
Coriane Sama défend une vision profondément éducative de la culture. Fondatrice des Ateliers Patriotes Citoyens, elle revient sur son parcours, les défis de la transmission dans une société hyperconnectée et son ambition de former, dès le bas âge, une génération plus responsable, consciente et engagée pour le Cameroun et l’Afrique.
Lorsqu’un peuple ne raconte plus lui-même son histoire, d’autres finissent par le faire à sa place.
Votre parcours mêle droit public, entrepreneuriat social, médiation du livre et engagement citoyen. À quel moment avez-vous compris que la culture pouvait devenir un véritable outil de transformation sociale au Cameroun
J’ai étudié à l’Université de Yaoundé II-Soa, où j’ai été pendant plusieurs années chargée des affaires culturelles dans ma cité universitaire. À cette période, j’ai observé quelque chose de très fort : malgré les différences sociales, culturelles ou même la dizaines de nationalités, les moments où les étudiants se retrouvaient réellement unis étaient souvent les activités culturelles. C’est là que j’ai compris que la culture dépasse le divertissement : elle crée du lien, transmet des valeurs et construit une identité collective. Plus tard, en devenant auteure et médiatrice du livre, j’ai réalisé que toute civilisation se construit aussi par les récits qu’elle produit et transmet. Lorsqu’un peuple ne raconte plus lui-même son histoire, d’autres finissent par le faire à sa place. Notre engagement dans la distribution numérique des œuvres camerounaises et africaines nous a ensuite naturellement conduits vers l’éducation citoyenne, la lecture et l’écriture chez les plus jeunes. Patriote dans l’ame, c’est finalement sur le terrain de la citoyenneté que tout s’est rejoint. Parce que nous croyons profondément à une chose : former le citoyen commence dès le bas âge.
Les Ateliers Patriotes Citoyens revendiquent une approche où littérature, civisme et action de terrain se croisent. Comment parvenez-vous à transformer des concepts souvent théoriques — citoyenneté, morale civique, responsabilité collective — en expériences concrètes pour les jeunes ?
D’abord, il faut savoir que c’est un cadre d’apprentissage en dehors du cadre scolaire. Les enfants n’ont absolument pas l’impression d’être en cours ou la pression des devoirs. À travers des séances de coaching et mentoring, des acteurs de la société civile les entretiennent et transmettent l’engagement, la responsabilité et l’amour de la patrie. Toute chose qui, associée aux enseignements des parents et de l’école, nourri d’avantage leur créativité. C’est avec leurs langages, et leurs yeux d’enfants finalement, qu’ils racontent la citoyenneté, devenant ainsi les auteurs et Ambassadeurs des valeurs essentielles.
Vous le savez, ce qui sort de nous, est en nous et le reste. Nos enfants sont très éveillés, ils voient et comprennent tout. Le moindre commentaire. Le moindre fait social. Et leur esprit traite c’est informations sans contrôle. C’est là tout l’intérêt des Ateliers Patriotes Citoyens, qui canalisent et re- contextualisent.

Le FOJIF 2026 vous a décerné un Prix de l’Innovation Sociale. Selon vous, qu’est-ce qui distingue réellement une initiative sociale innovante d’un simple projet associatif de sensibilisation ?
Ce qui distingue une initiative sociale innovante, ce n’est pas seulement l’intention de sensibiliser, mais sa capacité à produire un véritable impact collectif, mesurable et durable. D’ailleurs, l’impact social faisait partie des critères majeurs d’évaluation du FOJIF 2026. Pendant le concours, plusieurs participants ont affirmé connaître déjà Les Ateliers Patriotes Citoyens ou avoir été touchés par nos campagnes, alors même qu’ils découvraient ma personne pour la première fois. Cela montre que le programme existe au-delà de son initiatrice.
Les Ateliers Patriotes Citoyens ne se limitent donc pas à une action associative ponctuelle. C’est un programme national d’éducation civique et morale qui mobilise parents, formateurs, institutions, administrations et société civile autour d’un objectif commun : contribuer à construire une citoyenneté plus responsable, plus pudique et plus engagée.

