Étiquette : éducation

  • ENTRETIEN | Junior Haussin se livre sur le rejet de soi

    Après La plume noire de l’encrier et Banane malaxée, Junior Haussin, qu’est-ce qui vous a conduit à écrire Je suis Nègre mais les Noirs ne m’aiment pas ? Est-ce un sujet qui vous habitait depuis longtemps ou est-il né d’une observation particulière de notre société ?

    JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS est le résultat d’une simple observation de nos mœurs. Quand on est écrivain, on est avant tout un habitant du monde qui nous habite également ; et l’on ne saurait seulement puiser dans son imagination pour penser une histoire, il faut aussi observer sa société pour décrire les choses. Et le roman que vous découvrez aujourd’hui est le résultat d’une pure observation de nos rapports avec notre coloration de peau. Je me suis posé cette question : comment des personnes noires, à la peau noire, vivant dans les communautés noires, en Afrique noire, sont autant complexées par le teint clair, au point de se blanchir la peau, faire le Djansang, comme on le dit vulgairement au Cameroun ? C’est le point de départ de ce roman.

    Il faut dire que c’est un titre particulièrement fort. Qu’est-ce qui se cache concrètement derrière ces mots ?

    Derrière ces mots se cache une réalité difficile à admettre de nos jours : les personnes noires, en Afrique noire et dans les communautés noires ont pris l’habitude de se rejeter à cause du trait trop foncé de leurs peaux, comme si être noir ou trop noir de peau est un malaise. Aujourd’hui, il faut se rapprocher de ce triste spectacle pour observer qu’il n’y a qu’ en Afrique noire et dans les communautés noires que l’on assiste à une classification du genre de teint : teint clair, teint noir, teint chocolat ,teint chocolat au lait. Et cette classification, parfois conditionnée par certaines faveurs sociales éphémères, conduit à lui donner un nom : la négrofolie ou la doctrine de la classe des noirs teintés appelé le négrofolisme.

    Asakya et Mabanckou sont au cœur de cette histoire. Toutes deux sont confrontées au regard porté sur leur teint, mais leurs trajectoires prennent des directions différentes. Pourquoi était-il important pour vous de raconter cette réalité à travers des personnages plutôt que de porter directement un discours sur le blanchiment de la peau ?

    Il m’aurait fallu suffisamment de documentation scientifique et même médicale, pour directement aborder la question du blanchiment de la peau dans un essai. De plus, le roman est le canal dans lequel je me sens le plus à l’aise, et traiter de ce sujet en mettant en scène des personnages était pour moi un moyen de m’adresser directement à chacun de nous. Comme si chaque personne est un cri commun contre le blanchiment de la peau en Afrique noire dans les communautés noires.

    JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS raconte la manière dont ASAKYA et de MABANCKOU se donnent de l’amour ou de la haine. Dans votre roman, le « Djansang » est bien plus qu’une pratique esthétique, il est presque une voie vers une vie meilleure, une manière de gagner en considération et d’accéder à une certaine reconnaissance sociale. Pourquoi cette dimension vous semblait-elle essentielle à montrer ? Je précise à nos lecteurs que le « Djansang » est un néologisme camerounais qui signifie « produit pour le blanchiment de la peau ». Faire le Djansang signifie donc utiliser des produits pour blanchir la peau.

    La réponse se trouve dans votre question et je l’ai souligné précédemment : la doctrine de la classe des noirs teintés appelée negrofolisme insiste sur ce fait. Car, voyez-vous, la société actuelle, celle où des femmes font du djansang, répond très souvent à un besoin économique et social plutôt que culturel et identitaire. Cela dit, si on se décape la peau, c’est pour plaire à autrui, obtenir des faveurs professionnels et cadeaux. Des conséquences d’une séduction bien orchestrée par le mécanisme du décapage. Et les hommes ne sont pas à exempts : eux aussi convoitent la mode et le désir d’être plus séduisants et avenants ; ils espèrent que se blanchir la peau sera un atout pour plaire et collectionner les femmes d’un certain âge. On verra alors qu’en Afrique noire, dans les communautés noires, quand on est noir foncé, on est insulté et même humilié ; quand on est clair de peau, on est célébré et apprécié. On dira à l’un le « noiro » ou « négro » et à l’autre le « white » ou le « blanc », touchant cette fois-ci à l’estime de soi, à l’identité africaine. Il faut le rappeler, ce roman ne pointe pas le doigt accusateur sur ces hommes et femmes naturellement clairs de peau mais sur ces hommes et femmes qui sont à la quête du blanchiment de la peau.

    Asakya connaît les conséquences d’une histoire de Djansang qui tourne mal. Qu’avez-vous voulu dire à travers son parcours ? Est-ce avant tout une mise en garde contre les dangers du blanchiment de la peau ou une manière de montrer les blessures plus profondes provoquées par le rejet de soi ?

