Le 27 juin 2026, le Centre Oudiné, dans le 13ᵉ arrondissement de Paris, accueillera la deuxième édition de Rive noire Littérature, une journée entièrement consacrée aux écritures africaines, afrodescendantes et diasporiques. Organisé par Chez Gangoueus, cet événement gratuit sur inscription réunira écrivains, critiques, journalistes culturels, animateurs et lecteurs autour de tables rondes, de lectures publiques, de séances de dédicaces et d’entretiens diffusés en direct.
Dès 10 heures, la programmation proposera un vaste parcours à travers les mémoires, les migrations, les héritages culturels et les recompositions identitaires. La première rencontre, consacrée aux voix réunionnaises, réunira Estelle Coppolani et Raozy Pellerin autour des récits de filiation, des héritages marrons et des défis de l’intégration en métropole.
Les questions migratoires irrigueront également plusieurs échanges. Les écrivains Touhfat Mouhtare et Jocelyn Danga exploreront les trajectoires d’intégration et les obstacles administratifs rencontrés par les élites afrodescendantes en France. Plus tard dans la journée, Eve Guerra et Romuald Gadegbeku interrogeront la mémoire des parents immigrés, l’exil et les silences qui traversent les histoires familiales.
La littérature comme espace de réparation et de mise en lumière des blessures sociales sera au cœur des échanges entre Landry Sossoumihen et Gaston-Paul Effa, qui aborderont les conséquences des violences faites aux enfants et les traumatismes hérités des contextes sociaux et politiques.
Le dialogue entre le continent africain et ses diasporas se poursuivra avec l’historien Amzat Boukari-Yabara et l’écrivain haïtien Philomé Robert, invités à revisiter les liens historiques, intellectuels et affectifs entre Ayiti et l’Afrique. La rencontre consacrée aux regards américains sur Paris réunira quant à elle les auteurs Jake Lamar et Eddy L. Harris autour de l’héritage de Richard Wright et de Chester Himes, interrogeant la manière dont l’expérience parisienne transforme le regard porté sur l’Amérique.
La dernière table ronde, modérée par le lauréat du Prix Goncourt 2021, Mohamed Mbougar Sarr, réunira Jean-Michel Devésa, Annie Ferret et C. Souboré Dali autour des représentations du corps, des violences contemporaines et de la capacité de la littérature à « autopsier » le réel.
En parallèle de ces rencontres, plusieurs auteurs majeurs des lettres africaines et diasporiques participeront à des lectures, des entretiens et des séances de dédicaces, parmi lesquels Hemley Boum, Diadié Dembélé, Fanta Dramé, Christian Éboulé, Charline Effah, Lucy Mushita, Johary Ravaloson, Sami Tchak ou encore Christine E. Tsalla.
À travers cette programmation ambitieuse, Rive noire Littérature confirme sa volonté de créer des passerelles entre les territoires, les langues, les générations et les imaginaires. En outre, le dialogue sur les expériences de l’exil, les mémoires coloniales, les héritages familiaux et les nouvelles formes de création, fait de cet événement un contributeur qui renouvelle le regard porté sur les littératures africaines contemporaines et leurs diasporas.
Nous le vivons et pouvons faire le constat que des voix demeurent encore marginalisées dans les circuits traditionnels de diffusion. Des initiatives comme Rive noire Littérature participent activement à remédier à cet état des choses, dans un contexte plus ouvert et plus inclusif. Elles rappellent surtout que la littérature demeure un puissant espace de compréhension collective, capable de mettre autour de la table les histoires individuelles avec les grandes questions de notre temps.
Pauline M.N. ONGONO
Enregistrement à la troisième édition de la Readers and Translators Week Online (RTWO) ICI
ONOMO Hôtel à Bonanjo (Douala) a accueilli, le jeudi 28 mai 2026 à 18 heures, le deuxième épisode des CafésLittéraires, une initiative portée par la Communauté Urbaine de Douala et ONOMO Hôtel. Cette rencontre, consacrée au recueil de poèmes Les Mots Parlants de la Camerounaise Diane-Annie TJOMB – qui a paru en janvier 2026 aux Éditions KADEÏ, a réuni un public nombreux et varié.
Dès les premières minutes des échanges, une pluie abondante s’est invitée à l’événement, toutefois, les invités ont continué à arriver progressivement, témoignant de l’intérêt suscité par l’œuvre et de l’attachement du public aux rendez-vous littéraires qui enrichissent désormais la vie culturelle de Douala. Dans de nombreuses traditions africaines, la pluie est perçue comme un signe de fertilité, de prospérité et de bénédiction. Tombée au moment même où les premiers échanges débutaient, elle a été interprétée par plusieurs avis comme une manifestation bienveillante, venant bénir cette célébration de la parole, de la création et du savoir. Comme si la nature elle-même avait souhaité apporter sa contribution à cette soirée dédiée aux mots et à leur pouvoir de transformation.
Les différentes interventions, qu’il s’agisse de la modération, de la note de lecture ou de l’intermède artistique, ont contribué à mettre en lumière la richesse de l’œuvre et à susciter un dialogue fécond avec le public. Les questions, réactions et témoignages ont démontré l’intérêt porté au livre ainsi que la vitalité de la scène littéraire locale. Animée par l’écrivaine DanielleEYANGO, dans une atmosphère chaleureuse et conviviale, cette rencontre a permis d’explorer les contours de Les Mots Parlants, tout en offrant au public l’occasion d’interagir avec les différents intervenants. Ces discussions ont été enrichies par la note de lecture de l’écrivaine PamNDJEN, l’intermède slam de Kermiss Art, les analyses, les témoignages et les lectures et perspectives proposées par plusieurs, comme l’écrivain Mutt-Lon, l’écrivain Jean-PierreNoëlBATOUM…
La présence des proches de Diane-Annie TJOMB, de ses amis, ainsi que de nombreuses figures du monde du livre, Jean-CharlesLEDOT (Consul Général de France à Douala), Jean-PaulBIBOUM (Directeur Régional de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale (CNPS) pour le littoral… a donné à ce café littéraire une dimension humaine particulièrement forte. Entre retrouvailles, découvertes littéraires, achat des exemplaires et échanges intellectuels, les participants ont partagé un moment où la littérature est apparue comme un véritable espace de communion.
Au terme de cette soirée, une certitude s’imposait : ni la pluie ni les contraintes du quotidien ne peuvent freiner le désir de lire, d’échanger et de célébrer la culture. Bien au contraire, cette pluie tombée au début de la rencontre restera sans doute dans les mémoires comme le symbole d’une soirée placée sous le signe de la grâce, du partage et de la bénédiction.
Le Café Littéraire du 28 mai 2026 autour de Les mots parlants aura ainsi été bien plus qu’une simple rencontre autour d’un livre, mais un moment de communion entre les mots, les hommes et les promesses d’un avenir culturel toujours plus fécond. On peut aisément affirmer que l’objectif de rassemblement, de prise de conscience, de bonheur pour tous nourri par Diane-Annie TJOMB a été atteint, l’espace des deux heures, dans la salle si chaleureusement décorée de ONOMO HÔTEL.
Entre passion littéraire, regard sociologique et reconnaissance précoce, KhamilaNDAYOU construit une œuvre nourrie par l’observation du réel et la sensibilité humaine. Lauréate de plusieurs distinctions en 2024, la jeune auteure camerounaise revient sur son rapport à l’écriture, la portée sociale de ses textes et les exigences qu’impose désormais la lumière littéraire.
Ecrire en tant que femme se fait surtout de manière consciente.
Chez vous, écrire semble relever à la fois d’un geste intime et d’un acte de compréhension du monde. Quand avez-vous compris que l’écriture dépasserait le simple refuge personnel ? Y a-t-il eu un moment précis où l’écriture est devenue une nécessité plutôt qu’un plaisir ?
Bonjour Madame Pauline et merci pour cet honneur que vous m’accordez de m’exprimer sur ce qui me passionne. Pour répondre à cette interrogation, je pense que j’écris depuis toujours ! (Rires) L’action d’écrire, je l’exerce depuis mon entrée à l’école maternelle. Pour l’écriture en tant que nécessité, je dirais que je l’ai réellement abordée quand j’étais au lycée, surtout en classe de Première littéraire, à l’âge de 17 ans. C’est l’une des classes qui a marqué mon parcours intellectuel. Nous avions comme enseignant de français, Mr Roger Nganmigni (si je me rappelle bien du nom), qui nous faisait étudier des grandes œuvres, ainsi que la profondeur de leurs écrits. Je pense que c’est à ce moment précis que j’ai commencé à comprendre que l’écriture allait au-delà de l’action de tenir un stylo ou encore au-delà des obligations que l’on nous imposait généralement à l’école.
Votre formation en sociologie vous place au cœur des dynamiques sociales. Votre écriture est-elle une manière d’en restituer la complexité ou de la questionner autrement ? Peut-on dire que vos textes sont une forme d’enquête sensible ?
La sociologie que j’étudie à l’Université me permet de comprendre les réalités sociales de manière différente. Même étant en cycle de recherche, en Master 2 précisément, je continue de mettre un regard très pointilleux sur ma manière d’observer certaines réalités avant de les décrire. Donc, parler de mes écrits comme « une forme d’enquête sensible », je validerai sans doute ! Etant donné que la sociologie est une science qui a trait à tout ce qui est réel et concret. Dans ce sens-là, j’aimerais tellement atteindre le niveau d’un célèbre sociologue camerounais qui est également un poète, j’ai nommé le Pr Henri TEKO TEDONGMO que je considère comme un génie, un modèle !
L’année 2024 a marqué votre parcours avec plusieurs distinctions littéraires. Que change la reconnaissance quand on est encore en construction ? La légitimité donnée par les prix est-elle une force ou une pression supplémentaire ?
De prime abord, c’était une surprise pour moi de recevoir d’aussi prestigieuses reconnaissances dans le monde littéraire. L’an 2024 a été mon année de gloire pour la plupart des concours comme « Encre de jeunes » ou encore le « Prix du Petit Ecrivain », où j’ai été reconnue comme Coup de cœur du jury à l’international, c’était naturel mais imprévu ! Je ne m’étais vraiment pas préparée à l’avance. Recevoir une distinction comme le prix littéraire « Dames de lettres » la même année, de surcroit en étant classée comme la toute première lauréate au Cameroun, a été un événement fantastique pour une passionnée des écrits et des livres comme moi, et aussi pour la petite fille que j’étais à l’âge 20 ans.
Au départ, j’écrivais juste des textes pour me faire plaisir et faire plaisir à mon entourage. Mais, une reconnaissance de la part de l’illustre maison d’édition Eclosion, des célèbres institutions comme la CNPS et le Cerdotola… donnent encore plus de force et de confiance sur ce que je faisais déjà dans l’ombre. De plus, être également lauréate de ces prix donnent beaucoup de pression de la part du public, qui souhaite mieux me connaitre. Plusieurs personnes m’ont contactée pour découvrir cette fameuse nouvelle qui a battu le record en 2024, devant plusieurs écrivaines de renoms. Mais comme on le dit si bien : « Les bonnes choses prennent du temps ! » : mes œuvres sont en cours de publication. Vous aurez le temps de les découvrir, de la plus belle des manières.
Après avoir été récompensée au concours « Dames de lettres », quelle place accordez-vous aujourd’hui à la voix féminine dans votre écriture ? Écrire en tant que femme est-il, selon vous, un positionnement conscient ou une évidence ?
Au 21ème siècle, la place de la femme dans l’écriture n’est plus à démontrer. C’est clair ! La voix féminine a tellement fait et elle continue de faire ses preuves, et je souhaite que cela se poursuive. Ecrire en tant que femme se fait surtout de manière consciente. Honnêtement, c’est avec beaucoup d’humilité que je m’exprime ainsi, surtout quand on se lance dans l’écriture avec la présence des écrivaines de renommée comme Ayobami Adébayo, Hemley Boum, Annie Ernaux, etc.
Entre poésie et nouvelles, votre écriture navigue entre deux formes. Laquelle vous semble la plus proche de votre vérité ? La poésie vous permet-elle d’aller là où la prose échoue, par exemple ?
Effectivement, je navigue actuellement entre la poésie et la nouvelle. Cependant, je ne saurais faire de différences sur la finalité de ces deux formes. Parce que pour moi, la poésie et la nouvelle ont été toutes les deux mes sources de thérapie. Selon moi, la poésie et la nouvelle sont deux genres littéraires proches de la vérité. Maintenant, tout dépend de l’engagement ou de l’intention de l’écrivain quand il tient sa plume !
