Il a été lu : ALMOYAN DE ANICETTE BILE SEMBO

Il est question, dans ce livre, d’une enquête sur trois individus de la rue, enquête menée par Joël Nima, chômeur-débrouilllard qui s’érige en journaliste – de façon quelque peu accidentelle – à la connaissance des destins misérables des garçons de ladite bande, sans se douter que cette aventure nouvelle pour lui alors, et dans laquelle il a mis – sans le vouloir – tout son cœur, donnera un joli coup de pouce à son projet de reportage jadis rejeté par l’état, car beaucoup trop abstrait, lui a fait comprendre la Directice Générale des Projets de Grande Envergure.

D’entrée de jeu, j’ai trouvé le roman sérieux, comme je l’ai dit dans un commentaire récent.
Et sérieux, pour moi, c’est le travail de la phrase : son élégance, sa tournure, le choix des mots, leur justesse, leur euphonie… Et généralement, au mordu de lecture, au véritable lecteur je veux dire, il ne faut pas plus d’une page pour juger le dégré d’implication de l’auteur dans son texte ; car le recours a la facilité, les supercheries heureuses, les clowneries de langage, sont toujours aussi visibles comme une girafe au milieu d’une troupe de moutons.
Mais Anicette Bilé Sembo, elle, cherche l’art et la manière, jusqu’à en avoir le style maniéré.
Elle va à l’essentiel, s’autorise très peu la digression (en tant qu’écrivain, je suis tenté de le lui reprocher, même si, il faut le dire : ce n’est pas l’affaire de tout le monde), et donne, au travers des introspections du narrateur Joël Nima, une grande liberté interprétative sur ce qui va se passer ou sur ce qui a déjà eu lieu. Et cela a été pour moi l’élément le plus intéressant du roman, puisqu’on a l’impression qu’on l’écrit en même temps qu’on le lit, ce qui fait croire à une écriture naturelle, rien de farfelu ou d’alambiqué donc, du point de vue des événements, en ce qui me concerne.

Maintenant, je vais m’attarder sur la description.

Dans ce roman qui se passe dans la rue, je n’ai, en toute sincérité, pas vraiment senti la rue : les rigoles, les déchets ; ni même le type d’accoûtrement que portaient Almoyan, Jeffe et Clarke. Pour Almoyan, je sais juste de lui qu’il est volubile, qu’il n’aime pas être interrompu ; et des deux autres, qu’ils semblent se situer entre douze et quatorze ans, et que l’un d’eux est bègue, ce qui m’a donné m’a donné l’impression d’avancer avec de simples prénoms, plutôt que de véritables personnages reconnaissables entre mille -du moins, dans la fiction romanesque-, puisque je ne suis, à aucun moment, parvenu à me les figurer, même si la description, nous le savons tous, n’est pas le seul moyen de rendre un personnage unique. J’y reviendrai.

La description de l’émotion n’a pas été dosée par moment comme il le fallait, à ma lecture.

Exemples : P27 où la tante de Joël le traite de chômeur : « Je me rappelle que cela m’avait choqué au plus haut point. Mais comme c’était la sœur unique de mon defunt père, j’ai quitté le salon sans mot dire, mais le cœur chargé de larmes.» superbe personnification pour montrer la blessure intérieure, mais qui, malgré sa belle envolée lyrique, ne touche pas comme ça l’aurait pu avec plus d’insitance.

  • P35 où Almoyan raconte son histoire : « Almoyan raconte son histoire et, on a l’impression que sa voix s’éteint. » Almoyan doit beaucoup souffrir, vu l’expression faciale avec laquelle il parle de son vécu. J’aurais aimé voir une interprétation de cette voix qui s’éteint. Sans ça, la poids de son vécu semble banal, léger, voir insignifiant.
  • P50 où Joël Nima veut partir, agacé par Almoyan : « Je m’apprête à me lever et à remballer mon dictaphone lorsqu’Almoyan me saisit par le bras. Il y a dans ses yeux un voile de tristesse. Lorsque j’y repense, je me dis que c’est ça qu’on appelle l’humain. Difficile à définir, mais je suis convaincu d’avoir vu l’humain dans ce regard calme.» Almoyan est triste, c’est une certitude. Mais je trouve ses émotions bafouées du revers de la main, ou du moins, plus voilées qu’elles ne le sont déjà.

Il y a aussi cette comparaison de la P108 : « La désagréable vérité me menace comme le bout d’un fouet.» Je ne l’ai pas aimée, car il est clair que les deux réalités ne dégagent pas la même puissance pour être jugées analogues. Le fouet menace : c’est la peur d’une douleur passagère. La désagréable vérité menace : c’est la peur d’un regret qui peut durer toute la vie.
Je trouve ainsi une grosse dissonance entre les deux.

En lisant Almoyan, on se rend très vite compte du « sentiment paradoxal confiance-méfiance » de Joël Nima vis-à-vis de la bande, ce qui peut le rendre tendre et affectueux à certains moments, et puis, à d’autres, fou et fin connaisseur de la loi, à cause d’un détail négligeable ou d’une idée toute faite.
Donc ses humeurs ne sont pas stables, soit.
Cependant, quand notre reporter fait ses crises à Almoyan, tout en lui rappelant que la place de ces enfants n’est pas dans la rue, ou même dans de simples échanges, le langage est beaucoup trop soutenu, donnant lieu à de la condescendance (plutôt que de la l’empathie vis-à-vis de la condition d’Almoyan), et à un sentiment d’héroïsme à l’endroit de Jeff et de Clarke. Et là, on rentre dans le triangle de Karpman (persécuteur-victime-sauveur). Joël Nima veut nous faire croire, par ses suppositions du début, qu’il est superman, et que le pauvre Almoyan est le bourreau de ces pauvres enfants, lui qui, pauvre vendeur de fruits seulement, n’a fait que sacrifier une partie de sa vie pour s’occuper des enfants en pleine fugue.