    Avec le personnage ASAKYA, on a voulu mettre en garde nos frères et sœurs sur les conséquences de la dépigmentation ou du blanchiment de la peau et sur les fausses promesses que garantit le djansang quand on est assoiffé de réussite et de biens matériels. On a voulu que notre société se saisisse de ce problème comme une question de santé mentale qui est aujourd’hui une situation de malaise social à ne pas prendre à la légère, car certaines blessures de l’enfance ne guérissent pas et sont souvent, aussi, à l’origine de ce choix de décoloration. Un enfant qui a grandi en subissant les injures sur la couleur foncée de sa peau, en accumulant des humiliations a tendance, une fois adulte, à fuir cette réalité en optant pour le décapage. Toutefois, MABANCKOU a su tenir tête à ceux qui ont essayé de briser son estime de soi ; ce qui n’a pas été le cas d’ASAKYA qui a choisi de fuir sa réalité pour vivre une vie d’influenceuse.

    Effectivement, Mabanckou porte une autre réponse au regard des autres : l’acceptation de soi. Comment avez-vous construit ce personnage et quelle place occupe-t-il dans votre réflexion sur l’identité noire ?

    MABANCKOU est la réponse la plus efficace face au rejet du teint noir dans les communautés noire en Afrique noire. J’ai voulu à travers ce personnage faire valoir l’acceptation de soi dans une société où medias, cinéma, panneaux publicitaires et choix esthétiques se tournent prioritairement vers l’éclat de la peau, vers l’éclaircissement du teint pour plaire uniquement. Cette acceptation de soi que démontre MABANCKOU tout au long de ce roman est une valorisation de l’identité noire et africaine. Aussi, c’est avec ce personnage que nous nous sommes posés certaines questions : un noir à la peau noire est-il Africain ? À quel moment, aujourd’hui, peut-on se qualifier de noir même si on a une peau noire ? Qui est véritablement Africain aujourd’hui ? Ne sommes-nous pas en train de mettre en place des outils qui nous aideront à devenir de véritables Africains au-delà du teint ?

    Dans votre roman et vous l’avez déjà souligné, le teint clair est associé à la beauté, à la réussite et même à l’ascension sociale. Comment expliquez-vous que la couleur de peau puisse encore peser aussi fortement sur la manière dont une personne est regardée, désirée ou considérée dans certaines sociétés africaines ?

    Voyez-vous, on ne saurait parler de ce problème de dépigmentation sans faire allusion aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. L’e-réputation est aujourd’hui un enjeu social à comprendre au même titre que notre réputation dans la vie réelle. Pour répondre à votre question, je dirais qu’avoir un teint clair est un besoin vital aujourd’hui pour beaucoup d’entre nous. D’ailleurs, nos smartphones nous proposent des filtres pour apporter de meilleures perfections à notre peau. Dans le roman nous parlons d’un monde imaginaire qui s’appelle FILTRELAND, et en lisant ce roman, vos abonnés en sauront davantage. Précédemment, je vous ai parlé de ces faits qui favorisent cette course incontrôlée vers le teint clair. La télévision, le cinéma, la mode et la publicité sont des outils utilisés en ce moment pour modifier et même influencer notre comportement en la matière. Dans le cinéma, par exemple, on apprend à nos jeunes sœurs et jeunes frères qu’une femme qui a réussi sa vie, est une femme au teint clair, aux faux ongles et aux mèches brésiliennes. Au même moment, on décrit la femme africaine pauvre par un teint noir avec des nattes sur la tête et tout son naturel, vivant dans un petit village perché au bout de l’Afrique. Les défilés de mode et la publicité aujourd’hui et leurs campagnes en ligne… Toutes les photos sont retouchées et éclaircies. Dans ce roman nous répondons suffisamment à cette question. Je ne peux qu’inviter vos abonnés à lire JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS, pour en savoir davantage.

    Et nous rappelons qu’il ne coûte que 10.000 FCFA. Vous décrivez un imaginaire dans lequel le teint clair ouvre symboliquement les portes d’un « pays de rêve », habité par des gens heureux. D’où vient, selon vous, cette fascination pour la blancheur ? Est-elle le prolongement d’une histoire ancienne ou prend-elle aujourd’hui de nouvelles formes ?

    Ecoutez, il ne faut pas que l’on mente sur l’histoire ou que l’on fasse semblant de ne pas connaitre l’histoire. Dans ce roman, nous revenons sur une dame au nom de « SITA MADAME », son histoire est assez intéressante pour en faire un livre… pourquoi pas, car elle nous montre l’une des sources certaines de cette volonté qu’ont nos frères et sœurs à se blanchir la peau. Le livre vous en dira davantage. En effet, la recherche effrénée du teint clair existe depuis les indépendances. On était un noir évolué lorsqu’on avait été chez le blanc ou qu’on savait parler français. À ce jour, le phonème a trouvé un terrain suffisamment fertile avec les NTIC et le commerce en ligne. Je dirai simplement que le paraître domine nos mentalités actuelles. Grace à ce roman nous parvenons à comprendre que le racisme, le collorisme sont réinventés au sein des communautés noires en Afrique noire. Le pays imaginaire FILTRELAND vous en dira davantage. Lisez-le !