Vos textes semblent habités par une attention au réel. Quelles sont les figures, les silences ou les fractures sociales qui vous inspirent le plus ? Écrivez-vous davantage à partir de ce que vous observez ou de ce que vous ressentez ?
J’écris beaucoup plus sur ce que j’ai réellement vécu… même si j’y ajoute parfois de la fiction. Mais de manière générale, c’est à partir de mon expérience personnelle que je tire mon inspiration. J’ai toujours eu du mal à écrire quand je prends la posture d’autrui. Car, nous n’avons pas les mêmes sensibilités. Nous n’avons pas les mêmes problèmes et je ne ressens pas forcément certaines réalités avec la même intensité que les autres. Autrement dit, j’opte beaucoup plus pour « une écriture sincère ». Parmi ces figures qui m’inspirent le plus, je peux citer mon père et ma mère – Qu’Allah leur accordent longévité ! Je préfère le dire ainsi au lieu de mes « parents » (Rires). Mon père a été le premier à me motiver à concrétiser mes pensées sous forme de livre. Et il apparait comme étant une figure marquante de mes écrits. Curieusement, il y a un mystère que je n’arrive pas à décrypter. Ce mystère, c’est la présence de ma mère dans 95% de mes écrits.
C’est-à-dire que m’engage par exemple à écrire une ou plusieurs nouvelles et, à la fin de la rédaction, je suis ébahie de constater l’omniprésence de « ma mère » parmi mes personnages principaux. Je suis toujours surprise de la force que ce personnage donne à la particularité de mes écrits. Même si elle n’est pas toujours le personnage leader ou parfait. Je pense que ma mère a également été la première raison pour laquelle j’avais tenu ma plume en classe de première.
Vous participez activement à la vie littéraire. Que vous apportent ces espaces d’échange dans un contexte où les infrastructures culturelles restent limitées ? La scène littéraire camerounaise vous semble-t-elle en mutation ?
Vous savez, j’ai commencé mes études à l’Ouest-Cameroun. Et de la classe de sixième en Terminale, j’ai été beaucoup plus proche des livres que des auteurs. Je lisais beaucoup, et la bibliothèque était devenue comme ma deuxième maison. A ce moment, j’étais consciente de la force des livres et de leur impact sur la vie de celui qui les lit. Malheureusement, les acteurs de la scène littéraires me semblaient inexistants, jusqu’à ce que je termine mon parcours littéraire au lycée. Et sincèrement, le seul écrivain que j’ai eu la chance de rencontrer après avoir lu ses œuvres c’est Léonard FOKOU. Ce dernier est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages publiés, notamment romans, poésie et théâtre, écrits en français comme en anglais. Et il était à l’époque mon enseignant d’anglais. Chaque fois que j’en avais l’occasion, je lui exprimais toujours mon admiration pour son travail. Plutard, après avoir obtenu mon baccalauréat, je m’installe à Yaoundé, et je fais la rencontre du grand Ray NDÉBI, qui me branche directement avec l’Association de Consulting Littéraire en abrégé « ACOLITT » ; puis je rencontre Joel Célestin BOBO, le Président du Centre de Lecture d’Initiation et d’Intégration à la Culture « CLIIC », et une grande partie de la chaine du livre, notamment la pluralité d’auteurs et d’éditeur camerounais. J’étais éblouie ! Le fait d’être en contact de ces acteurs me donnait l’opportunité d’assister aux séances de dédicaces et d’évènements littéraires, rien qu’en suivant leurs posts. J’apprenais à travers la participation à ces événements que la littérature va au-delà de qui est dit dans les livres.
Pour moi, la scène littéraire est en mutation au Cameroun, car le changement commence toujours quelque part. Le changement n’est pas de la magie, c’est plutôt un processus de construction. Avec les efforts constants des organisations comme ACOLITT, le CLIIC, etc., je pense que la littérature camerounaise devrait vraiment garder espoir !
L’atelier « Encres de jeunes » des Éditions ECLOSION vous a distinguée parmi ses lauréats. Que révèle, selon vous, le travail collectif que l’on ne découvre pas dans la solitude de l’écriture ? Le regard des autres a-t-il bousculé vos certitudes d’autrice ?
Normalement ! Faire sortir mon manuscrit et le distinguer parmi tant d’autres me redonne assez de confiance. Vous savez, en 2024 quand je me suis lancée à l’atelier « Encre de jeunes », les locaux de la CNPS étaient bondés de participants. Nous étions plus de 50 à participer, mais il fallait choisir 5 meilleurs parmi toute cette foule. Être parmi ceux-là diminue le doute que j’avais au fond de moi quand je commençais à écrire. Ce travail collectif qu’organise la maison d’édition Eclosion est une excellente initiative pour dénicher des talents. C’est aussi un moyen pour certains jeunes auteurs de se faire publier gratuitement, s’ils n’ont pas par exemple l’estime et les moyens financiers pour se rapprocher d’une maison d’édition.
Vous affirmez vouloir faire dialoguer science et littérature. Est-ce une ambition esthétique, intellectuelle ou presque politique ? Peut-on écrire pour comprendre, mais aussi pour réparer ?
Faire dialoguer la science et la littérature est d’abord une ambition intellectuelle, mais aussi esthétique. Personnellement, je ne suis pas très fan de la politique. Je suis très réservée quand il s’agit de prendre un discours politique en public. Si j’essaie de trouver un moyen de joindre les deux, c’est-à-dire la science et la littérature, c’est surtout dans la quête de la dynamique. J’aime bien ce qui sort de l’habitude, de ce qu’on a l’habitude d’entendre. En science, par exemple, le sociologue écrit pour comprendre les faits sociaux au lieu de les réparer. D’ailleurs, le sociologue n’écrit pas pour vous proposer une quelconque solution. Il observe, décrit et explique la réalité sociale. C’est ça !
Votre présence sur les réseaux sociaux participe à votre visibilité. Comment éviter que l’exposition ne prenne le pas sur l’exigence littéraire ? Les réseaux sont-ils pour vous une vitrine ou un prolongement de l’écriture ?
J’utilise les réseaux sociaux avec parcimonie. C’est de cette manière que j’évite que cette exposition ne prenne le dessus sur l’exigence littéraire ; même si être écrivaine à notre ère nécessite d’avoir une grande visibilité sur ces outils. Je préfère être parfois en retrait des réseaux sociaux et revenir quand c’est nécessaire. Par exemple, sur ma nouvelle page Facebook Khamila Ndayou officiel, je ne publie que ce qui à trait aux livres et à l’écriture. C’est ça ma ligne éditoriale.
Être jeune, africaine, et écrire aujourd’hui : est-ce une chance, un défi, ou les deux à la fois ? Ressentez-vous une responsabilité particulière vis-à-vis de votre génération ?
Qualifier le parcours d’écrivain comme étant une chance ne passe pas trop dans mon raisonnement. Pour celui qui a sacrifié le minimum de son temps, de son énergie et de ses distractions pour mettre en avant cette noble vocation, l’on ne peut qualifier cela de « chance ». C’est pour moi un défi d’être jeune, africaine et écrivaine. Car, je pense que nous avons beaucoup à proposer à l’écriture. C’est aussi un moyen de montrer à nos cadets qu’il est toujours possible de croire en ses rêves. La posture que j’ai à présent m’oblige inéluctablement à me responsabiliser. Je vais surement vous dire quelque chose qui va vous faire rire : la Khamila NDAYOU d’aujourd’hui ne doit plus publier ou partager n’importe quel post sur ses réseaux ; elle ne doit pas liker ou commenter n’importe quelle page ; elle doit se réserver d’écrire de vulgaires commentaires sur certaines pages ; elle doit soigner son langage et son apparence en public. Oui ! Parce que toute action que je pose aujourd’hui doit être en conformité avec l’image que le public à de moi.
Si votre écriture devait laisser une empreinte, quelle serait-elle : éveiller, déranger, consoler, ou transmettre ? Et à qui, au fond, écrivez-vous vraiment ?
Mon écriture vise le public en général. Si vous lisez mon manuscrit intitulé « Le masque Bafia » qui a été distingué à l’atelier d’écriture « Encre de jeunes » en 2024, vous verrez que c’est une histoire pour enfants. C’est une histoire destinée aux enfants de 6 à 12 ans. Si vous prenez également le texte qui a recu le prix littéraire « Dames de lettres » en 2024, vous verrez qu’il est d’abord destiné à la jeune fille, puis aux enseignants d’élèves, aux parents, ainsi qu’à nos institutions d’instructions nationales. De même, si vous prenez mon recueil de poèmes, vous constaterez qu’il est ouvert au public. Bref, à tout lecteur ! L’empreinte que j’aimerais surtout laisser est celle de la consolation. Plusieurs écrivains dérangent, éveillent et transmettent déjà. Mais rares sont ceux qui abordent des thématiques trop personnelles, trop sensibles et liées à la solitude de l’homme. Notre société nous pousse à cacher nos maux intérieurs. Parce que selon sa perception, ce n’est pas beau à voir ! Pourquoi ne pas donc en parler, si cela peut sauver des vies ? J’aime bien être dynamique dans tout ce que je fais.
À travers cet entretien dense et engagé, le poète, éducateur et homme politique centrafricain Honoré Douba revient sur l’évolution de la littérature en Afrique centrale, la disparition progressive des patrimoines culturels et le rôle des écrivains dans les débats contemporains. Entre mémoire, transmission et résistance culturelle, il appelle la nouvelle génération à réhabiliter l’identité africaine par le livre et la parole.
Je demande à la nouvelle génération décrivains africains de replacer lAfrique et les Africains dans leur dignité culturelle, politique, économique et sociale…
Vous avez traversé plusieurs générations de la vie culturelle centrafricaine. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution de la littérature en Centrafrique et en Afrique centrale ?
La littérature en Centrafrique a emboîté le pas de lAfrique centrale, après plusieurs années de l’éclosion de jeunes écrivains des deux sexes qui sont non seulement prolifiques, mais aussi qui ont marqué et marquent la vie sociale, politique, économique, scientifique et culturelle dès son émergence et son envol depuis ces deux dernières décennies.
Pasteur, poète, homme politique, éducateur. Comment ces différentes vies ont-elles nourri votre écriture poétique ?
Mes différentes vies ont nourri mon écriture poétique par l’observation, l’expérience… avec quelques gouttes d’imaginaire.
Dans une époque dominée par le numérique et les réseaux sociaux, quelle place la poésie peut-elle encore occuper auprès de la jeunesse africaine ?
Les Africains ont toujours été poètes, quon le veuille ou non. Le numérique et les réseaux sociaux, me semble-t il, offrent des supports de communication pour que la jeunesse africaine accède à la poésie, surtout par la poésie « chantée ».
Votre œuvre accorde une place importante à la mémoire et aux traditions africaines. Pourquoi est-il essentiel, selon vous, de préserver les patrimoines culturels locaux ?
Les patrimoines culturels locaux marquent nos identités, nos personnalités et retracent les cycles de nos vies.
Vous avez été membre et dirigeant de plusieurs organisations littéraires et culturelles. Que manque-t-il encore pour structurer durablement le monde du livre en Centrafrique ?
Il manque encore une effective prise en charge conséquente, un suivi permanent des acteurs du livre par le gouvernement centrafricain ; la mise en place d’infrastructures publiques (librairie, bibliothèque, médiathèque), la multiplication des centres et des clubs de lecture, d’animation littéraire et culturelle.
En tant qu’ancien instituteur et conseiller pédagogique, comment analysez-vous, aujourdhui, la transmission de la culture et de la lecture à l’école ?
A l’école, aujourdhui, la transmission de la culture et de la lecture n’occupe qu’une infime place dans les programmes scolaires, universitaires et de formations professionnelles, et surtout dans les emplois du temps journaliers, par rapport aux disciplines scientifiques.
Votre recueil Mbätä Wälä, l’Arbre à palabres évoque déjà un symbole fort de dialogue africain. Que représente pour vous l’arbre à palabres dans nos sociétés contemporaines ?
Dans nos sociétés contemporaines, l’arbre à palabres a carrément disparu, c’est pourquoi je lance un cri pour son rétablissement et sa réhabilitation dans nos us et coutumes, dans nos murs, dans nos pratiques.
Vous avez aussi travaillé avec le groupe de rap BLACK BINO. Comment percevez-vous les liens entre poésie traditionnelle et musiques urbaines actuelles ?
La poésie traditionnelle doit d’abord être une source d’inspiration, puis le meuble de nos musiques urbaines actuelles.
Après un long parcours politique et syndical, pensez-vous que les intellectuels et les écrivains devraient encore plus s’engager dans le débat public ?