Vous affirmez vouloir « former les citoyens dès le bas âge ». Dans un contexte marqué par les crises de valeurs, quelles sont aujourd’hui les urgences éducatives et morales que les institutions culturelles ne peuvent plus ignorer ?
L’impact des contenus sur les enfants est aujourd’hui immense. Lorsque l’impudicité, l’alcool ou les stupéfiants deviennent banalisés, répétés et constamment visibles, ils finissent par paraître normaux aux yeux des plus jeunes. Même lorsqu’on pense dénoncer certaines dérives, leur omniprésence crée une forme d’habituation collective. L’une des grandes urgences éducatives est donc de rééquilibrer les récits : parler davantage de responsabilité, de dignité, de discipline, de patriotisme et d’engagement citoyen avec la même intensité que les dérives occupent l’espace public et numérique. Je le dis souvent : le mal triomphe aussi lorsque les personnes de bien cessent de transmettre, d’encadrer et de parler.

Vos projets touchent à la fois les espaces physiques et le numérique, avec plus de huit millions de personnes atteintes selon vos données. Comment préserver la profondeur du message citoyen dans un environnement digital dominé par l’instantanéité et le divertissement ?
Eh bien, par la même instantanéité. Nous pensons justement que le message citoyen doit apprendre à utiliser les codes du digital sans perdre sa profondeur. Cela passe par la réactivité, l’adaptation du ton et une communication capable de parler aux jeunes avec leurs propres usages. En parcourant les plateformes des Ateliers Patriotes Citoyens, vous verrez que nous abordons les faits d’actualité sous un angle éducatif et préventif, avec une vraie réactivité.
L’énergie souvent utilisée pour propager les buzz peut aussi servir à propager des valeurs, des réflexions et des prises de conscience.
Par exemple, lorsque le Cameroun était marqué par les infanticides et féminicides, nous avons choisi d’aller au-delà du simple partage d’images choquantes. Nous avons organisé des webinaires citoyens pour libérer la parole des parents et des professionnels, sensibiliser et transmettre des outils de prévention. Nous croyons profondément que le digital peut être un espace d’éducation, d’engagement et de transmission, pas uniquement de divertissement.

En tant que médiatrice du livre et promotrice culturelle, observez-vous une évolution du rapport des jeunes Camerounais à la lecture ? Confirmez-vous que la littérature a encore le pouvoir de façonner des consciences dans une société hyperconnectée ?
Oui, sans hésitation ! Les enfants mis en contact avec l’univers littéraire s’y déploient comme des poissons dans l’eau. Et je ne le dis pas uniquement dans le cadre des Ateliers Patriotes Citoyens. Des maisons d’éditions telles que Éclosion ou Adinkra jeunesse, concentrent l’essentiel de leur production aux jeunes et enfants. Et ces derniers en redemandent. Lors du FOJIF, justement, le stand des Éditions LUPPEPO etait pris d’assaut par les enfants. Dans notre cas, se sont les participants de la première édition qui ont eux-mêmes rédigé le Livre TOUS CITOYENS, la bande dessinée de la citoyenneté éditée par NMI EDUCATION. Alors, oui, le pouvoir de la LITTÉRATURE est intemporel et incontestable.


Il suffit de montrer la voix à nos petits. Le « Stand de la Citoyenneté » et les programmes d’éducation civique proposés aux enfants traduisent une volonté de réinventer la transmission.
Pensez-vous que les politiques publiques accordent suffisamment de place à la culture comme levier d’éducation nationale ?
Je pense que la culture et les acteurs culturels doivent continuer de faire leur part. Continuer de s’investir dans la transmission. C’est un sacerdoce. Il est souvent ingrat, mais tellement primordial. C’est cette hyperactivité seule, qui peut influencer ou attirer davantage l’attention des pouvoirs publiques. Si tout le monde continu d’entendre par « Culture », divertissement, il sera difficile d’en faire un pilier d’éducation. Les Arts littéraires devraient être au premier rang de l’Éducation collective et pour cela, nous, les acteurs, devons occuper l’espace. C’est en cours, il y a plus d’événements, plus d’initiatives. Le plaidoyer se poursuit.


Votre communication publique associe souvent esthétique, élégance visuelle et discours engagé. Pour vous, l’image et la mise en scène sont-elles devenues des instruments stratégiques de mobilisation culturelle et citoyenne ?
Marketing is everything !
En tant que formatrice en Marketing et communication, disons que le branding s’impose comme une sorte de déformation professionnelle. Avant de vous lire ou de vous écouter, on vous voit, vous. On voit votre contenu.
Sur le visuel de sensibilisation, avant de lire « FORMER LE CITOYEN DÈS LE BAS ÂGE », on voit d’abord la couleur et la police du texte ; on voit qu’il est en GRAS. Le cerveau retient que c’est important, c’est prioritaire.
Une image d’enfant à côté informe déjà que l’affiche parle d’enfants, avant même de lire « inscriptions ouvertes ». Chaque détail compte, surtout lorsqu’on a pour objectif d’encadrer trois fois plus d’enfants (120, pour être exacte).