    Ce roman établit un lien particulièrement sensible entre l’acceptation de soi et la santé mentale. Pourquoi était-il important pour vous d’aller au-delà de la question physique pour parler aussi des conséquences psychologiques du rejet de sa propre apparence ?

    Vivre selon la validation des autres, avancer selon le regard d’autrui et n’exister que parce que les autres en ont décidé est pire que la mort. Ne pas pouvoir s’accepter soi-même tel qu’on est est un problème de santé publique qui affecte considérablement notre santé mentale. Les séquelles psychologiques et émotionnelles du rejet de soi par soi et par les autres sont énormes et il fallait que ce roman le rappelle et que l’urgence soit soulignée, pour une prise en charge des personnes obnubilées par le teint clair. Il s’agit du complexe du teint clair et ses ravages non négligeables en ce moment.

    Le blanchiment de la peau est souvent abordé sous les angles médical, sanitaire ou sociologique. Vous avez choisi de l’explorer par la fiction. Qu’est-ce que le roman vous permet de raconter sur ce phénomène que le discours journalistique ou scientifique ne pourrait peut-être pas transmettre avec la même force ?

    C’est une bonne question et même avec un essai bien écrit je ne pense pas que j’aurais suscité autant d’intérêt sur ce sujet aujourd’hui. Le phénomène est réel : le blanchiment de la peau a fait objet de plusieurs angles de traitement dans les salles de rédaction. Le Ministère de la Santé Publique au Cameroun en parle régulièrement, mais la chose continue de faire des ravages. Et nous estimons que pour dire et mieux dire ce qu’il y a à dire sur ce sujet, pour que cela ne ressemble pas à un discours de beau parleur, il faut raconter l’histoire des gens à travers un roman accessible à tous. L’outil peut voyager dans toutes les familles africaines ; pas besoin d’écran ou de connexion internet, juste le temps de lire.

    En écrivant ce livre, à qui vous adressez-vous réellement ? Aux personnes qui pratiquent le Djansang, à celles qui souffrent du regard des autres, aux familles, ou plus largement à une société qui participe parfois, consciemment ou non, à fabriquer ces complexes ?

    Ce livre est écrit pour ceux et celles qui sont encore complexé.e.s par la peau blanche et le teint clair. Ce roman est un message fort que nous adressons à ceux et celles qui ont perdu l’estime de soi à cause des railleries sur leur teint foncé et aussi un mot de compassion à ces femmes aujourd’hui victimes du décapage de la peau et qui souhaitent en guérir. Notre société a besoin de connaissances et d’information, car avec ces éléments, on aura le pouvoir de changer les choses pour sauver une belle couleur de peau qui n’est en réalité que le prolongement de notre conscience sur le monde.

    Lorsque le lecteur referme Je suis Nègre mais les Noirs ne m’aiment pas, qu’aimeriez-vous qu’il emporte avec lui ? Et après trois ouvrages, quelle place souhaitez-vous désormais occuper dans la littérature camerounaise et africaine : celle d’un écrivain qui témoigne de son époque ou celle d’un écrivain qui cherche à provoquer une prise de conscience ?

    Une fois que le lecteur a refermé JE SUIS NEGRE MAIS LES NOIRS NE M’AIMENT PAS, il doit retenir que l’Afrique ne se construit pas sur la couleur de la peau mais sur la manière que nous influençons notre milieu de vie. L’acceptation de soi est le début d’une belle action sociale. Apres trois ouvrages, je souhaite que l’on me voie comme un écrivain qui raconte son temps et qui provoque une prise de conscience.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO




  • La poésie est-elle élitiste ?

    Hier, je regardais un film médiéval, et la poésie était partout : dans les chants, les berceuses, les récits, les proverbes, les louanges, toutes les cérémonies. Elle n’était pas l’apanage des plus instruits ou des plus nantis. Non, elle était utilisée par tous. Elle n’a donc rien, à l’origine, d’un langage réservé à une minorité !
    « Je ne comprends rien à la poésie » est une phrase que l’on entend trop souvent. Et aujourd’hui encore, plusieurs ont l’impression que les poèmes ont leurs propres codes et qu’il faut les connaître pour avoir le droit d’y entrer.

    Je suis d’avis que certains poèmes sont  »difficiles ». J’en ai déjà lus qui demandent du temps, des connaissances ou plusieurs lectures. Mais difficulté et élitisme ont-ils la même signification ? Je pense que non, parce qu’une œuvre peut être exigeante sans fermer sa porte au lecteur. « Les fleurs du mal » et « Balafon » m’auraient dégoûtée de la poésie.