Forcément, car il y a des intellectuels et des écrivains très engagés qui sont la voix des sans voix. Ils dérangent… Ça devrait se faire surtout si ces ouvrages sont admis dans les programmes et les systèmes de l’éducation et si ces thèmes font l’objet de large diffusion et de sensibilisation pour changer des mentalités.
Vous avez consacré une partie de votre vie à répertorier et valoriser les auteurs centrafricains. Craignez-vous une disparition de la mémoire littéraire africaine ?
Je crains effectivement cette disparition de la mémoire littéraire africaine en général, et centrafricaine en particulier – surtout qu’il n’y a plus de bibliothèques, de librairies, d’archives… parce que les guerres, les désastres naturels, mais surtout la prédominance des cultures et de la littérature occidentales ont détruit nos pays et plus particulièrement la Centrafrique, petit à petit, doucement, insidieusement.
À 77 ans, quels rêves littéraires ou culturels souhaitez-vous encore réaliser, et quel message aimeriez-vous transmettre à la nouvelle génération d’écrivains africains ?
Mes rêves sont d’utiliser nos cultures par notre littérature, comme arme et moyen, afin de renverser les dominations étrangères que l’Afrique et les Africains ont subies et subissent encore, pour leur vraie et pure indépendance. Je demande à la nouvelle génération d’écrivains africains de replacer l’Afrique et les Africains dans leur dignité culturelle, politique, économique et sociale, afin que nous reconquérions l’échiquier mondial. Soyons fiers d’être AFRICAINS, et pour moi, CENTRAFRICAIN. Je vous remercie.
Dans « Les États généraux du temps », Joseph MBARGA transforme une simple différence d’heure en une satire profonde des sociétés contemporaines. Entre absurde, ironie et réflexion philosophique, il explore les fractures du réel, les tensions identitaires et notre obsession du contrôle dans un monde où chacun revendique sa propre vérité.
Les mots à eux seuls sont une source inépuisable d’inspiration créative.
Dans « Les États généraux du temps », vous transformez une simple différence de cinq minutes en crise existentielle et politique. À quel moment avez-vous compris que le temps pouvait devenir un personnage littéraire à part entière
À mon avis, si on parle de crise, elle est davantage sociale dans le texte. Tout est parti d’un lieu physique, un de nos carrefours, et croyez-moi ou non, l’heure n’était pas exactement la même sur les deux horloges de ce rond-point. Je suis repassé plusieurs fois à cet endroit et c’était le statu quo. Dans ma tête, je me demandais si un côté de la ville avait pris de l’avance sur l’autre. Cette idée a longtemps trotté dans ma tête et, au final, j’ai décidé d’en faire une nouvelle. L’ intégration d’un conflit entre certains protagonistes a été presqu’évidente au moment de l’écriture, sachant que de nos jours, les gens se disputent pour un rien. À partir de là, le temps peut effectivement devenir un personnage à part entière tellement il va obséder les parties en conflit.
Votre texte donne l’impression que le désordre horaire révèle surtout une incapacité des hommes à cohabiter. Le problème est-il réellement celui du temps ou celui du pouvoir ?
Il est frappant de constater comment, chez nous, des questions banales peuvent rapidement escalader en problèmes clivants autour desquels s’érigent des certitudes irréfragables. C’est plus cela qui, à mon avis, créent des challenges dans cette capacité à prendre en compte un point de vue différent, ou seulement à l’écouter attentivement.
Le proviseur apparaît comme un homme rationnel plongé dans un univers absurde. Avez-vous voulu montrer les limites de la logique face aux réalités sociales et humaines.
Le proviseur, qui est prof de physique, est effectivement un homme rationnel qui espère contourner de manière logique et scientifique tout obstacle qui se dresse sur son chemin. Cela est particulièrement vrai dans le management de l’établissement scolaire dont il a la charge. Cependant, sa rationalité ne semble pas suffisante pour s’en sortir complètement dans un environnement pour le moins kafkaïen. Il existera toujours des personnes en déphasage complet avec ce qu’il y a autour d’elles. C’est du reste le cas pour le jeune chercheur de la deuxième nouvelle qui ne discerne pas toutes les subtilités contradictoires du monde autour de lui. Mais alors, faut-il s’accommoder en tout point au monde tel qu’on le perçoit aujourd’hui ?
Derrière l’humour et la satire, on ressent une critique profonde des sociétés contemporaines où chacun revendique sa vérité. Pensez-vous que nous vivons aujourd’hui une fragmentation collective du réel ?
L’idée selon laquelle il n’ y a pas de vérité absolue ou alors qu’il en existe plusieurs est plus que jamais prégnante aujourd’hui. Il n’ y aurait donc plus rien à dire, aucun principe à défendre ne serait-ce que momentanément puisque tout est relatif. Les réseaux sociaux renforcent le phénomène puisque par le jeu des algorithmes et des logiques parfois obscures, on remarque que certains contenus sont promus alors que d’autres sont invisibilisés. Tout ceci contribue au renforcement de la confusion des esprits et prolonge des mécanismes qui existent déjà dans les médias mainstream ou même dans des lieux de diffusion et de promotion de la culture. Tout cela induit, voire contribue sans doute à la fragmentation des sociétés que vous évoquez. Mais dans le chaos voulu et provoqué, il reste des aspects curieux comme la volonté d’imposer certaines idées de manière coercitive, s’il le faut. N’est-ce pas là une contradiction flagrante avec « la relativité générale » ?
Vos nouvelles mêlent physique, géographie, politique, psychologie et philosophie. Cette hybridation des savoirs était-elle nécessaire pour parler du chaos moderne ?
Je me considère avant tout comme un storyteller, comme on dit en anglais, un raconteur d’histoires, car il y en a tellement dans notre quotidien. Mon objectif est d’abord de proposer une histoire simplement pour que le lecteur ou la lectrice passe un bon moment en compagnie d’un ou plusieurs personnages, et c’est aussi pour cette raison que mes nouvelles sont comiques. Ce côté comique s’appuie sur des situations, des personnages ou des mots qui sont le matériau principal de celui ou celle qui écrit, car les mots à eux seuls sont une source inépuisable d’inspiration créative. En plus de distraire le lecteur, j’aimerais bien lui donner une information ici ou là, sachant que moi-même j’aime ces lectures dans lesquelles j’apprends quelque chose. Cependant, les incursions dans l’un ou l’autre champ du savoir peuvent ancrer une histoire dans le réel ou consolider la création d’un univers fictionnel, et cela avant que le récit ne soit complètement happé puis englouti par l’une de ces réalités absurdes qui ne sont jamais loin (rires).
Le conflit autour de l’heure semble parfois rappeler les tensions identitaires, idéologiques ou même électorales observées dans certaines sociétés africaines. Jusqu’où votre fiction dialogue-t-elle avec le réel ?
Il y a sûrement là un rapport l’autre, dans le contexte de l’histoire, celui avec qui on ne partage pas la même heure est différent : avec lui, on ne peut partager la même vision du monde, il est du mauvais côté, quelles que soient les circonstances, parce qu’il n’ y a aucune raison qu’il ne perçoive pas la même réalité. Cela est valable même si l’objet de la dispute est complètement artificiel, exogène ou insignifiant. Ce qui compte, c’est de mettre en relief l’altérité et de la manipuler au besoin. Dans cette optique effectivement, le conflit de l’heure… (rires), le conflit de l’heure dans « Les États généraux du temps » est une allégorie.
Plusieurs personnages semblent prisonniers d’un besoin maladif de contrôle : contrôler l’heure, les horaires, les comportements, les récits. Selon vous, pourquoi l’être humain supporte-t-il si difficilement l’incertitude ?
On devrait être davantage en quête de sens. Ce n’est pas facile dans la période actuelle avec tout le brouhaha, avec l’absence de repères fiables. À défaut de valeurs solides, on se rabat sur des ersatz, des artifices érigés en modèles. De toutes parts, on répète à longueur de journée, sur les réseaux sociaux et ailleurs, des imprécations, des formules toutes faites sans la moindre nuance et sans un petit effort de réflexion – je ne dis pas de pensée. Évidemment, ces postures ne accommodent d’aucune forme d’incertitude et chacun en vient à vouloir contrôler le réel, tout le réel, à partir d’une ligne de tranchée égocentrique qui est aussi un cocon émotionnel. Maintenant, il faut plus de courage et d’audace pour remettre en question tous ces travers.
Malgré l’absurdité ambiante, vos personnages continuent à défendre leurs positions avec une ferveur presque religieuse. Diriez-vous que le fanatisme naît souvent de détails devenus symboliques ?
On pourrait se demander si ce n’est pas le fait de se perdre dans les détails, puis de les défendre bec et ongles, qui rend le monde absurde. Supposons qu’il faille emprunter un axe routier pour se rendre d’une ville à l’autre ; si, en laissant cette voie principale, on se retrouve en brousse et que l’on continue à s’enfoncer parce qu’on pense avoir raison, il devient impératif de chercher là où se trouve la véritable absurdité. Il y a donc ces occurrences déraisonnables et autogénérées qui contribuent à nourrir et à entretenir la grande bulle existante de l’absurdité. Et c’est vrai qu’en se mouvant dans pareil univers, on peut soit être complètement perdu, soit sombrer dans des eaux troubles. Il faut travailler à l’assainissement, d’abord au niveau personnel, puis en se démenant pour assainir autour de soi. Vous voyez, c’est comme dans l’avion où l’on recommande de mettre et de garder son masque à oxygène d’abord, avant de s’occuper d’autres personnes.
Votre écriture alterne ironie, tension dramatique et réflexion intellectuelle. Comment trouvez-vous l’équilibre entre le plaisir du récit et la profondeur du propos.
Beaucoup d’histoires dans les fictions de chez nous ne déploient pas vraiment de péripéties. Je mets donc un point d’honneur à avoir au moins une succession de petits événements dans le cadre de la nouvelle, et la tension dramatique permet de ne pas lâcher le ou les personnages parce qu’on se demande ce qui va leur arriver. Pour ce qui est de l’humour, je me demande si ce n’est pas un mécanisme de protection face à la réalité qui est parfois brutale dans la séquence actuelle. C’est de manière naturelle que l’ironie, avec son décalage, est présente dans mon écriture. Elle permet de transcrire de manière décalée la société et de la titiller. Et puis, l’ironie crée, je l’espère, une certaine complicité avec le lecteur. J’aimerais qu’il perçoive, au détour d’une phrase, une instance qui le fera rire et peut-être réfléchir. Car, au final, c’est au lecteur de voir comment il intègre le texte catalyseur dans sa réflexion.
Après avoir écrit une œuvre où le temps divise autant les hommes, gardez-vous encore l’espoir qu’une société puisse retrouver une « heure commune » au sens symbolique comme humain ?
Heureusement que nous avons une heure commune de manière globale, si cela est vraiment important ! Ce qu’il faut voir, et qui est utile, c’est pour chaque occasion, chaque contexte, comment, avec les différents récits par exemple, on écrit une histoire ou un discours épidictique qui ne remet pas en cause les différents récits, mais les agrège. Cela permet que, pour certaines occasions, seul le discours épidictique puisse prévaloir. C’est un point fondamental à intégrer. Après tout, il y a de nombreux fuseaux horaires et puis ce qu’on appelle l’heure universelle, non !?
Vous avez choisi le format numérique gratuit pour permettre aux lecteurs de découvrir ces deux nouvelles. Pourquoi ?
Dans l’histoire de la littérature, des auteurs publiaient souvent, épisode par épisode, leur roman avant la sortie de l’ouvrage en librairie ; et des nouvellistes faisaient paraître leurs récits courts dans des magazines avant de les rassembler dans des recueils. À son retour d’exil au Cameroun par exemple, Mongo Beti a publié dans le journal Le Messager le roman-feuilleton Mystèresen vrac sur la ville, qui sortirait plus tard en imprimerie sous le titre de Trop de soleil tue l’amour.
La souplesse du numérique nous permet aujourd’hui de garder vivante la littérature et d’être en phase avec la période actuelle. J’ai choisi de diffuser mes deux nouvelles d’abord sur internet, en téléchargement gratuit, mais le livre papier sera bientôt là. Entre-temps, nous aurons engagé des échanges fructueux avec les lecteurs, grâce notamment à ACOLITT, qui effectue un remarquable travail de promotion du livre africain.
Pour rappel, ces nouvelles sont en téléchargement gratuit ici
Dans son recueil « Le silence des hommes », l’écrivain camerounais Jean-Pierre Noël Batoum explore avec courage et subtilité la face cachée de la masculinité africaine : ses silences, ses blessures et ses violences. Ancré dans la sagesse des Ancêtres et attentif aux bouleversements du monde contemporain, il invite hommes et femmes à renouer avec un dialogue perdu. Rencontre avec un auteur qui refuse les euphémismes.
