Les Enfants de la Frontière de Ramat Abadjida : Quand l’âge ne définit plus la raison

Dans notre paysage littéraire africain en constante effervescence, certaines parutions refusent de passer inaperçues : c’est le cas de Les Enfants de la Frontière, une œuvre poignante signée du Camerounais Ramat Abadjida, dévoilée au public ce 09 avril, à l’occasion d’une conférence de presse organisée par les  Éditions Ifrikiya, maison d’édition tout aussi camerounaise.

L’événement qui s’est tenu dès 11h00, la pluie aidant, au Musée Ethnographique et d’Histoire des Peuples de la Forêt d’Afrique Centrale, au Carrefour Elig-Essono à Yaoundé, a rassemblé un public attentif composé de journalistes, d’acteurs culturels, de passionnés de littérature et des hommes politiques, tel que le vice-président de l’Assemblée nationale du Cameroun.


Les Enfants de la Frontière s’impose comme un témoignage fort, ancré dans les réalités contemporaines du continent africain. Pour le montrer du premier coup d’œil, la couverture du livre, sobre et évocatrice, montre une file d’enfants marchant à travers un paysage désertique, suggérant à lui seul l’exil, l’errance et la quête d’un refuge. À travers cette symbolique puissante, l’auteur semble nous inviter à suivre les pas de ces vies fragiles, confrontées aux frontières visibles et invisibles qui redessinent leur destin. En effet, dans ce livre, Boko Haram dicte sa loi ; les enfants ont la parole, pour peindre une fresque mêlée de sang et de sueur, au gré de la chance.

Cette conférence de presse, menée de main de maître par le journaliste culturel Jean Jacques FOKO, a donc été pensée comme un moment d’échange et de mise en lumière d’une œuvre engagée dans un cessez-la-mort dans le septentrion.

Les Enfants de la Frontière donne la parole à Abdel, Amine, Boukar, Moussa, Sékou et Mado… Ils fuient la guerre. Ils cherchent refuge. Ils ont entre 8 et 15 ans, mais leur instinct de survie est digne  d’adultes aguerris. Donner la parole aux enfants… une chose rare qui vient encore souligner l’émotion et le fiction-vrai de ce livre. Ils ne s’agit plus de simples enfants brossés par un narrateur, ils ont des noms, des émotions, des envies, des peurs et même des joies fugaces. Ils ne sont pas seulement six, en eux vit l’espoir des enfants du monde, spécialement ceux vivant dans des zones en situation de conflits. Ils vivent sous l’encre de Ramat Abadjida. Leur soif et leur famine deviennent les nôtres, tellement l’auteur a peint ses mots avec une précision qui guiderait un non-voyant.

Déjà l’auteur de deux livres, il s’inscrit dans une tradition d’écriture engagée et une continuité, où la fiction devient un espace de dénonciation et de mémoire. Expert en paix et sécurité, spécialiste des dynamiques du bassin du Lac Tchad, originaire du septentrion, il nourrit sans hésiter la précision et la profondeur de son récit, lui conférant ainsi une dimension à la fois littéraire et documentaire.

Cette conférence de presse a été le lieu de déceler – à nouveau – une certaine urgence sur la situation mêlant Boko Haram dans le septentrion. Car au-delà du livre, au-delà de la fiction, c’est bien une réalité humaine qui est  convoquée : celle des populations déplacées, des enfants déracinés, des identités suspendues entre plusieurs territoires. Dans un monde où les crises migratoires continuent de s’intensifier, Les Enfants de la Frontière apparaît comme une œuvre nécessaire, capable de susciter l’empathie et de nourrir la réflexion.
Le choix du Musée Ethnographique et d’Histoire des Peuples de la Forêt d’Afrique Centrale comme lieu de lancement, au final, s’est avéré le lieu adéquat, celui-là qui a rassemblé des citoyens du Triangle national, sans distinction, pour un échange sous des arbres. L’expression « Arbre à palabres » sera d’ailleurs évoquée. En effet, cet espace, dédié à la mémoire et aux cultures des peuples d’Afrique centrale, offre un cadre symbolique fort pour accueillir une œuvre qui interroge les identités, les appartenances et les frontières. Il devient ainsi le théâtre d’un dialogue entre passé et présent, entre patrimoine et actualité.

Les Éditions Ifrikiya, portée depuis près de 20 ans par Sa Majesté Jean-Claude AWONO, fidèle à sa ligne éditoriale axée sur la valorisation des voix africaines, confirme une fois de plus son rôle de passeur culturel en offrant une tribune à cette œuvre. La collection « Sanaga », dans laquelle elle s’inscrit, se distingue d’ailleurs par son ambition de documenter, à travers la fiction, les tensions et les espoirs qui traversent les sociétés africaines.
En filigrane, cette rencontre avec la presse a également mis en évidence le rôle crucial des maisons d’édition locales dans la structuration du champ littéraire africain. Car en accompagnant des auteurs engagés et en valorisant des thématiques sensibles, elles participent activement à la construction d’un imaginaire collectif plus conscient et plus critique.

Les Enfants de la Frontière s’annonce comme une œuvre qui ne laissera personne indifférent. Elle interpelle, dérange, mais surtout, rappelle que derrière chaque frontière se cachent des histoires humaines, souvent invisibles, mais profondément essentielles.

Pauline M.N. ONGONO, ongonopauline@acolitt.com

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