    Je pense que le vrai problème se trouve ailleurs : dans la manière dont on parle de la poésie. La critique, l’école, certains milieux littéraires sont les maîtres de ces appréhensions.
    À l’école, par exemple, la poésie est presque toujours présentée comme un exercice à résoudre : trouver les figures de style, expliquer les métaphores, deviner ce que l’auteur a voulu dire… On cherche la bonne réponse avant de se demander ce que le texte nous fait ressentir. On exige aux apprenants de savoir parler de métrique, de symbolisme, d’intertextualité, de références historiques… Celui qui dit simplement « ce poème me plaît » a tout de suite l’impression de ne pas en dire assez, parce qu’il ne l’a pas prouvé avec les éléments littéraires qui légitiment son appréciation.

    Un poème a-t-il besoin d’être entièrement compris pour être apprécié ? A mon avis, on peut ne rien connaître à la métrique et être touché par des vers, tout comme on peut ne pas savoir reconnaître un alexandrin et garder une phrase en tête pendant des années. On peut aussi ne pas l’aimer. Les deux réactions sont légitimes.

    La poésie contemporaine se mêle au rap, circule sur les réseaux sociaux et permet à plusieurs personnes de découvrir qu’elles aiment la poésie, sans avoir forcément ouvert un recueil depuis l’école. Une preuve qu’il ne faudrait pas rendre la poésie plus simple à tout prix pour la rendre accessible et appréciée. Pour aimer un poème, on peut commencer par une émotion, une image, une phrase… Le reste viendra, ou pas.

    Le problème n’est peut-être pas le poème, mais la porte qu’on a placée devant l’aspirant lecteur de poésie.

    Qu’en pensez-vous ? Élitiste ou pas ?




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  • La chaîne du livre aujourd’hui : ce qu’on ne leur dit pas…

    Dans de nombreuses formations consacrées aux métiers du livre, les étudiants découvrent encore ce schéma : l’auteur écrit, l’éditeur publie, l’imprimeur produit, le distributeur achemine, le libraire vend et le lecteur lit. Au fil de leur parcours, très peu s’interrogent sur la pertinence actuelle de ce modèle, et encore moins sur l’ampleur des transformations qui ont profondément remodelé l’industrie du livre.

    La difficulté apparaît souvent lors des premiers contacts avec le terrain. Les jeunes diplômés réalisent, très souvent à leur stupéfaction, que la circulation du livre ne repose plus uniquement sur une succession d’acteurs clairement identifiés, mais sur un ensemble d’interactions permanentes entre des professionnels aux fonctions multiples et journalièrement innovantes. Pour avoir été confrontée à la chose, je peux confirmer la brutalité du choc.

    A mon avis, parler aujourd’hui de « chaîne du livre » est réducteur. L’image la plus fidèle serait désormais celle d’un CHAPELET DU LIVRE. Pourquoi ? Parce que contrairement à une chaîne linéaire, où chaque maillon dépend exclusivement du précédent, le chapelet évoque une multitude d’éléments reliés entre eux, interagissant dans plusieurs directions et participant collectivement à la vie d’une œuvre. Qu’on le veuille ou pas, le parcours d’un livre n’est plus une simple succession d’étapes ; il est devenu un réseau de connexions où chaque acteur peut influencer directement sa production, sa visibilité, sa diffusion ou sa réception.

    Cette évolution s’explique notamment par l’émergence de nouveaux métiers qui occupent aujourd’hui une place stratégique dans l’écosystème du livre. Effectivement, à côté des professions traditionnellement reconnues, se sont développées plein d’autres, généralement axées numériques.
    Par ailleurs, le #lecteur lui-même a changé de statut. Il n’est plus uniquement le destinataire final du livre. Grâce aux réseaux sociaux, aux blogs, aux plateformes de recommandation et aux espaces de discussion en ligne, il devient prescripteur, critique, ambassadeur et parfois même promoteur des œuvres qu’il apprécie. Un commentaire, une vidéo de présentation ou une recommandation sur une plateforme numérique peuvent aujourd’hui influencer la trajectoire commerciale d’un livre autant qu’une campagne publicitaire traditionnelle. Clin d’œil à L’orchidée Moulengui, Nick Landel Souop, Appelez-moi Yoyo, viens on lit et la liste n’est pas exhaustive (citez ces lecteurs actifs en commentaire, si vous le voulez).

    Malheureusement, cette réalité demeure encore insuffisamment intégrée dans de nombreux programmes de formation. En effet, les étudiants sont souvent préparés à exercer des métiers dont les contours ont évolué, sans toujours être initiés aux compétences transversales désormais recherchées : communication numérique, gestion de communauté, marketing culturel, médiation littéraire, stratégie de visibilité, entrepreneuriat éditorial ou création de contenus spécialisés… Il est superflu d’affirmer que ce décalage entretient des attentes irréalistes et nourrit des frustrations lorsqu’arrive le moment de l’insertion professionnelle.