Le silence serait le signe distinctif de la masculinité africaine.
Quelles préoccupations intellectuelles et sociales vous ont conduit à écrire Le silence des hommes ? Et comment situez-vous ce recueil dans le paysage littéraire camerounais et africain actuel, marqué par une recomposition autour des questions de genre et de société ?
En 2024, une véritable épidémie de féminicides défraie l’actualité du Cameroun. Au même moment, sur les réseaux sociaux – vraiment pas le lieu indiqué pour la réflexion, un conflit ouvert oppose les féministes à la plume acérée aux hommes qui se réclament Bantu, adeptes d’une vision traditionnelle de la relation homme-femme. J’ai alors le désir profond de comprendre l’origine de la violence masculine. En prenant appui sur les savoirs de ma tradition et sur des entretiens permanents avec les Mbombog (Patriarches) et autres Anciens, je constate que les hommes éprouvent des difficultés particulières à s’adapter à la vie citadine. Ils cachent alors leur désarroi derrière le silence, et leur inadaptation, derrière la violence. Sans m’appuyer sur des publications précises sur le sujet, je constate néanmoins une polarisation des relations humaines autour du genre. D’abord, le terme est consommé à toutes les sauces, avec cette impression qu’il sert à désigner exclusivement la femme. Ainsi, dans l’espace public, on efface clairement – mais sans doute inconsciemment – l’existence et la différence des sexes. Ce refus de la différence installe la relation homme-femme d’abord dans la confusion, puis dans le conflit. Le féminisme africain apparaît rageur et violent, en réponse à la violence du masculinisme. Ce dernier a le sentiment de subir une castration symbolique et se fige dans un silence malsain qui finit par exploser dans la violence. Le dialogue se révèle plus que jamais nécessaire. Et je ne serais pas étonné que mon œuvre coïncide avec cette recomposition autour du genre dont vous parlez.
Votre ouvrage met en lumière la pluralité des voix masculines, souvent réduites au silence. Comment avez-vous conceptualisé cette pluralité dans l’écriture ; et aussi, quelle est, selon vous, la spécificité des masculinités africaines dans leur rapport au silence, à la souffrance et à la visibilité sociale ?
La pluralité des voix masculines tient à la variété des trajectoires de vie des différents personnages de l’ouvrage. Et je ne pense pas que ces voix soient réduites au silence. On constate au contraire que les personnages masculins parlent avec facilité des sujets légers, mais que leur parole se fait rare dès lors qu’il s’agit des sujets brûlants. Ils finissent par se murer dans un silence violent. Et malgré la diversité des trajectoires, force est de constater une similitude d’attitude – à quelques exceptions près – dans la relation homme-femme. On dirait les enfants d’un même père. Le silence serait le signe distinctif de la masculinité africaine : gage de force, d’inflexibilité face aux problèmes de famille et de société. Mais il est aisé d’imaginer quelles souffrances se cachent derrière un tel silence.
Vous articulez fortement les récits autour de lieux précis (hangars, marchés, studios conjugaux). Quelle fonction dramaturgique attribuez-vous à l’espace dans la construction des identités masculines ? Peut-on dire que l’espace devient un langage du genre dans votre œuvre ?
Une identité ne se saisit pas d’abord dans un concept, mais dans le concret de l’existence quotidienne. Et cette existence est toujours inscrite dans un espace, qui devient le lieu de notre expression. Les personnages masculins de notre œuvre n’échappent pas à cette réalité. Mieux encore, chaque espace — hangar, foyer, restaurant — devient à la fois un lieu d’expression de l’identité masculine et un lieu de sa construction, tant il est vrai que l’identité humaine est dynamique. L’homme du chapalo s’exprime d’une manière particulière, comme si ce lieu lui soufflait ses mots et ses gestes. Le langage scabreux, le geste lubrique semblent inspirés par cet espace vivant. Chaque espace est un utérus qui porte une vie masculine, qui la façonne et lui donne forme.
Mieux que l’homme, la femme africaine s’est adaptée plus aisément à la société moderne…
Le silence que vous décrivez est à la fois imposé et intériorisé. Comment la littérature peut-elle contribuer à briser ce silence et à ouvrir un espace de parole pour les hommes ? Votre recueil montre que la virilité peut être une prison. Comment vos personnages illustrent-ils cette tension entre norme sociale et vécu intime ?
Le silence des hommes est un poids sur leurs épaules, un héritage d’un certain type d’éducation, mais aussi d’un certain regard porté sur cette éducation aujourd’hui. Ce silence a été intériorisé — ingurgité comme une pilule amère — avant d’être rejeté comme une explosion. En effet, le silence enseigné à l’homme dans nos cultures n’est pas conçu comme une arme contre la femme que l’on dit aimer. Il est d’abord une attitude d’écoute de la sagesse traditionnelle, qui passe par les yeux et les oreilles. La bouche de l’homme ne devait s’ouvrir qu’après celle de sa femme. Et la parole de la femme, dans la tradition, n’est pas faite pour se déployer n’importe où : elle est l’antre sacré de la famille, de la communauté et de la société. Malheureusement, ce silence a été intériorisé de mauvaise grâce et déformé en un refuge, en une parole muette et invisible qui atteint l’autre sans qu’il puisse s’en défendre. C’est ici que la littérature a un rôle à jouer. Non pas dans un langage clivant ni moralisateur, mais en plongeant sa plume dans la Culture pour ramener les uns et les autres à écouter la sagesse des Anciens à sa source, dans son contexte. Cette recherche humble auprès des Ancêtres révèle le cœur du conflit : l’inadaptation. Mieux que l’homme, la femme africaine s’est adaptée plus aisément à la société moderne. L’inadaptation sociale de l’homme l’a frustré, fragilité, et au lieu de s’ouvrir, il s’enferme dans le silence pour se protéger — se coupant ainsi de la femme, qui est son alliée vitale. Voilà ce que révèlent, dans mon œuvre, le langage scabreux au chapalo, la bravade au beignetariat, le mutisme progressif dans le foyer. Ouvrir un espace de parole est une exigence intellectuelle et sociétale, pour que la virilité ne soit plus un lourd fardeau, mais une libération et un don de soi à la femme.
Vous revendiquez une langue qui ne demande pas de permission, une langue qui nomme et refuse les euphémismes. Quelle est la place de cette posture stylistique dans votre projet littéraire et pensez-vous que la langue, dans sa force et sa nudité, puisse devenir un outil critique pour déconstruire les représentations genreées ?
La langue n’est pas qu’un véhicule de la pensée. Elle est également et surtout l’expression d’une identité, d’une vision du monde, d’une présence au monde. L’écrivain africain, tout en utilisant les langues occidentales, ne peut ni ne doit ignorer la source de son être. Le refus des euphémismes vient naturellement de ce que ma pensée ne surgit pas en français, ma langue d’écriture. Elle naît de mon regard qui écoute la société multiculturelle dans laquelle je vis, puis va interroger la manière d’être exprimée en langue Basa’a, qui porte la vision du monde de mes Ancêtres, et que je reçois de façon pacifique. La langue Bassa’a m’ouvre le chemin vers cette sagesse séculaire, qui ne voit pas le monde en dualité, en opposition, encore moins en conflit. De la même fibre que l’hébreu où le couple humain est ish-isha, le Basa’a articule le noyau familial en mud-mudaa. Cette articulation n’envisage que la communion, la complémentarité, l’harmonie, liées par la communication — la parole, qu’elle soit exprimée ou muette, dans le regard. Alors oui, la langue — nos langues africaines — peut déconstruire le conflit larvé dans l’exacerbation des genres, qui est un choix d’éliminer le sexe et l’identité pour ne retenir que des attributs sexuels manipulables à volonté.
Quelle réception espérez-vous auprès des lecteurs masculins et féminins ? Comment envisagez-vous l’impact de ce livre dans les débats académiques sur le genre et la littérature africaine ?
Mon intention, en écrivant Le silence des hommes, est de contribuer à créer un espace de dialogue dans le couple, mais également dans la société. Aujourd’hui, on se parle les uns sur les autres, les uns des autres, les uns aux autres — mais il est temps de réapprendre à parler les uns avec les autres. Ce dialogue libérateur doit commencer dans l’espace intellectuel universitaire, par un regard attentif sur la production littéraire locale. Tant que l’on réfléchit à partir d’un Ailleurs étranger et étouffant, il n’y aura aucune issue pour la reconstruction de la cellule familiale en Afrique. Car le projet sociétal venu d’ailleurs est clair : diviser pour briser, affaiblir pour assujettir. Le discours sur le genre n’a pas d’autre logique : il prétend libérer, mais exacerbe les tensions dans un univers qui ne réagit plus qu’en termes de dualité et d’opposition. Le débat intellectuel que doit porter le monde universitaire gagnerait à se pencher sur les propositions de la littérature africaine contemporaine.
Envisagez-vous de prolonger cette réflexion par d’autres œuvres, peut-être en croisant davantage les voix masculines et féminines ? A partir de votre trajectoire et votre expérience, selon vous, quel rôle la littérature peut-elle jouer dans la transformation des rapports sociaux de genre en Afrique contemporaine ?
Mon écriture véhicule le regard que je pose sur la société. Mais elle est plus écoute profonde que volonté d’imposer une idée. Mes yeux écoutent d’abord, mes oreilles cherchent ensuite à voir le mal réel, puis ma bouche peut écrire le diagnostic — et peut-être même proposer un protocole de soin. Je ne serais pas sincère si je n’avouais pas que des idées trottent déjà dans ma tête. Je cherche encore, en les contemplant, quelle forme leur donner et sous quelle forme les partager. La littérature africaine contemporaine a un rôle essentiel et déterminant à jouer. Il ne consiste pas à redéfinir ou à créer du nouveau. À mon sens, vu la richesse de nos différentes cultures, l’écrivain africain contemporain a le devoir de plonger dans cette source, d’écouter, de contempler et de partager cette richesse que beaucoup en Afrique ne savent plus voir-ou qu’on exhibe comme du folklore, dans un geste suicidaire de séduction envers cet Ailleurs qui fascine d’autant plus qu’il est un mirage, puisqu’il se meurt.
Propos recueillis par Baltazar ATANGANA dit Nkul Beti, critique littéraire noahatango@yahoo.ca
À l’ère des bouleversements technologiques et des mutations du langage, le professeur Assana Brahim, Camerounais, enseignant d’université et l’auteur de dizaines de livres dans plusieurs genres littéraires, propose une réflexion audacieuse sur l’écriture à travers son concept d’« écrivaintologie ». Entre disparition de l’auteur, quête de sens et hybridation des savoirs, il redéfinit le rôle de l’écrivain dans un monde en constante transformation. Dans cet entretien, il invite à penser la littérature comme une expérience à la fois intellectuelle, existentielle et profondément humaine.
Écrire, c’est s’effacer…
Vous proposez avec « l’écrivaintologie » un terme nouveau. Comment le définiriez-vous simplement pour un lecteur qui le découvre ?
A.B. : Telle que definie dans mes ouvrages, l’écrivaintologie s’évertue à se faire cerner à travers l’univers riche des approches de la littérature. Elle se positionne comme une étude qui pose le problème du paradoxe de la production textuelle et se définit comme une approche conceptuelle de la dis-parution de l’écrivain, autrement dit du questionnement de son effacement dans son essence créative. Science ou art de l’écriture – du point de vue littéraire et linguistique, dans un esprit proche de l’analyse du discours littéraire –, elle est une démarche qui pose la question de la fin de l’écrivain, ou tout au moins de son gommage dans le texte, et partant dans le champ social à travers son statut du faiseur d’œuvres de fiction et sa fonction sociale, voire sa créativité qui ne devient une création qu’avec le concours du personnage (qui est l’objet principal de l’analyse critique du texte) et de la réception (qui est l’instance susceptible de faire et/ou de défaire l’auteur). Dans cette perspective, l’écrivain, à travers une parution littéraire, devient l’objet des mécanismes de la disparition réelle, virtuelle ou potentielle à travers sa réincarnation dans le champ social de la réception de son œuvre ou à travers sa désincarnation par ses personnages.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de réfléchir à l’écriture non seulement comme un art, mais comme une véritable « science » de l’écrivain ?