Derrière la reconnaissance institutionnelle et médiatique, quels obstacles invisibles rencontre une femme qui porte des projets culturels et éducatifs d’envergure au Cameroun et dans l’espace panafricain ?
Le simple fait d’être une femme en lui seul, souvent, se présente comme un obstacle. Être une « jeune » femme encore plus ! On vous demande ouvertement si vous n’avez pas un commerce pour vous occuper, si vous souhaitez être Influenceuse ou si vous voulez « prendre un verre » !
Nous avons l’honneur de porter un programme Citoyen et d’y être profondément attaché. Le combat est plus important et touche chacun de nous. Je dois cependant avouer que le soutien des parents qui, aujourd’hui, sont nos premiers partenaires, est une force vitale pour ce programme. La femme qui le porte est parée !
À l’aube de la deuxième édition des Vacances Civisme, quelle trace souhaitez-vous laisser dans la mémoire collective : celle d’une promotrice culturelle, d’une éducatrice citoyenne ou d’une bâtisseuse d’une nouvelle conscience africaine ?
Sincèrement, tous ces profils correspondent à mon engagement. Mais au dela tout, retenez de moi, une jeune femme qui a cessé de voir le monde avec les mêmes yeux depuis qu’elle est devenue maman ; une aînée qui souhaite accompagner ses cadets dans leurs propres construction ; une Patriote, qui reconnaît son « sang camerounais » et souhaite transmettre cette amour.


La société c’est nous ! Pour quelle soit meilleure, même un tout petit peu, nous devons tous faire un effort personnel avant d’attendre des autres. J’espère contribuer à changer l’image qu’on a des jeunes et qu’ils ont d’eux-mêmes. Avec les équipes, nous ne comptons pas arrêter de travailler.
Vos programmes « Vacances Patriotes & Citoyennes » ciblent des enfants et adolescents de 7 à 19 ans. Comment adapter un même projet pédagogique à des réalités psychologiques, sociales et générationnelles aussi différentes ?
Nous adaptons le programme par tranches d’âge, avec des contenus, méthodes et niveaux d’encadrement différents. Les plus jeunes travaillent les bases du civisme et du comportement, tandis que les adolescents abordent leadership, responsabilité et expression citoyenne. Tous évoluent autour d’un socle commun : morale, patriotisme, discipline et construction d’une citoyenneté responsable.

À travers Les Ateliers Pratiques, le coaching civique, les activités sportives et l’éducation morale, vous semblez défendre une conception globale de la formation citoyenne. Pensez-vous que l’école classique camerounaise laisse aujourd’hui suffisamment de place à l’apprentissage du vivre-ensemble et de l’engagement civique ?
Nous ne prétendons pas réinventer l’éducation citoyenne ; nous venons l’accompagner et l’adapter aux réalités actuelles. L’école camerounaise transmet déjà des valeurs importantes, mais les mutations sociales, numériques et comportementales imposent des approches plus pratiques, interactives et proches du vécu des jeunes, pour renforcer durablement le vivre-ensemble et l’engagement civique.

Les images de vos campagnes mettent en avant des enfants souriants, une esthétique patriotique forte et un discours d’utilité sociale. Dans quelle mesure la communication visuelle est-elle devenue, pour vous, un prolongement du projet éducatif et citoyen porté par Les Ateliers Patriotes Citoyens ?
Je suis ravie que vous évoquiez l’esthétique, parce qu’elle traduit avant tout une réalité humaine. Les sourires que nous montrons sont sincères, les enfants vivent réellement ces moments avec enthousiasme. Oui, nous assumons une esthétique patriotique forte, parce qu’il y a aussi de la beauté dans les valeurs, dans l’engagement et dans l’amour de la patrie. Mais le visuel n’est jamais là pour masquer les dérives ou les difficultés de notre société. Au contraire, nos campagnes cherchent à sensibiliser, prévenir et transmettre, avec des codes adaptés à l’univers des enfants et des jeunes. Le visuel attire, mais seul le fond fidélise et transforme durablement.
Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO

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