    C’est précisément pour réduire cet écart entre l’enseignement et la réalité que les stages académiques devraient occuper une place beaucoup plus stratégique. Ils ne devraient pas être perçus comme une simple exigence administrative permettant de valider un semestre, mais comme une immersion concrète dans les défis quotidiens du secteur. Les étudiants ont besoin d’observer les mécanismes réels de production, de diffusion, de promotion et de commercialisation du livre. Ils ont besoin de comprendre comment les professionnels s’adaptent aux mutations technologiques, aux nouvelles habitudes de lecture et aux contraintes économiques qui traversent aujourd’hui toute la filière. Ceux que j’ai encadrés en savent quelque chose : avec moi, ils n’étaient pas juste des stagiaires. Ils me détestaient certains jours, d’ailleurs.

    Accueillir un stagiaire ne devrait pas consister à lui confier uniquement des tâches secondaires ou répétitives – et encore moins être une opportunité d’acquisition de valets aptes à faire uniquement du café et autres… Bravo à Eclosion, à La Maison des Savoirs – MDS Yaoundé, au CLAC Yaoundé et à tous ces acteurs du livre qui forment véritablement les stagiaires. Personnellement, je ne cesserai de remercier le CLAC, qui m’a appris la bibliothéconomie de terrain et Christian-Williams Kakoua, pour l’animation culturelle. J’ai certes apporté des innovations au fil des ans, mais eux, ils restent cette base dans ma formation pratique, qui nourrit mon besoin de faire autrement chaque jour.

    Le secteur du livre fait face à des défis considérables, alors, former aux métiers du livre au XXIᵉ siècle ou prendre des décisions devrait exiger davantage qu’une transmission de connaissances théoriques dépassées ou une observation depuis un bureau frais à souhait. Inviter régulièrement les acteurs du livre déjà sur le terrain pour échanger avec les étudiants ; aller vers les acteurs du livre pour comprendre les réalités sur le terrain et les besoins réels… ne serait en aucun cas superflu. Plus cette réalité équilibrée d’apprentissage théorie – pratique sera intégrée tôt dans les parcours de formation, plus les futurs acteurs du secteur pourront construire leur avenir avec lucidité, confiance et ambition. Le diplôme, c’est bien. Le Savoir-faire, c’est mieux.


  • Ecrire pour gagner de l’argent ou pour être lu ?

    La littérature n’a jamais cessé d’interroger sa propre finalité. Hier encore, je suivais un débat autour de cette finalité, sur une plateforme sociale. Entre vocation artistique et nécessité économique, une question demeure au cœur des débats : l’écrivain doit-il écrire pour gagner sa vie ou avant tout pour être lu ? Même si ces deux aspirations sont souvent présentées comme opposées, elles traduisent en réalité les multiples responsabilités de l’auteur, car le livre est à la fois une œuvre de l’esprit et un bien culturel.

    Écrire ne relève pas d’un simple exercice d’inspiration. C’est un travail exigeant qui mobilise des compétences, des recherches, une réflexion constante et un investissement personnel considérable. À ce titre, il est légitime que l’écrivain bénéficie d’une rémunération à la hauteur de son engagement. Les ventes d’ouvrages, les résidences d’écriture, les conférences ou les adaptations audiovisuelles… participent à l’épanouissement dans le métier et permettent aux auteurs de poursuivre leur création dans des conditions plus favorables.

    En mon sens, lorsque la logique commerciale prend le pas sur l’ambition littéraire, le risque est de voir l’écriture se conformer aux attentes du marché. Les tendances éditoriales, les phénomènes de mode ou la recherche du succès immédiat peuvent conduire certains auteurs à privilégier des recettes éprouvées plutôt qu’une véritable recherche esthétique ou intellectuelle.

    À l’inverse, écrire pour être lu signifie rechercher une rencontre durable avec le lecteur. Une œuvre trouve son sens lorsqu’elle suscite l’émotion, nourrit la réflexion, interroge encore et encore. Les écrivains qui marquent l’histoire ne le doivent pas uniquement à leurs performances commerciales, mais à la profondeur de leur regard sur le monde et à la capacité de leurs textes à continuer de dialoguer avec les générations successives. La preuve, aujourd’hui encore, certains noms d’écrivains sont au bout des lèvres des lecteurs.

    L’essor de l’intelligence artificielle vient aujourd’hui renouveler cette réflexion. Les outils d’IA facilitent la documentation, la traduction, la révision ou l’organisation des idées et constituent des assistants précieux pour de nombreux auteurs, c’est un fait qui va en s’améliorant. Toutefois, ils ne remplacent ni l’imaginaire, ni la sensibilité, ni l’expérience humaine qui donnent naissance à une véritable œuvre littéraire. Avec les contenus générés automatiquement qui se multiplient, l’authenticité de la voix de l’écrivain devient plus que jamais un critère essentiel de crédibilité et de valeur.

    Les prix littéraires occupent également une place stratégique dans cet équilibre entre reconnaissance culturelle et réussite économique. Bien au-delà des récompenses financières qu’ils accordent, ils offrent une légitimité critique, renforcent la visibilité des auteurs et favorisent une diffusion plus large des œuvres. Ils influencent les choix des lecteurs, stimulent les ventes et contribuent à inscrire certains ouvrages dans le patrimoine littéraire. Toutefois, ils ne constituent pas une finalité en soi : la véritable consécration demeure la fidélité d’un lectorat capable de faire vivre une œuvre au-delà des distinctions.