A.B. : La logique de l’écrivaintologie est une approche qui s’évertue à se faire cerner à travers l’univers riche des approches de la littérature. Elle se positionne comme une étude qui pose le problème du paradoxe de la production textuelle et se définit comme une approche conceptuelle de la dis-parution de l’écrivain, autrement dit du questionnement de son effacement dans son essence créative. Cette approche associe la littérature et la science dans une fonction pédagogique (on parle de didacture qui mêle l’œuvre et l’ouvrage ou « œuvrage »). La « science » littéraire ou la « littérature » scientifique (la « scienture ») a l’avantage d’être l’apanage d’un seul « scientifique » (appelé « écrivaintologue » qui est plus proche d’un auteur des textes de développement personnel, d’élévation spirituelle, d’intelligence émotionnelle ou de manuel éducatif que d’un poète rêveur, d’un dramaturge divertissant ou d’un romancier intrigant) qui fonde sa conventionnalité universaliste, son autorité argumentative et sa légitimité épistémologique. Ainsi, face à ce monde de « paresse » et d’homoïdisation de la création et de la connaissance, l’écrivaintologue s’écarte des textes classiques pour créer des genres hydries qui allient la science et l’imagination, la rationalité du bon sens que partage le monde et l’émotivité des connaissances mystérieuses d’un génie, les réalités établies durant des siècles et les vérités enfouies dans l’esprit créatif.
Dans votre ouvrage, écrire semble aller bien au-delà des mots. Peut-on dire que l’écriture est, pour vous, une manière de comprendre la vie ?
A.B. : Tout à fait. Après tout, être écrivain, c’est écrire son existence, écrire contre sa mort, survivre par les mots après sa disparition.
Pensez-vous que tous les écrivains, consciemment ou non, sont en quête de sens lorsqu’ils écrivent ?
A.B. : La littérature aime à comprendre le monde et par voie de consequence à lui donner un sens. Au demeurant, l’écrivaintologie peut convoquer plusieurs disciplines scientifiques. Au fond, cette question shakespearienne « Être ou ne pas être ?» n’a pas pris de ride dans ce monde contemporain où le paraitre se substitue bien souvent à l’être. Étudier un écrivain, c’est poser la question de la conscience qui accompagne son essence et son existence.
Vous accordez une importance particulière à la lettre. Pourquoi revenir à cet élément fondamental du langage aujourd’hui ?
A.B. : La créativité littéraire reste avant tout l’esthétisation par le langage. En écrivaintologie, l’écriture est prise dans un sens large. D’une part, elle est le fruit de la réflexion (on peut parler de lettrature ou littérature de l’écrit où elle est le reflet de la mémoire) et d’autre part, elle est celui de l’intuition où la parole est la mémoire même).
Votre réflexion fait écho à des figures majeures comme Stéphane Mallarmé. En quoi son approche de la page et du silence vous inspire-t-elle encore aujourd’hui ?
A.B. : Je définis parfois l’écrivaintologie comme un mouvenement post-surréaliste. Le courant symboliste, qui prone l’hermétisme cher à Mallarmé, est important pour l’écrivaintologue en raison du fait que le langage courant disparait d’un point de vue sémantique.
Vous évoquez des formes d’écriture qui se rapprochent de l’image ou de l’art visuel. Est-ce une évolution naturelle de la littérature selon vous ?
A.B. : L’art littéraire moderne est avant tout un art multimodal et intermédial. Tout travail d’hybridation, de transformation et de disparition est cher à l’écrivaintologie.
Des mouvements artistiques comme le lettrisme ou Fluxus ont exploré ces pistes. Estimez-vous qu’ils ont ouvert la voie à votre réflexion ?
A.B. : De manière générale, l’écrivaintologie fait suite à plusieurs courants dont elle s’inspire. Toutefois, rappelons ses attributions principales :
Écriture par l’Intelligence artificielle : intérêt aux écrivaintoïdes et aux autres sujets de l’humanité numérique (dis-paruture).
Identité littéraire : dédoublement de l’auteur, transformation de l’identité de l’écrivain.
Littérature orale rénovée : littérature audiovisuelle, traduction automatique, lecture automatique des textes numériques, littérarité et dé-extinction, livres saints et auctorialité, traces scripturales de l’oralité (oravaintologie).
Prélittérature : littérature des fautes, réécriture comme un nègre, masquage de l’identité énonciative, littérature embryonnaire et genèse des œuvres célèbres, production des textes scolaires, écrivain en herbe (lettrature).
Entrepreunariat du livre : problématiques juridiques des publications, rôle correctif de l’édition, redéfinition du pacte scripturaire par la lecture, construction de la paratopie par la réception légitimant, révolutions littéraires, survie de l’écrivain par la consommation, panthéonisation des auteurs.
Littérature « scientifique » : transformation d’horizon d’attente, littérature d’idée, hybridation des genres et des domaines de production littéraire, artistique et scientifique.
La quête du sens est au cœur de votre démarche, tout comme chez Marcel Proust. Son œuvre a-t-elle influencé votre manière de penser l’écriture ?
A.B. : Proust intéresse l’écrivaintologie, notamment au sujet du monde disparu à ressusciter ou de l’accomplissement de l’écrivain. Par ailleurs, il faut noter que chez l’écrivaintologue, la littérature devient le moyen par lequel le dédoublement de soi est une forme d’expression comme le pense Marcel Proust : « Le moi qui se manifeste dans l’œuvre, c’est au fond de nous-même en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. »
Vous parlez aussi de la « disparition de l’écrivain ». Cela signifie-t-il que l’auteur doit s’effacer derrière son œuvre ?
A.B. : Un peu plus que cela. Le mot clef de l’écrivaintologie est la dis-parution qui se rattache au mot « effacement » se définissant comme le fait de s’anéantir, de dédoubler ou de se dédoubler. Cela relève même l’essence de la vie : procréer et périr.
Quel regard portez-vous sur les jeunes écrivains aujourd’hui, notamment en Afrique ? Ont-ils une manière différente d’aborder l’écriture et le sens ?
A.B. : Les jeunes écrivains ont divers talents innovants et promoteurs. L’écrivain théoricien que je suis leur préconise d’explorer les meanders de l’esthétique afin de fixer des modalités d’écriture originale comme les propose l’écrivaintologie.
Que souhaiteriez-vous que le lecteur retienne après avoir découvert L’Écrivaintologie ?
A.B. : L’écrivaintologie est avant tout une curiosité à découvrir ou un champ à exploiter et à enricher. De manière simple, elle est la théorie de l’écrivain effaceur et de la littérature effacée. Aussi, l’écrivain est une personne qui n’écrit que pour effacer. Elle fait émerger le concept de « l’écrivain-effaceur » qui peut aussi être un « écrivain effacé » ou mieux une « littérature effacée » (notamment par l’énonciation ou l’intelligence artificielle). L’écrivaintologue est donc une sorte d’« effaceur effacé ». Il peut être illustre (avec une prospérité posthume) ou effacé par le temps, parce qu’il a été un auteur raté, inapte, censuré ou critiqué comme nul. L’écrivaintologie est une tentative de recentrage de la notion de la littérature autour de l’idée de l’effacement. Elle est un courant littéraire qui définit tout ce qui se rapporte au fait littéraire (écrivain, œuvre, public, éditeur, événement culturel) d’un point de vue de la disparition. C’est parce que cette disparition est souvent paradoxale et marquée par l’effet de dédoublement qu’on préfère parler de dis-parution. Cela se manifeste par un paradoxe (écrire, c’est s’effacer) traduit par le postulat : être et ne pas être à la fois.
Avec Ce que j’ai demandé au soleil, le Camerounais MEYO Ayolo Aristide, écrivain, éditeur et directeur de publication du magazine ÔLivre, livre bien plus qu’un témoignage : une traversée intérieure où la maladie devient matière littéraire, et la fragilité, un lieu de révélation. Entre récit autobiographique, souffle poétique et méditation existentielle, l’auteur explore les frontières du corps et de l’âme, dans une écriture habitée par l’urgence de dire et la nécessité de transmettre. Cet entretien propose de revenir sur les enjeux esthétiques, spirituels et humains d’une œuvre singulière.
Au départ, j’écrivais simplement pour survivre.
Votre livre se situe à la croisée du témoignage et de la création littéraire. À quel moment avez-vous senti que votre expérience devait devenir œuvre, et non plus seulement récit personnel ?
Au départ, j’écrivais simplement pour survivre. C’était un espace intime, presque silencieux, pour déposer la douleur et l’incompréhension. Puis, j’ai compris que ce que je vivais ne m’appartenait plus totalement. Mes mots faisaient écho à quelque chose de plus universel : la fragilité, la peur, mais aussi la résistance. C’est à ce moment-là que le récit est devenu œuvre. Je n’écrivais plus seulement pour moi, mais pour transformer l’épreuve en sens, et offrir aux autres un miroir. Ce que j’ai demandé au soleil est né de ce passage : de l’intime au partage, de la douleur à la création.
L’ouverture sur la figure de Quentin installe d’emblée une tension tragique. Peut-on dire que cette présence inaugure une forme de dialogue entre les vivants et les morts dans votre texte ?
Oui, on peut le lire ainsi, mais avec une nuance importante. La figure de Quentin intervient surtout comme une présence symbolique. Dans le livre lui-même, je n’ai pas développé son histoire, par respect pour sa famille et parce que je n’en avais pas l’autorisation. En revanche, dans le résumé, j’ai choisi de l’évoquer pour une raison précise : montrer que les morts ne disparaissent jamais totalement. Ils continuent d’exister à travers nous, dans nos combats, nos mémoires, nos silences. À partir de là, il s’installe effectivement une forme de dialogue invisible entre les vivants et les absents. Quentin devient une porte d’entrée, une manière de rappeler que chaque combat individuel s’inscrit dans une histoire plus vaste, faite de pertes, mais aussi de transmission.
La myasthénie est souvent décrite sous un angle strictement médical. Vous, vous en faites une expérience presque métaphysique. Comment avez-vous déplacé ce regard ?
C’est une très belle question, parce qu’elle touche à ce qui m’a le plus transformé. Au début, j’ai regardé la myasthénie comme tout le monde : un diagnostic, une liste de symptômes, un pronostic. Une maladie. Un ennemi à combattre. Et c’est légitime. Quand on vous annonce que votre corps va vous trahir, que vous risquez de ne plus pouvoir marcher, parler, avaler, et que c’est pour la vie, on ne pense pas à autre chose qu’à la guerre. J’étais dans la survie pure. Mais voilà : après des mois d’hôpital, de traitements qui ne fonctionnaient pas, de nuits où j’écoutais mon propre souffle pour vérifier qu’il était encore là, j’ai compris une chose : la guerre contre la maladie, je ne la gagnerai jamais sur le plan médical. Elle est chronique. Elle restera. Alors il fallait changer de terrain.
Aristide AYOLO
Le déplacement du regard ne s’est pas fait en un jour. Il est venu par petites brèches. D’abord par la lecture. En découvrant Nick Vujicic, cet homme né sans membres qui vit pleinement, j’ai réalisé que le handicap ne se mesure pas à ce qu’on perd, mais à ce qu’on choisit de faire avec ce qui reste. Ensuite par l’écriture. En posant des mots sur ma fatigue, sur mes chutes, sur mes peurs, j’ai cessé d’être passif. Nommer sa souffrance, c’est déjà la dompter un peu. Alors oui, la myasthénie est une maladie neuromusculaire. Mais pour moi, elle est devenue une école. Elle m’a appris la patience, l’humilité, la gratitude pour l’infime. Elle m’a forcé à ralentir dans un monde qui ne sait que courir. Et elle m’a offert ce que je n’aurais jamais cherché ailleurs : un face-à-face avec moi-même, sans masque. Ce n’est pas métaphysique par choix. C’est métaphysique par nécessité. Quand la médecine ne peut plus tout, il reste la question du sens. Et cette question, la maladie me la pose chaque matin. Ma réponse, c’est ce livre. C’est ce journal. C’est cette vie que je continue de choisir, pas à pas, fatigue après fatigue, victoire après victoire.
Votre écriture est traversée par une forte charge poétique, même dans les passages narratifs. Écrivez-vous d’abord en poète, ou la poésie s’impose-t-elle à vous comme une nécessité ?
