
S’il y a un fléau dans le monde qui est traité en surface, c’est bien celui des violences conjugales. Les chiffres sont alarmants, mais aucune solution radicale n’est jusque-là adoptée. Les femmes meurent chaque jour moralement, psychologiquement, dans des foyers auxquels elles ont cru ou encore qui leur ont été imposés ; elles souffrent et s’éteignent longtemps avant de perdre la vie.
“Je m’appelle Ndam Raitou et j’ai 36 ans et j’ai tué mon mari, le commandant de Légion Bodo Emmanuel, le 18 janvier 2018 avec son arme, vers 12h, à son retour à la maison. Cela fait de moi une meurtrière ? Oui. Mais coupable ? non.(…)” P.59
« La dernière gifle » est une histoire vraie que l’autrice, Aude Priscylle TONLEU FOKOU, partage dans un récit de 86 pages paru en 2020 aux Editions de Midi.
Cette histoire tragique se passe au Cameroun dès l’année 2003, et est celle de Ndam Raitou, une jeune fille vite devenue l’ombre d’elle-même, qui ne demandait pourtant qu’à être heureuse et voir sa famille et son fiancé heureux. Deux ans après, son fiancé, Djitab, va être accusé injustement de vol. Seule solution pour qu’il ne croupisse pas en prison : Raitou le quitte et épouse le commandant de la brigade de Faldi, celle-là même dans laquelle est enfermé Djitab.
Le pouvoir de l’amour est quelque chose d’inexplicable. Il nous amène à poser des actes qui meurtrissent notre âme en y laissant une jeune pousse de rose, si l’être aimé est sauf et heureux. Raitou va accepter cet échange. C’est alors le début d’un calvaire qui va durer 13 ans.
Avec une mère pauvre et malade, et surtout un cadet qui doit continuer ses études, elle est obligée de vivre son enfer, d’encaisser des coups, quelle que soit sa condition physique, pour que ces deux êtres ne manquent de rien, “Il devenait de plus en plus violent, depuis qu’il avait été nommé commandant de région, je recevais des coups presque tous les soirs.” P. 37
Tenez-vous prêts, il lui était interdit d’avoir des enfants. Tomber enceinte après des viols quotidiens était un affront. Alors, il s’appliquait encore plus à la frapper jusqu’à ce qu’elle perde non pas un ni deux mais sept enfants. Six grossesses dont une gémellaire, envolées ainsi. Vous pouvez imaginer le désarroi de cette femme ; mais l’amour pour son frère était là, il devait continuer ses études ; elle espérait sortir de cet enfer une fois celles-ci terminées, “Je devais me remettre très rapidement, car Alioum avait réussi à son baccalauréat en 2009 et devait venir chez nous (…) Mon commandant avait décidé de lui donner un avenir pour me séquestrer davantage, et il l’inscrivit dans une grande école d’architecture où la scolarité coutait plusieurs millions (…)” P. 40. Oui, elle n’avait pas le droit de l’appeler par son prénom et même, son état psychologique ne lui aurait peut-être pas permis une telle liberté, “Sur un ton irrité et grave comme s’adressant à un vulgaire employé, il me dit que c’était la dernière fois que je l’appelais Emmanuel, c’est ‘‘mon commandant’’ et que son petit déjeuner devait être servi au plus tard à 6 heures.” P.29
La technique que certaines femmes battues adoptent est celle de l’extrême obéissance; elles ne veulent qu’une seule chose, que cessent les coups et toutes les autres humiliations. Notre Raitou est passée par là, elle était prête à tout pour que “son commandant” devienne son époux ou tout au moins qu’il la considère comme un être humain. L’inconvénient ici est qu’en adoptant cette méthode, le bourreau prend plus d’autorité et s’il ne se prenait pas déjà pour tel, se prend pour le dieu de sa victime, “J’étais allée le voir dans la chambre, je lui demandai pardon pour avoir été têtue. Je lui ai dit que j’allais devenir la femme qu’il désirait, que je ne voulais plus d’enfant, j’allais bien prendre mes pilules, et si jamais je tombais enceinte, avant même qu’il ne se rende compte, j’allais me faire avorter.” P. 50
Toutefois, lorsque l’humilité, l’amour et la patience ne suffisent plus, elles prennent enfin conscience. Elles ressentent ce besoin de VIVRE, elles suffoquent presque de ce désir, “Je regardais mon reflet dans ce miroir et je ne me reconnaissais pas.” P. 55
Le pire c’est que, ce regain de conscience ne va presque jamais dans le sens d’une solution à l’amiable. Raitou n’en pouvait plus, elle avait besoin de liberté, et comme une lionne restée trop longtemps encagée et affamée, elle n’a pas hésité à le faire : “ (…) je l’ai regardé droit dans les yeux et lui ai dit que c’était la dernière gifle… et j’ai tiré sur lui.” P. 55
Elle est enfin libre… Non pas physiquement, car elle sera mise aux arrêts ; mais psychologiquement. Elle s’est même permis de savourer une tasse de café, “Je m’étais fait une tasse de café dont je découvrais la douceur des arômes.” P. 10, la liberté n’a vraiment pas de prix. Malheureusement, les viols, les avortements, les coups, ne la tueront pas, elle mourra en prison le 08 février 2020, à cause de l’amour et de l’ingratitude.
Plusieurs textes d’histoires fictives ou réelles comme celle-ci sont chaque jour mis en exergue, mais les cas de violences conjugales demeurent croissants. Faut-il donc rester dans le sillage de l’éternelle plainte ? Cette femme méritait-elle, après 13 ans de torture de divers ordres, d’être écrouée ? Où est la loi lorsque se passent ces actes de torture ? “La même Bible qui a dit : « Tu ne tueras point », a également dit : « Aime ton prochain comme toi-même ». P.85.
L’autrice a tenté, du mieux qu’elle a pu, de sauver cette femme ; mais le mal était là, il était au-delà de cette prison, il était dans sa chair, dans chaque cellule de son corps.
Lu d’une traite – il m’était impossible de faire autrement -, vous recommanderais-je ce livre ? Mon avis est mitigé. Des Raitou, on en croise tous les jours. Et si ce livre, d’une part, leur recommandait de prendre la vie de leurs bourreaux ? D’autre part, serait-il ce livre-là qui aidera au changement et à des lois réellement applicables ?
Une chose est sûre, ces violences doivent cesser.
📖 Vous trouverez ce livre à
- Yaoundé, à la Librairie des Peuples Noirs
- Douala, au kiosque de l’agence Touristique Voyages et à la Librairie Sofia (Akwa)
💰 3500 Fcfa
📲 +237697449082
Pauline ONGONO
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