    Opposer la rentabilité à la lecture revient sans doute à poser un faux débat, à mon avis. Une littérature vivante est celle qui parvient à concilier exigence esthétique, impact culturel et viabilité économique. L’écrivain ne devrait ni renoncer à ses convictions pour répondre exclusivement aux attentes du marché, ni ignorer les réalités qui conditionnent la diffusion de son travail. Être largement lu tout en vivant dignement de sa plume constitue moins un compromis qu’un idéal vers lequel tend toute création littéraire durable. Car si l’argent récompense le travail de l’auteur, ce sont les lecteurs qui donnent véritablement vie à son œuvre et assurent sa postérité.

    Ec𝗿𝗶𝘃𝗮𝗶𝗻𝘀, 𝗾𝘂’𝗲𝗻 𝗽𝗲𝗻𝘀𝗲𝘇-𝘃𝗼𝘂𝘀 ?


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  • From Scratch | L’analyse

    Recommandée par H.L.S., « From Scratch » ne m’attirait pas, contrairement aux autres séries qui meublent le support de 65Go que cette personne m’a fait parvenir. C’est un amour ! J’étais même assez dubitative. Je me disais :  »Bof ! Une histoire d’amour de plus. » Mais connaissant les bons goûts d’H.L.S., j’ai suivi sa recommandation. Au fil des épisodes, quelque chose s’est produit : je me suis laissée porter par cette histoire, jusqu’à être profondément émue, puis réellement bouleversée. J’ai pleuré, j’ai surtout beaucoup réfléchi. Cet état dure depuis deux semaines. J’ai donc décidé de #parler_seulement.

    « From Scratch » raconte l’amour dans ce qu’il a de plus beau, mais aussi dans ce qu’il a de plus fragile. L’amour inconditionnel, la fidélité, la famille, l’acceptation de l’autre et cette capacité à aimer au-delà des frontières culturelles y occupent une place essentielle.

    La relation entre Amy (artiste afro américaine de famille nantie et très soudée) et Lino (Chef sicilien sans le sou, rejeté par son père qui rêvait d’un autre avenir pour lui) montre que deux personnes peuvent venir de mondes différents et pourtant construire un univers commun, à condition d’accepter de découvrir l’autre sans chercher à l’effacer.

    Elle ne donne pas une vision idéalisée de l’existence, non. Elle expose aussi certains de nos défauts : la xén0phobie, les préjugés, les incompréhensions, les blessures familiales, l’orgueil et cette tendance que nous avons parfois à juger ce qui nous est étranger avant même d’avoir pris le temps de le comprendre. Elle rappelle que l’acceptation de l’autre n’est pas une belle théorie : c’est un effort quotidien qui exige une ouverture du cœur et parfois un véritable combat contre nos propres certitudes.

    J’ai également été touchée par la mise en exergue de la r€bellion pour suivre ses rêves, car il arrive un moment où vivre pour satisfaire les attentes des autres devient une manière de renoncer à soi-même. Oser choisir sa voie, même lorsque la famille ne comprend pas immédiatement, même lorsque le chemin paraît incertain, c’est aussi une forme de courage. Nous avons tous, à un moment de notre vie, besoin de cette audace qui nous permet de dire : cette vie est la mienne et je dois apprendre à la vivre pleinement. Ça m’a rappelé mes combats pour que la littérature soit acceptée par mes proches, comme fil professionnel.

    Et le deuil… Celui que l’on ne voit pas venir et qui nous rappelle avec une violence particulière que nous nous comportons souvent comme si nous avions tout le temps du monde. Nous sommes toujours prompt.e.s à remettre un appel à demain, une visite à plus tard, un pardon lorsque nous serons moins occupé.e.s, une déclaration d’amour lorsque l’occasion se présentera. Pourtant, certaines occasions ne se présentent qu’une seule fois. Il y a 26 ans, le 20 août, si on m’avait dit que c’était la dernière fois que je voyais ma maman, j’aurais peut-être fait les choses autrement… Qui sait…

    Et « From Scratch » rejoint avec aisance notre vie quotidienne dans ses plus simples gestes. Nous pouvons passer des semaines sans appeler un parent, négliger un ami parce que nous sommes pris par nos préoccupations, laisser une dispute s’installer dans un couple ou regarder nos enfants grandir en nous promettant que nous leur consacrerons davantage de temps. Des gestes  »simples », n’est-ce pas ? Mais nous oublions parfois que les personnes que nous aimons ne sont pas éternellement disponibles et que certaines scènes de notre histoire ne pourront jamais être rejouées.

    Rassurez-vous, mon but n’est pas d’inciter à vivre dans la peur de perdre les autres, mais de comprendre que le temps est précieux, qu’il faut aimer lorsque l’amour est encore possible, réparer lorsque la réparation est encore envisageable, demander pardon lorsque nous avons blessé, mais aussi savoir s’éloigner lorsque rester nous d€truit. Oui, nous avons aussi le droit d’être rebelles, distants ou même de fermer certaines portes lorsque cela est nécessaire, pour retrouver notre paix et construire un film qui nous ressemble.