Je ne décide pas d’écrire poétiquement. C’est le monde qui m’apparaît ainsi. Quand je dis que « le poids de mon corps gradua », ce n’est pas une recherche de style. C’est l’expérience exacte de ce moment-là. Quand je parle de la lumière qui « perce l’ombre comme une promesse », c’est ce que j’ai vu depuis mon lit d’hôpital. La maladie a aiguisé mon regard. Elle m’a rendu hypersensible à tout : à la chaleur d’une main, à la couleur du ciel au réveil, au silence d’une chambre. Et cette sensibilité, elle ne peut s’exprimer que par l’image, par le rythme, par la métaphore. Dans les passages narratifs, même les plus crus, la poésie affleure parce que la vie elle-même, quand on la frôle d’aussi près, devient poétique. Non pas au sens décoratif ou joli. Au sens essentiel. La poésie, pour moi, c’est le langage de l’urgence. C’est ce qu’on utilise quand les mots ordinaires ne suffisent plus à porter ce qu’on a à dire. Alors pour répondre simplement : je ne choisis pas d’écrire en poète. La poésie me choisit, à chaque fois que la douleur ou la joie dépassent les frontières du dicible. Et je ne lui résiste pas. C’est ma manière de ne pas mourir avant l’heure.
Vous évoquez une « descente aux enfers » suivie d’un « retour à la vie ». Ce schéma rappelle certaines structures mythologiques. Votre livre s’inscrit-il, consciemment ou non, dans une tradition initiatique ?
Oui, tout à fait. Mais pas consciemment sur le moment. Sur le coup, je ne pensais pas à la mythologie. Je pensais à survivre. La descente aux enfers, c’était réel : l’hôpital, le corps qui lâche, l’isolement. Ce n’est qu’après, en me relisant, que j’ai compris que j’avais traversé une véritable initiation. La maladie m’a dépouillé de tout. Et ce dépouillement, c’est le début de tous les mythes. Ce qui fait la différence, c’est qu’il y a eu des guides : Eugène, Landry, Alida, Stevia, Saurelle, les amis, ma famille. Et qu’il y a eu une remontée. Pas vers l’homme d’avant, celui-là est mort. Mais vers quelqu’un de plus vrai. Mon livre raconte cette mort-là et cette renaissance-là. C’est un récit initiatique, oui. Un voyage dont on revient transformé.
Le corps, dans votre récit, apparaît à la fois comme prison et comme révélateur. Comment avez-vous travaillé cette ambivalence dans votre écriture ?
D’abord, le côté drôle : mon corps est un colocataire insupportable. Il ne prévient jamais. Un matin, tout va bien. Le lendemain, mes jambes décident de faire grève sans préavis. Franchement, si ce n’était pas aussi dangereux, j’en rirais plus souvent. Mais voilà. Ce même colocataire, aussi imprévisible soit-il, m’a forcé à l’essentiel. Le corps comme prison : c’est l’évidence. Ne plus pouvoir marcher, parler, avaler. Dépendre des autres. J’écris ça cru. Le corps comme révélateur : c’est venu après. Ne pouvant plus courir, j’ai appris à regarder. Ne pouvant plus parler fort, j’ai appris à écouter. La maladie m’a obligé à ralentir. Et ce ralentissement m’a ouvert les yeux. Dans mon écriture, je n’ai pas choisi entre les deux. J’ai laissé la contradiction brute. Parce qu’elle est vraie. Certains jours, je hais mon corps. D’autres jours, je lui dois tout. Les deux coexistent. Mon livre ne fait que dire ça, sans le trahir.
Le titre place le soleil au centre. Est-il une figure spirituelle, une métaphore de la guérison, ou une instance à laquelle l’homme adresse ses ultimes espérances ?
C’est précisément ce qui donne sens au titre « Ce que j’ai demandé au Soleil ». Le soleil n’est pas ici un simple élément du décor, il devient un interlocuteur symbolique. Quelque chose à la fois au-dessus de moi et pourtant profondément en moi. Quand je parle du soleil, je le prends dans une dimension presque méta, une dimension totale, englobante. Le soleil renvoie à la lumière, et dans cette lumière, il y a beaucoup de choses à la fois. Il y a Dieu, il y a la parole, parce qu’au commencement était la parole, et cette parole est lumière. Il y a aussi le bout du tunnel, cette idée qu’après l’obscurité, il existe toujours une sortie, une clarté possible. Demander au soleil, c’est donc interroger tout cela en même temps. C’est s’adresser à une présence qui dépasse l’humain, mais qui traverse aussi l’humain. Une présence qui écoute sans parler, mais qui éclaire quand même. On peut y voir une dimension spirituelle, oui, mais aussi une dimension profondément humaine : celle d’un individu qui traverse des zones d’ombre et qui cherche, malgré tout, à s’adresser à ce qui éclaire encore le monde. Parce qu’au fond, le soleil représente tout cela à la fois : la vie, la vérité, la parole, Dieu, la guérison, et cette certitude fragile mais essentielle qu’il existe toujours une lumière possible, même après les nuits les plus longues.
Votre texte semble constamment osciller entre effondrement et élévation. Comment avez-vous évité que l’un de ces pôles ne prenne le pas sur l’autre ?
Je ne l’ai pas évité, je l’ai accepté. Certains jours, l’effondrement gagne : je ne sors pas du lit, je pleure, j’étouffe. D’autres jours, je m’élève : j’écris, j’aime, je crée, je milite. Mon livre ne choisit pas entre les deux parce que la maladie non plus ne choisit pas. Ce qui empêche un pôle d’écraser l’autre, c’est simplement que je continue d’écrire, dans les deux cas. L’écriture et l’amour sont mes cordes : elles me retiennent de tomber trop bas, et elles me rappellent, quand je vole, d’où je viens.
Il y a dans votre livre une parole très incarnée, mais aussi une forme de distance réflexive. Comment articulez-vous l’intime et l’universel ?
Je crois que l’intime devient universel à partir du moment où il est assumé sans filtre, mais travaillé avec lucidité. J’écris depuis un endroit très incarné, très réel, mais je prends aussi du recul pour comprendre ce que cette expérience dit au-delà de moi. Il ne s’agit pas seulement de raconter ce que j’ai vécu, mais de saisir ce que cela révèle sur la fragilité, la résistance, le rapport au corps, à la vie. C’est dans cette tension que tout se joue : être suffisamment proche pour être vrai, et suffisamment distant pour être lisible par les autres. L’écriture devient alors un passage de soi vers les autres.
Peut-on considérer votre ouvrage comme une tentative de redonner du sens à l’épreuve, voire de la transfigurer par le langage ?
Oui, je le pense profondément. L’écriture a été pour moi une manière de ne pas subir l’épreuve de façon passive. Il ne s’agissait pas d’embellir la maladie, ni de la nier, mais de lui donner une forme, un langage, presque une respiration. Dans le livre, par exemple, lorsque je décris les premiers symptômes : cette fatigue incompréhensible, la perte progressive de contrôle du corps, je ne me contente pas de relater les faits. J’essaie de traduire ce que cela fait intérieurement : la confusion, la peur, le sentiment d’étrangeté face à son propre corps. De la même manière, les scènes du quotidien, à l’université ou en famille, deviennent des espaces où la fragilité se révèle, mais aussi où une autre forme de force commence à apparaître. Mettre des mots sur ces moments, c’était déjà les transformer. C’était passer d’une expérience subie à une expérience comprise, habitée. Si transfiguration il y a, elle ne consiste pas à rendre l’épreuve belle, mais à lui donner du sens. Le langage permet de faire émerger quelque chose de plus grand que la souffrance elle-même : une conscience, une manière nouvelle d’habiter la vie, même dans ses limites.
La question du temps traverse votre récit : temps suspendu, temps médical, temps intérieur. Comment la maladie a-t-elle modifié votre perception du temps, et comment cela se traduit-il dans la structure du livre ?
La maladie a profondément bouleversé mon rapport au temps. Avant, le temps était linéaire, orienté vers les projets, les études, les ambitions. Mais avec la maladie, il s’est fragmenté. Il y a d’abord eu le temps de l’incompréhension, celui des premiers symptômes, des consultations, de l’attente du diagnostic. Un temps instable, souvent angoissant, où tout semble suspendu. Puis vient le temps médical, plus lourd, rythmé par les traitements, les contraintes, et la réalité du diagnostic qui s’impose. Cette transformation du temps se reflète directement dans la structure du livre, qui est divisé en deux grandes parties. La première partie est centrée sur la maladie elle-même : ce basculement progressif, l’avant et l’après diagnostic, la perte de repères, le corps qui devient étranger. C’est un temps subi, traversé dans l’incertitude. La seconde partie s’inscrit dans une autre dynamique : celle de la reconstruction. Il ne s’agit plus seulement de vivre avec la maladie, mais de la dépasser intérieurement, de trouver des ressources pour surmonter le handicap, redéfinir son rapport à la vie, au temps, et à soi-même. Au fond, la maladie m’a appris que le temps n’est pas seulement ce qui passe, mais aussi ce qui se vit. Et parfois, c’est dans le ralentissement qu’on accède à une forme de profondeur.
Vous évoquez des « odes d’un monde apoplectique ». Peut-on parler d’une esthétique de la rupture, voire d’une écriture du seuil ?
Oui, on peut tout à fait le lire ainsi. L’expression « odes d’un monde apoplectique » traduit justement cette sensation de rupture : un monde qui vacille, qui perd son équilibre, et dans lequel le corps lui-même devient un lieu d’instabilité. L’écriture naît dans cette faille. On est effectivement dans une écriture du seuil, parce que le texte se situe constamment entre deux états : entre la santé et la maladie, entre la maîtrise et la perte de contrôle, entre la chute et la reconstruction. C’est un espace de bascule, jamais totalement fixé. Cette esthétique de la rupture se traduit aussi dans la manière d’écrire : fragments, retours en arrière, intensité émotionnelle. Le récit ne cherche pas à lisser l’expérience, mais à en épouser les cassures.
Dans quelle mesure votre engagement, notamment au sein de structures liées à la myasthénie, nourrit-il votre écriture ou en transforme-t-il les enjeux ?
Au départ, j’écrivais depuis une expérience individuelle, presque intime. Mais en m’engageant aux côtés d’autres personnes atteintes de myasthénie, j’ai compris que mon histoire s’inscrivait dans une réalité collective, souvent invisible et peu racontée. Cela a déplacé les enjeux de mon écriture : il ne s’agissait plus seulement de dire « je », mais de porter une voix plus large, de témoigner aussi pour ceux qui n’ont pas les mots ou pas l’espace pour s’exprimer. Cet engagement nourrit donc mon écriture en lui donnant une responsabilité. Elle devient à la fois un acte littéraire et un acte de sensibilisation, une manière de rendre visible, de créer du lien, et parfois même d’agir.
Aristide AYOLO
Pensez-vous que la littérature africaine contemporaine accorde suffisamment de place aux récits liés à la maladie, à la vulnérabilité et à l’intime ?
Je pense que la littérature africaine contemporaine évolue beaucoup, mais ces thématiques restent encore insuffisamment explorées, du moins de manière frontale. Pendant longtemps, nos récits ont été portés par des urgences collectives — l’histoire, la politique, l’identité, la mémoire. Ce sont des enjeux essentiels, mais ils ont parfois laissé moins de place à l’intime, à la vulnérabilité, à la maladie, surtout quand il s’agit de réalités invisibles ou silencieuses. Or, parler du corps fragilisé, de la douleur, de l’expérience intérieure, ce n’est pas s’éloigner du collectif. Au contraire, c’est y entrer autrement. Aujourd’hui, je crois qu’il y a une nouvelle génération d’auteurs qui ose explorer ces territoires plus sensibles, plus personnels. Et c’est nécessaire. Parce que nos sociétés aussi sont traversées par ces réalités, même si elles sont parfois tues. Il y a encore du chemin à faire, mais les voies commencent à s’ouvrir. Et j’espère que des livres comme Ce que j’ai demandé au soleil participent, à leur manière, à élargir cet espace.
Après avoir livré un texte aussi personnel et dense, que vous reste-t-il à écrire : prolonger cette parole, ou explorer d’autres territoires littéraires ? Et où peut-on l’acheter ?
Après un texte aussi personnel, la question se pose forcément. Je pense que cette parole n’est pas encore épuisée. Il y a encore des zones à explorer, des silences à habiter, des aspects de l’expérience que je n’ai fait qu’effleurer. Donc, d’une certaine manière, oui, il y aura un prolongement. Mais en même temps, l’écriture ne peut pas rester enfermée dans un seul territoire. J’ai aussi envie d’explorer d’autres formes, d’autres récits, peut-être plus fictionnels, tout en gardant cette même intensité, ce même rapport à l’humain. Pourquoi pas un livre documentaire jeunesse ? Au fond, ce n’est pas un choix entre continuer ou changer, c’est une évolution.
Ce que j’ai demandé au soleil est disponible auprès des Éditions Afribook, ainsi que via mes différents canaux de distribution et lors des séances de dédicace. Il est également accessible en ligne et sera progressivement déployé sur plusieurs plateformes, pour toucher un public plus large.
