en proie à des démons surpuissants qui n’entendent pas le lâcher jusqu’à ce qu’il la brise.
Les visages multiples qu’il présente prouvent combien il a cessé lui aussi d’être libre dans son esprit. A l’intérieur il est tyran, tandis que le reste de la société le voit comme un modèle. Son jeu entre visage de haine et visage d’amour ne fait qu’accroître son besoin de martyriser les femmes de sa maison. Il a besoin de cette énergie, malgré lui, pour gérer ses personnalités. La question de la santé mentale chez les hommes, sauf s’ils sont officiellement déclarés fous au regard des incohérences évidentes dans leurs attitudes, n’est presque jamais abordée. Ce serait même une offense. Voilà pourquoi, comme dans la société, c’est Muna qui doit se faire aider. C’est sa mère qui doit se faire aider. Ce sont ses sœurs qui doivent se faire aider. Pour ce qui concerne l’homme, « c’est sa nature, la femme doit juste supporter » ; cela ne traduit-il pas à suffisance un réel problème dans la société.

« Nous sommes tous malades », a affirmé Célestine. Qui ne l’est pas dans ce roman de Bibiche KOUND ? En observant les diverses attitudes, incluant les violeurs, il est conclu que la santé mentale de chacun est affectée. Et pour essayer de répondre à la question du rétablissement de chacun dans sa liberté humaine, les lecteurs du club de lecture 15 Pages Par Jour ont pointé du doigt l’éducation dans les familles. Enseignante de profession, Célestine, l’auteure du recueil de poèmes Ecoute !, a rappelé que les parents ont bien souvent démissionné de leurs fonctions, laissant l’éducation à l’école et aux enfants eux-mêmes.
Des choses simples comme « Je t’aime » « Tu peux le faire » « Tu es beau/belle » « Tu es une perle » peuvent éviter bien des dégâts. Mais la notion de récompense a disparu, ou plutôt on offre des cadeaux comme des coups. Sans raison. L’enfant qui ne comprend pas ce qui lui arrive, comme Muna, est vulnérable dans une société où l’on croise plus de prédateurs que de samaritains. Et le pire arrive toujours. Et très souvent dans le cocon le plus protecteur : la famille.

Au bout de la séance de travail, l’on comprend le silence destructeur dans lequel les victimes comme Muna s’enferment. La voix devient la première issue vers la reconstruction de soi. C’est ainsi que Bibiche KOUND se fait aujourd’hui conférencière avertie, nourrie par le besoin de liberté qui ne sera jamais pour elle un acquis, mais une démarche que l’on observe durant toute sa vie.
Entre émotions vives et espoirs certains, les lecteurs se sont quittés plus de deux heures après le début de la rencontre, satisfaits d’avoir passé un autre moment de qualité. Le livre a reçu la note générale de 6,5/10, car s’il permet de se poser de fortes questions sur l’éducation dans les familles et la santé mentale, il lui manque encore plus de courage pour véritablement sortir du silence. Mais peut-être est-ce au lecteur, psychologue recherché, qu’il faut ce courage pour le sortir du silence.
La prochaine séance se tiendra le 06 septembre 2025 à 12h. Le Tome 1 de Journal d’une jeunesse gaspillée, ouvrage autobiographique dont dix (10) exemplaires ont été offerts au 15 Pages par Jour Bookclub par l’auteur Himins, sera à l’honneur.

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