    Jusqu’ici, « Titanic » demeurait pour moi l’œuvre cinématographique hors norme et j’ai pu la revoir plus de 35 fois depuis sa sortie, sans jamais perdre cette émotion qui m’emoustille encore et encore. Mais la série « From Scratch » est venue toucher quelque chose de différent. Elle m’a moins fascinée par le spectacle (comme dans  »Titanic ») que touchée par ce qu’elle dit de nous, de notre manière d’aimer, de nous tromper, de pardonner, de nous attacher, de perdre et de continuer… malgré tout.

    Au fond, nous sommes tous en train de tourner notre propre film, sans connaître la durée du tournage ni la date du générique final. Alors, autant choisir avec soin les personnes qui méritent d’y tenir un rôle, les rêves pour lesquels nous voulons nous battre et les combats auxquels nous voulons consacrer notre énergie.

    Parce que chaque seconde de notre film compte.

  • Ne crains rien… je t’aime de Thierry NTAMACK | L’analyse

    Ne Crains Rien Je T’aime, le Film du Camerounais Thierry Ntamack est sorti en 2019. Je l’ai regardé un an plus tard, et je l’ai à nouveau fait ce weekend. Vu les drames liés à la gent féminine que la toile nous présente chaque jour, j’ai eu envie de #parler_seulement.

    Brièvement, dans ce film, la viølence conjugale ne se résume pas à un coup porté dans un moment de col€re à cause d’un  »i » manquant dans un prénom (allez regarder le film sur Youtube pour comprendre), elle s’inscrit dans le corps, dans la mémoire et dans toute une existence. L’actrice principale, 𝗦𝗮𝗿𝗮𝗵 (Tatiana Matip), en porte les conséquences les plus terribles, qui vont jusqu’à la perte d’une partie de son corps. Ce n’est plus seulement une femme qui a été bl€ssée, mais une partie de son intimité, de son histoire corporelle et de son avenir qui a été détruite. Son corps est devenu la preuve silencieuse de ce que les mots ne suffisent plus à raconter.

    #Pauline_parle_seulement

    Une vic*time peut survivre aux coups et pourtant devoir vivre toute sa vie avec ce que ceux-ci lui ont volé. Car les viølences conjugales ne s’arrêtent pas nécessairement lorsque l’agr€sseur disparaît : elles peuvent continuer à travers les traumatismes, la peur, la perte de confiance, les troubles psychologiques et la difficulté à reconstruire une relation saine.

    Le parcours de Sarah l’illustre avec une force particulière : les blessures qu’elle porte ne disparaissent pas simplement parce qu’elle quitte 𝗥𝗼𝗺𝗮𝗶𝗻 (Thierry Ntamack). Sa dém€nce, telle qu’elle est représentée dans le film, apparaît comme l’une des manifestations les plus poignantes de cette destruction intérieure. Elle a survécu à une relation qui l’a profondément brisée, mais elle doit désormais apprendre à vivre avec les décombres psychologiques qu’elle a laissés derrière elle. Même son nouveau compagnon, 𝗗𝗮𝘃𝗶𝗱 (Guy Michel KINGUE), qui devrait représenter une nouvelle chance, se retrouve confronté aux conséquences d’un passé qu’il n’a pas créé. Sa souffrance psychologique m€nace cette relation qui aurait pu lui permettre de retrouver l’amour et la confiance.

    𝗡𝗲 𝗰𝗿𝗮𝗶𝗻𝘀 𝗿𝗶𝗲𝗻… 𝗷𝗲 𝘁’𝗮𝗶𝗺𝗲 montre qu’une victime peut avoir peur d’aimer à nouveau, interpréter une parole ordinaire comme une m€nace, douter d’un geste tendre ou rester prisønnière de souvenirs qu’elle n’a pas choisis. La reconstruction exige donc du temps, de l’écoute, de l’accompagnement et la possibilité de retrouver progressivement confiance en soi et dans les autres.

    Cette réalité prend une résonance particulière lorsqu’on la replace dans le contexte mondial des #féminicides. En 2024, près de 50.000 femmes et filles ont été tu€es dans le monde par leur partenaire intime ou un membre de leur famille, soit environ 137 par jour. Derrière ces chiffres se trouvent des vies, des familles et des destins brisés. Selon les Nations Unies, l’Afrique affichait le taux estimé le plus élevé de f€minicides.

    Le f€minicide ne surgit pourtant pas toujours de nulle part… Il peut être précédé par des insultes, des humiliations, des menaces, des viølences physiques, une surveillance constante, une jalousie maladive ou une volonté de contrôler chaque mouvement de la victime. C’est pourquoi il est dang€reux d’attendre que la viølence atteigne son paroxysme avant de réagir. La première gi*fle est déjà une viølence ; la première m€nace est déjà un signal d’alarme : le 𝗣𝗥𝗘𝗠𝗜𝗘𝗥 𝗖𝗢𝗨𝗣 ne doit jamais être considéré comme un 𝗜𝗡𝗖𝗜𝗗𝗘𝗡𝗧 𝗦𝗔𝗡𝗦 𝗜𝗠𝗣𝗢𝗥𝗧𝗔𝗡𝗖𝗘.