Entre découverte de soi et immersion culturelle, Jean Klein, jeune volontaire français en service civique, livre un témoignage sincère sur son expérience au sein du CLIIC au Cameroun. De l’animation d’ateliers de lecture à la rencontre avec des enfants et des acteurs du livre, son parcours éclaire les enjeux de l’accès à la culture et de la solidarité internationale, tout en révélant la puissance des livres comme passerelles entre les mondes.
Avant de venir au Cameroun, je pensais que l’accès à la lecture et à la culture était limité mais quand même un peu développé.
Pouvez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ? Qu’est-ce qui vous a motivé à vous engager en service civique, et pourquoi avoir choisi spécifiquement le CLIIC (Centre de Lecture, d’Initiation et d’Intégration à la Culture) pour cette expérience ?
Je m’appelle Jean KLEIN, j’ai 21 ans, je suis Français originaire de Lille dans le nord de la France. Je suis étudiant en Droit à Paris et j’ai fini ma Licence l’année dernière. Cette année, j’ai rejoint l’association le CLIIC en tant que volontaire du service civique. Rejoindre une mission humanitaire était une idée qui me plaisait depuis un certain temps et je trouvais parfait de prendre une année entre ma Licence et mon Master pour réaliser une mission comme celle-ci. Je voulais réaliser quelque chose de concret dans un environnement nouveau et changer de quotidien. Ainsi je me suis tourné vers le service civique qui propose différentes missions à caractère humanitaire sur une plateforme dédiée. C’est ainsi que plusieurs offres m’ont intéressées mais quand je suis tombé sur celle du CLIIC au Cameroun, je savais que c’était vers cette mission que je voulais m’orienter. Le but de l’association résonnait avec ce qui me plaisait et le Cameroun fait partie de la région d’Afrique subsaharienne vers laquelle je souhaitais évoluer.
Avant votre arrivée, quelle perception aviez-vous de l’accès à la lecture et à la culture en Afrique, et comment cette perception a-t-elle évolué sur le terrain ?
Mes connaissances sur l’histoire de l’Afrique et de la culture des différents pays étaient assez sommaires. Je ne connaissais que l’histoire des pays sous le prisme du colonialisme. Je n’avais aucune idée de la richesse culturelle au Cameroun ni de la variété des peuples présents. Concernant la littérature, mes connaissances étaient quasi-nulles, je ne connaissais rien, pas le mouvement de la négritude, pas les grands noms africains ni les grands noms camerounais. Avant de venir au Cameroun, je pensais que l’accès à la lecture et à la culture était limité mais quand même un peu développé. Je m’attendais à ce qu’il y ait des musées dans les villes, des sites touristiques mais je ne m’étais pas posé la question pour les bibliothèques ou pour l’accès aux livres. Ma perception de cet accès à la culture et à la lecture s’est surtout développée lorsque je suis arrivé sur le terrain. J’ai ainsi pu découvrir la richesse culturelle qu’avait à offrir le Cameroun grâce aux membres du CLIIC. J’ai pu participer à des rendez-vous littéraires, assister ou organiser des séances de dédicaces, rencontre des auteurs, des poètes, de grands noms du monde littéraire camerounais et travailler sur ceux qui les ont précédés. Je me suis rendu également compte que par rapport à des pays voisins, le Cameroun manquait de moyen au niveau de la culture et donc qu’il y a à mon goût un manque de bibliothèques municipales dans les villes. Cependant, après cette première impression je me suis également rendu compte que de nombreuses écoles disposaient d’espaces dédiés aux livres. Ainsi ma perception s’est construite sur le début de ma mission et a évolué tout au long de celle-ci.
Pouvez-vous nous décrire vos principales missions au sein du CLIIC et votre rôle concret auprès des bénéficiaires ?
Au sein du CLIIC, ma mission se divise sur deux axes. Le premier est l’animation d’ateliers de lecture dans les écoles afin de sensibiliser les enfants à la lecture. Ceux-ci consistent dans la majorité des cas à faire lire une histoire aux enfants afin que ceux-ci s’entrainent à la lecture à haute voix pour gagner en aisance à l’oral et par la même occasion faire découvrir de nouvelles histoires aux plus jeunes. Dans certains cas, nous agrémentons ces ateliers de lecture avec des ateliers d’écriture et d’initiation à l’informatique. Le deuxième axe de ma mission consiste à participer à l’organisation d’évènements autour de la littérature comme des dédicaces ou un évènement littéraire organisé par nous-mêmes intitulé « Univers Littéraire ». Mon rôle au sein du CLIIC est donc surtout d’assister sur l’organisation d’évènements littéraires que nous souhaitons mettre en place. Je m’occupe également de la préparation des ateliers de lecture dans les différentes écoles auxquelles nous nous rendons. J’ai également eu la chance d’organiser, avec Benjamin MAFFRE, ancien bénévole au sein du CLIIC, une activité coordonnée à Foumban et de travailler sur un projet porté par le CLIIC nommé « Le Kontineng littéraire ».
Le slogan « Des livres pour tous, des ponts pour le monde », prend-il un sens particulier dans votre expérience personnelle ?
Dans mon parcours personnel, le livre a toujours occupé une place importante. C’est de savoir que le CLIIC travaillait à la démocratisation du livre au Cameroun qui m’a d’abord motivé à venir. Cependant, mon expérience en littérature africaine et plus particulièrement camerounaise était proche du néant. C’est durant tout mon séjour que j’ai pu découvrir des auteurs, des courants littéraires et de nombreux livres qui m’étaient inconnus jusqu’alors. Ces livres et ces auteurs, je n’aurais jamais pu les rencontrer si je n’étais pas venu au Cameroun faire ma mission de service civique. Donc je pense que le slogan « des livres pour tous, des ponts pour le monde » est particulièrement pertinent. Il existe des livres pour tout âge et pour tout public dont la variété est égale à la variété de cultures dans le monde. Découvrir ces livres d’horizons différents est la porte d’entrée vers l’interculturalité. On peut lire de la littérature étrangère depuis chez soi et découvrir une nouvelle fenêtre sur le monde. Ensuite, je trouve que le voyage et la vie au cœur des cultures est le meilleur moyen de construire des ponts entre les cultures. Les livres en sont la fondation.
Quels ont été vos premiers chocs culturels ou vos premières surprises en arrivant sur le terrain ?
L’arrivée au Cameroun a été marquée dès la descente de l’avion : un ressenti de la chaleur environnante qui frappe en premier. Pour un Français comme moi, des chaleurs estivales tout au long de l’année, c’est assez inhabituel mais assez plaisant. Plus sérieusement, la vie dans la ville de Yaoundé dans laquelle j’ai le plus évolué est ce qui a marqué le plus gros choc culturel pour moi : l’effervescence dans les rues, les taxis, les motos, les passants… L’animation autour du petit marché d’Odza, lequel ne se situe non loin de là où j’habite, est un parfait exemple de cela. Ensuite, les chocs culturels se ressentent sur la manière dont les gens se perçoivent. L’hospitalité, la familiarité, la manière dont on appelle les gens qu’on ne connait pas, tout cela est assez déstabilisant pour un Français qui vient d’arriver. Je me rappelle qu’à mes débuts, c’était toujours étonnant de voir qu’on pouvait entrer chez des gens comme ça et que ceux-ci vous servent volontiers à boire et à manger.
Travailler avec des enfants issus de milieux parfois précaires demande une grande capacité d’adaptation. Quels défis humains ou émotionnels avez-vous rencontrés ?
Mon travail au sein du CLIIC est marqué par des passages dans des zones plus défavorisées lorsque nous nous déplaçons dans les écoles dans les milieux ruraux. C’est dans ces zones que nous voyons les milieux les plus précaires. C’est sûr que découvrir ces zones auxquels nous ne sommes pas habitués en France demande une grande capacité d’adaptation et peuvent causer un choc au début. Mais je n’ai jamais eu de défis émotionnels à surmonter lorsque j’étais dans ces zones. Déjà, l’hospitalité des populations dans ces zones est tellement forte qu’on se sent à l’aise au milieu d’elles. Ensuite, partir dans une région plus pauvre fait toujours se poser des interrogations sur comment les populations plus défavorisées vivent. Ainsi, lorsqu’on pense avoir des difficultés à se demander comment on va devoir s’adapter, voir ces gens tellement joyeux et accueillants rend le fait de partager le quotidien pour une courte durée avec eux assez simple, au final. De plus, lorsqu’avec le CLIIC on mène des actions durables pour venir en aide aux enfants de ces villages, voir leur joie efface toutes les questions d’adaptation qui trainent dans notre tête.
Avez-vous une anecdote ou un moment marquant vécu avec les enfants ou les équipes du CLIIC qui illustre l’impact de votre mission ?
Ma réponse sera en deux temps. Je vais partager une anecdote sur ma vie au sein du CLIIC et une anecdote sur mon expérience personnelle au Cameroun. Premièrement, les moments les plus marquant vécus avec le CLIIC sont ceux avec les enfants qui sont les moins favorisés et auxquels on essaie de venir en aide. Ainsi, en février 2026, lorsque nous avons organisé un don de chaises et de tables dans l’école maternelle de Nkolbogo près de Sa’a, voir le sourire sur le visage des maitresses et des enfants m’a rempli de joie. Cela a été accentué par le fait que nous étions venus une première fois dans ce village en novembre 2025 et que nous avions constatés le manque de ressources scolaires. Deuxièmement, sur le plan personnel : la spontanéité et l’hospitalité des Camerounais. Ce qui me fait toujours sourire lorsque je pense à la société camerounaise, c’est leur goût partagé pour la même musique, leur capacité de boire du vin de palme toute la journée (surtout dans les villages). J’ai toujours eu la chance de rencontrer des Camerounais très accueillants et chaque rencontre sera gravée dans ma tête.
En quoi cette expérience a-t-elle transformé votre regard sur l’éducation, la solidarité internationale ou votre propre parcours de vie ?
Cette expérience m’a transformé et je m’y attendais un peu, car une expérience comme celle-ci ne peut se passer sans qu’il n’y ait aucune conséquence. Je suis fier de la manière dont elle m’a transformé. J’ai beaucoup appris sur le relationnel, l’évènementiel ; j’ai développé des compétences que je n’avais pas jusqu’à maintenant. Je suis étudiant en droit mais l’éducation est un domaine qui m’intéresse également. Avoir passé six mois au Cameroun où mon activité principale se passait avec des enfants dans des écoles a développé mon envie d’évoluer dans le milieu de l’éducation. Je suis et je reste attaché au droit mais je sais que si cela n’aboutit pas, je souhaiterai m’orienter vers les métiers de l’école, notamment dans le secondaire, et c’est grâce à cette mission de service civique que ma pensée a évolué. J’ai toujours pensé que le meilleur moyen de s’intéresser davantage à la solidarité internationale et de la faire évoluer dans notre esprit était de s’intéresser aux cultures étrangères et que le meilleur moyen pour faire cela était le voyage. Après un « voyage » de six mois, je peux confirmer que vivre au milieu des populations étrangères et vivre leur quotidien est le meilleur moyen de combattre les clichés et de construire un monde plus solidaire.
Comment percevez-vous l’impact des actions du CLIIC, notamment en matière de lecture et d’initiation au numérique, auprès des jeunes ?
Je pense que les actions du CLIIC ont du poids. Comme d’autres acteurs du livre au Cameroun, nous organisons des événements littéraires autour des plumes du Cameroun et cherchons à rapprocher le lectorat des auteurs camerounais, mais notre impact durable réside dans nos actions dans les écoles, je pense. C’est dans le regard des élèves, des professeurs et des équipes pédagogiques qu’on comprend que nos actions ont du poids. Les enfants sont toujours emplis de joie lorsqu’ils nous voient et c’est quand on leur pose des questions pour savoir s’ils aiment lire ou s’ils développent le goût de la lecture grâce à nous, qu’on se rend compte que nous ne faisons pas ça pour rien. De plus, dans les villages où les jeunes sont plus défavorisés vis-à-vis de la technologie, on se rend compte que les enfants découvrent, pour la majorité d’entre eux, le fonctionnement d’un ordinateur. Et savoir que sans nous, ils n’auraient pas accès à cela, montre que ce que nous faisons a du poids. De plus, le CLIIC a un impact fort du fait de sa versatilité. Nous nous déplaçons beaucoup, on est donc capable de toucher beaucoup de jeunes d’horizons divers. Rien que depuis le début de l’année, nous avons pu nous rendre dans quatre régions différentes du Cameroun. Cela permet d’avoir un impact à l’échelle nationale. Parallèlement, sur le plan personnel, cela me permet de beaucoup voyager dans le Cameroun et de découvrir de nouveaux endroits.