Le défaut le plus patent que je trouve chez Almoyan, c’est qu’il veut faire preuve lui aussi de pédantisme, comme ses études d’anthologie le lui permettent, bien que j’aie l’impression que c’est plus pour se mettre sur le même piédestal que Joël Nima. En tout cas, ça ne l’excuse pas.

En parlant de s’occuper de beaucoup d’enfants refugiés Derrière les collines, de quoi se nourrissaient-ils ? Que cultivait le vieux ? Parce que faire dire à Almoyan « tout ce qui se mange », c’est un peu trop facile, Mme Sembo.
Aussi, je n’ai pas grande idée de l’endroit « Derrière les collines ». Combien d’enfants regorgeait cet endroit ? Les enfants réussissaient-ils à manger tous les jours ? Avaient-ils bonne mine ? Encore une fois, c’est aisé pour Joël Nima de dire qu’ils « formaient une famille », juste parce qu’on lui a reservé un accueil chaleureux. Et là, subitement, l’apprenti juriste s’est éteint. Il a perdu de son objectivité. Une objectivité qui, au fil de l’histoire, revient çà et là d’un coup de tête, ou à cause d’un soupçon tout bête, comme j’ai dit plus haut.

Et puis, le vieux qui a donné le fond de commerce à Almoyan, pourquoi ne lui a-t-il pas donné plutôt des produits à vendre ? Ça aurait évité de se poser la question d’où il l’a pris, cet argent, puisqu’on ne sait pas exactement ce qu’il cultive, ni si il vend ces produits. Et qu’est-ce qui explique qu’il n’ait pas la main dure comme les cultivateurs ? Est-ce lui qui cultive encore malgré son vieil âge pour nourrir des enfants qu’il ne connaît pas, ou qu’il se plaît juste à les voir former une « famille » ?
Un code sans suite.

La voix

Je crois tout de même que, pour plus de crédibilité des personnages, l’auteure aurait dû attribuer à chaque personnage, une façon unique de parler. Là, j’ai l’impression que tout le monde est super intelligent, du moins, dans la façon de s’exprimer. Un langage très raffiné, des inversions sujet-verbe. Cela donne parfois à penser que c’est la même personne qui parle. Pourtant, chacun a une histoire. D’ailleurs, le fait de cotôyer tout le temps des enfants de la rue, analphabète pour la plupart, aurait dû biaiser un tant soit peu cette élégance dans leur façon de parler, s’il en eût eu. Et dans cette même lancée, je trouve Almoyan mièvre par moment dans ses répliques. Je ne sais pas si c’est voulu de la part de l’écrivaine, ou juste pour montrer qu’il tient à la compagnie de Joël Nima, mais cela l’a plutôt rendu servile et idiot à mon sens ; car il est utilisé, et ne bénéficie de pas de grand chose, sinon que de « la viande grillée ».

Certaines choses sont dites plutôt que d’être montrées

Par exemple le commerçant qui a « fini par ouvrir sa grande boutique » après avoir séjourné Derrière les collines, comment a-t-il fait ? Comment s’est-il débrouillé, sans inspirer aucun parmi ses « frères » ? Ça ne fait plus très famille tout ça, Mme Sembo.

Des prénoms qui n’aident aucunement à l’évolution de l’histoire

Monsieur Rim, monsieur Blaise, madame Dorette, monsieur Blaise, monsieur Micky, monsieur Paul, Justine, Souman, et même tante Ursule (qui m’aurait paru plus utile si sa relation avec Joël fût davantage développée). Ça fait là un paquet de gens qu’on ne connaît pas jusqu’à la dernière page, et qu’on a déjà oublié le lendemain de la lecture.

Les transitions

La fin de certains chapitres est abrupte, notamment le 3. Lorsque Joël Nima appuie sur le bouton : « ON » du dictaphone. Ça ne peut pas s’arrêter là et passer au chapitre suivant ! Les quatres astérix auraient été tolérables, mais ça, par contre, j’avoue avoir eu beaucoup de mal à le digérer.

Introspections, oui, mais un peu trop

Joël Nima réfléchit beaucoup trop, et cela fige la narration à certains endroits. Les choses n’évoluent pas. Peu d’actions se produisent. De plus, ça vient flouter davantage les personnages qui eux ne sont pas si mis en avant dans les gestes ou dans les répliques. Je parle surtout des deux enfants qui sont la plupart du temps mentionnés à deux. Ce qui à la longue ne différencie pas l’un de l’autre, en dehors du fait que Clarke est bègue.

Voilà.

En somme, Almoyan est un roman soucieux non seulement de la réalité, mais aussi des lettres. C’est ce genre de roman qui est à la hauteur des attentes, ce genre de livre qu’on ne trouve presque plus dans notre milieu littéraire, puisque l’ostentation et la soif de gloire sans respect de l’art, sont visiblement entrain de prendre le large.
Mais bon, sourions car des auteures comme Anicette Bilé Sembo Auteure nous montrent qu’il est encore possible de trouver dans le lot, des œuvres d’un travail fort admirable.
Lisez-le, vous en aurez pour vos sous ; Almoyan est bien ficelé, et donne tant bien que mal à la littérature le respect qu’elle mérite.

Marcellin EMACK




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