Six mois après votre arrivée au Cameroun et plus précisément au CLIIC, quel message adresseriez-vous à d’autres jeunes Français qui hésitent à s’engager en service civique à l’international, et que retenez-vous personnellement de cette aventure au sein du CLIIC ?
Après six mois passé au Cameroun en tant que volontaire du service civique, je dis à tous ceux qui souhaiteraient ou qui hésiteraient à faire une mission humanitaire à l’étranger en tant que volontaire : Vous ne devez pas hésiter, si ça vous intéresse, foncez ! Cette expérience a été riche sur tellement de niveaux… J’ai beaucoup appris sur moi-même, sur les autres, sur comment d’autres sociétés peuvent fonctionner, sur la nature humaine… J’ai fait de très belles rencontres, rencontrer des gens que je n’aurais jamais pu rencontrer ailleurs. Je repars en France des souvenirs plein la tête. Cependant, je pense qu’il faut avoir le bon état d’esprit pour mener ce genre de missions. Quitter son chez-soi et sortir de sa zone de confort n’est pas facile et il faut une grande capacité d’adaptation pour partir vivre 6 mois ou plus dans un pays qu’on ne connait pas, avec une culture à laquelle on n’est pas habitué. Avant de se dire qu’on veut mener ce genre de mission, il faut bien réfléchir à si on se sent mentalement prêt. Mais si vous pensez que ça va aller, n’hésitez pas, car c’est une superbe expérience.
À travers Les mots parlants qui a paru chez KADEÏ, l’auteure camerounaise Diane-Annie TJOMB livre une poésie de feu et de chair, où chaque vers résonne comme un cri, une dénonciation ou une prière. Dans cet entretien, elle revient sur la genèse d’un recueil profondément engagé, né d’une nécessité intérieure face aux violences, aux injustices et aux silences complices qui traversent nos sociétés. Entre colère « saine », quête de sens et foi en l’humain, sa plume se fait à la fois arme, refuge et espace de réparation, portant haut la voix des invisibles et invitant chacun à une prise de conscience essentielle.
La poésie est une mission, pas un loisir.
Les mots parlants rassemble des poèmes très engagés. Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce recueil ?
La poésie, pour moi, est un lieu d’expression de mes états d’âme. Chaque poème que l’on retrouve dans ce recueil est relié à une histoire vécue, ou à une capture de vie qui m’a bouleversée, soit par l’éclat de sa beauté, soit pour la plupart, malheureusement, par son horrible laideur.
Pourquoi avoir choisi ce titre, Les mots parlants ?
Je souhaitais, en choisissant ce titre, donner la parole aux mots, pour qu’ils parlent sans ambages, des scènes de vie, ou des sujets dont on parle avec tact et pudeur. En parcourant ce recueil, vous remarquerez que certains mots sont verts. Le but était de choquer pour interpeller.
À quel moment avez-vous senti que ces textes formaient un ensemble cohérent destiné à devenir un livre ?
Lorsque en faisant le décompte, j’ai réalisé que je m’étais exprimée dans une vingtaine de textes, et sur des sujets différents, j’ai su que c’était le moment de publier mes réflexions. Je ne recherchais pas tant la cohérence, mais la pertinence et la valeur que ces textes pourraient apporter dans l’érection d’une société plus saine et équilibrée.
La note de l’auteure présente l’écriture comme un outil de lutte. Contre quoi écriviez-vous en priorité ?
Contre l’exécrable. Les sujets qui traitent des viols sur mineurs constituent la principale raison d’être de ce recueil de poèmes. Je ne pouvais plus me taire face à cet odieux phénomène qui gagne les mœurs, et qui s’intensifie au fil du temps. Protéger les enfants des prédateurs sexuels, est un combat qui nous concerne tous.
Justement, vos poèmes abordent des sujets sensibles : migration, violences sexuelles, condition féminine, hypocrisie sociale, gouvernance, environnement. Est-ce un choix délibéré ou une nécessité intérieure ?
Aborder tous ces sujets était une mission. Ne pas en parler m’aurait dévitalisée. J’ai parfois résisté à la pression d’écrire sur certains sujets, mais je ne savais plus comment convaincre le sommeil de revenir habiter mes nuits, jusqu’à ce que je cède. C’est pour cette raison que je parle de Mission, et non pas de plaisir ou de loisir.
Diane-Annie TJOMB, auteure camerounaise
Plusieurs textes donnent l’impression d’un cri, parfois même d’une colère assumée (Saine colère !, Aucune vitrine ne doit exposer l’horreur). Quelle place la colère occupe-t-elle dans votre écriture ?
Certains jours, j’étais consumée par une colère « saine » en écrivant. Cette colère interroge l’ingéniosité qu’ont les êtres humains à développer des vices, et à se servir des plus vulnérables pour leur phase expérimentale. Sinon, dites-moi comment peut-on nourrir des pensées érotiques vis à vis d’un nourrisson !
Vous êtes donc convaincue que la poésie peut réellement sensibiliser, voire provoquer un changement social ?
Je pense que se taire nous rend complice. À force d’en parler, de sensibiliser, d’exposer, d’éduquer… certains paradigmes mentaux confortablement installés cèderont.
Y a-t-il un thème qui vous a été particulièrement difficile à aborder émotionnellement ?
C’était très bouleversant pour moi d’aborder des sujets où la vie des uns est mise en péril par l’avidité et la stupidité des autres. Mee référant à « Saine colère », je trouve que c’est absurde d’ôter la vie à un albinos, pour des rituels, dans l’espoir d’être installé à une haute fonction.
Des poèmes comme « Je ne suis pas une jupe », « À la lycéenne » ou « La douzaine à peine » interrogent le regard porté sur le corps féminin. Écriviez-vous en tant que femme ou en tant que citoyenne ?
Dans ces poèmes, c’est la jeune fille que j’ai été, qui expose ses frustrations, et prépare celles qui passeront par cette spirale, à mieux s’outiller pour se défendre. C’est également la femme que je suis, qui porte un message visant à tordre le cou aux perceptions qui présentent la femme comme « le corps privé de tête ». De ce point de vue, mon engagement est à la fois personnel et citoyen.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes filles qui liront ce recueil ?
À toutes les jeunes filles qui me liront, défendez votre dignité humaine. Ne faites jamais pour plaire, et ne paraissez jamais pour être. Soyez ambitieuses, pas déraisonnées. Chaque palier à franchir pour arriver au sommet est nécessaire, car ils permettent de renforcer notre confiance en soi, d’acquérir de l’expérience, et de gagner en maturité.
La poésie est alors pour vous un espace de réparation pour les blessures liées au genre et aux discriminations ?
Je perçois la poésie comme un espace de réparation des blessures de tout genre. Une thérapie par les mots est parfois nécessaire. Tout ce que l’on n’arrive pas à extérioriser par des mots, se manifestera plus tard par des maux qu’on devra soigner.
L’homme apparaît souvent comme « déshumanisé », mais aussi capable du meilleur (L’homme qui répare les femmes). Êtes-vous pessimiste ou profondément croyante en l’humanité ?
Je voue une profonde admiration à celles et ceux qui se battent pour rendre à l’Homme sa dignité humaine. En dépit de toutes les atrocités causées par des humains, je reste optimiste, grâce aux actions des personnes qui se démarquent.
Plusieurs poèmes célèbrent l’amitié, la loyauté, la transmission. Ces valeurs sont-elles au centre de votre vie personnelle ?
J’ai le privilège d’être bien entourée aujourd’hui. Les valeurs que je promeus sont au cœur de ma vie. Sur le plan relationnel, j’attire ce que je suis, et ça me garde cohérente et équilibrée.
Dans « Qui est réellement un ami ? », vous semblez poser des exigences très fortes à l’amitié. L’écriture vous permet-elle de fixer vos limites ?
Pour avoir été victime plusieurs fois des amitiés frivoles et superficielles, je préfère décrire qui je suis comme amie, et ce que je trouve rédhibitoire en amitié. À ce jour, mon cercle d’amis est restreint, mais riche en loyauté, en sincérité, et en authenticité.
La foi traverse discrètement mais profondément le recueil (Sacré ingénieur, Convictions, Hemlé). Quelle est la place de la spiritualité dans votre processus créatif ?
J’entretiens une relation privilégiée avec mon Créateur. Chaque fois que je tiens ma plume, c’est avec la ferme conviction de remplir l’une des missions qu’il m’a assignée. Écrire devient donc un sacerdoce où j’offre ce que j’ai de plus cher, pour instruire, encourager, compatir, relever. Chaque texte que je produis dévoile une partie de mon humanité.
Pensez-vous que l’écriture peut être une forme de prière ou de méditation ?
Je pense que si l’écriture est une forme d’expression, elle pourrait être une forme de prière et de méditation pour certains, car elle libère celui qui écrit et instruit celui qui lit.
Écrire est donc pour vous un moyen de vous comprendre ou de vous rapprocher d’un sens supérieur ?
Écrire est un moyen de partager avec les autres, les choses que j’ai comprises, et d’interroger celles que je ne comprends pas. Pour chercher à me comprendre, je préfère m’isoler, et passer mes actes au crible de ma conscience.
Votre poésie est directe, imagée, parfois narrative. Comment définiriez-vous votre style ?
Je dirai que j’ai opté pour un style libre, et c’est fait à dessein. Je suis libre de m’exprimer dans tous les styles, libre d’introduire des rimes ou pas. L’essentiel étant de laisser parler les mots.
Écrivez-vous avec une musicalité précise en tête ou laissez-vous le rythme venir naturellement ?
La plupart du temps, je laisse le rythme des mots venir naturellement. Quelquefois, cela crée une musicalité, qui au départ n’était pas visée. C’est l’effet surprise qui vient sublimer le texte.
Votre parcours mêle communication, audiovisuel et littérature. En quoi ces expériences nourrissent-elles votre écriture poétique ?
Ces différents parcours, sans oublier la para médecine, sont des expériences cumulées qui ont forcément eu une influence sur l’écrivain que je suis aujourd’hui . Je suis riche de tout ce que j’ai été, et cela a une forte répercussion dans mon écriture : on retrouve la journaliste qui investigue pour comprendre, l’assistante en cabinet médical qui cherche à prendre soin des autres, la littéraire qui écrit pour matérialiser son engagement.
Après deux romans et ce recueil de poésie, que vous apporte la poésie que les autres genres ne vous offrent pas ?
La poésie me dévoile. Dans les autres genres, je me sers des personnages pour faire passer mes opinions. Dans la poésie, j’incarne mes opinions
Le Prix Francis Bebey obtenu en 2024 a-t-il changé votre rapport à votre statut d’écrivaine ?
Je me suis toujours répétée que l’on n’écrit pas pour gagner des prix, jusqu’à ce que je découvre avec le prix Francis Bebey, quelle crédibilité les prix nous confèrent. Aujourd’hui, partout où je suis invitée, mon nom est suivi de mon prix, et ça suscite de l’intérêt.
Comment souhaitez-vous que le lecteur referme Les mots parlants : apaisé, bouleversé, questionné, autres ?
Je voudrais que chaque lecteur referme « LES MOTS PARLANTS » bouleversé par ce qu’il a lu, et apaisé de savoir qu’il y a des Denis MUKWEGE dans toutes les sphères sociales.
Y a-t-il un poème qui vous ressemble le plus dans ce recueil ?
Je pourrais m’identifier dans plusieurs poèmes de ce recueil, mais encore plus dans « Immortel », parce que : Je rêve d’une vie d’étoile Mais pas celle des étoiles qui s’étalent sur la toile Celle d’un astre lumineux qui chasse les ténèbres Qui s’infiltre partout où la nuit célèbre.
Vous avez débuté le concept « LES ESCAPADES LITTÉRAIRES DE DIANE-ANNIE TJOMB ». Dites-nous en plus.
« LES ESCAPADES LITTÉRAIRES DE DIANE-ANNIE TJOMB » est un concept qui porte la vision d’amener la littérature en milieu scolaire, comme ce fut le cas à Bengbis et à Bana ; dans la rue ; et dans d’autres milieux que vous découvrirez bientôt. C’est un concept qui promeut une littérature mobile, accessible à toutes les couches sociales.
Quel est votre mot pour la jeune génération littéraire africaine ?
Je dirai à la jeune génération littéraire africaine, que les lecteurs ne cherchent pas des textes parfaits, mais des textes qui révèlent notre singularité. Les lecteurs veulent s’identifier à nous à travers nos émotions. Offrons leur des textes cohérents et crédibles, qui découlent de notre authenticité.