    Il faut cependant élargir cette réflexion sans affaiblir le message porté par le film. En effet, dénoncer les viølences faites aux femmes ne signifie en aucun cas applaudir, minimiser ou excuser celles qui sont infligées aux hommes. Un homme battu, humilié, menacé, manipulé ou d€truit psychologiquement par sa compagne est lui aussi une victime. Le fait que les viølences faites aux femmes constituent un problème massif et particulièrement préoccupant ne rend pas celles subies par les hommes moins réelles, moins douloureuses ou moins condamnables. Le principe doit être le même : personne ne devrait avoir le droit de frapper, d’humilier, de m€nacer, de contrôler ou de d€truire son conjoint.

    Cette précision est importante parce qu’il existe encore une forme de silence autour des hommes victimes. Plusieurs hésitent à parler par peur d’être ridiculisés, de ne pas être crus ou d’être considérés comme faibles. Pourtant, reconnaître leur souf*france ne retire rien à celle des femmes. Au contraire, cela permet de poser un principe universel : la viølence conjugale doit être cømbattue indépendamment du s€xe de celui qui la subit ou de celui qui la commet.

    #Pauline_ParleSeulement

    𝗡𝗲 𝗰𝗿𝗮𝗶𝗻𝘀 𝗿𝗶𝗲𝗻… 𝗷𝗲 𝘁’𝗮𝗶𝗺𝗲 pose également une question essentielle sur la responsabilité des #familles. Trop souvent, le mariage est considéré comme une destination sans retour. Après la dot, certains parents donnent le sentiment d’avoir remis leur fille entre les mains de sa belle-famille et de ne plus avoir à intervenir, comme si la dot avait transformé une fille en propriété conjugale.
    Cette conception doit être cømbattue !!! La dot ne donne aucun droit de propriété sur une femme. Elle ne constitue pas une permission de la battre et ne lui retire pas le droit de revenir vers sa famille lorsqu’elle est en danger. Une femme mariée reste une fille, une sœur, une mère et, avant tout, une personne dont la dignité et la vie doivent être protégées.

    On leur demande de supporter la døuleur pour les enfants ou pour préserver l’honneur de la famille. Mais quel honneur peut-on préserver lorsque la vie d’une FILLE est en danger ? Quelle valeur peut avoir une union si, pour la maintenir, il faut sacrifier la dignité, la santé mentale ou même la vie de l’un de ses membres ?
    Accueillir une fille, un fils, une sœur ou un frère victime de viølences ne signifie pas nécessairement participer à la d€struction de son mariage ou son couple, cela peut simplement signifier lui sauver la vie. D’ailleurs, dans son roman  »Munyal », Djaïli Amadou Amal le dit de manière claire.

    Il faut également cesser de confondre les difficultés normales d’une vie de couple avec les viølences. Le compromis appartient à la vie conjugale ; la dømination et la brutalité n’en font pas partie. Supporter une période difficile n’est pas la même chose que subir des cøups, des menaces ou des humiliatiøns répétées. Présenter la viølence comme une simple « dispute de couple », c’est offrir une excuse à l’agresseur et une cøndamnation supplémentaire à la victime.

    Les conséquences dépassent d’ailleurs largement la personne directement violentée. Les enfants qui grandissent dans un environnement marqué par la peur peuvent être profondément affectés par ce qu’ils voient et entendent. Ils risquent d’apprendre que la viølence appartient à l’amour, que la peur fait partie de la vie familiale ou que le silence est le prix à payer pour préserver un foyer. Oui, protéger une victime, sortir d’un foyer malsain, c’est empêcher que la viølence ne se transmette comme un héritage familial.

    𝗡𝗲 𝗰𝗿𝗮𝗶𝗻𝘀 𝗿𝗶𝗲𝗻… 𝗷𝗲 𝘁’𝗮𝗶𝗺𝗲, un célèbre cantique… et ici, un couteau à double tranchant. Ces mots qui devraient être prononcés pour rassurer, protéger et offrir un refuge à la personne aimée, ne devraient jamais être suivis d’un geste qui inspire précisément la peur. L’amour véritable ne devrait pas produire la terr€ur. Il ne devrait pas mu*tiler, humili€r, enf€rmer ou d€truire. Il devrait permettre à l’autre de se sentir en sécurité.

    Face aux viølences conjugales, notre silence ne devrait plus être une option. Il faut parler avant le drame, intervenir avant l’irréparable et écouter avant le dernier cri. Il faut apprendre à reconnaître les signaux d’alerte et à considérer toute viølence comme un prøblème sérieux, qu’elle soit exercée contre une femme ou contre un homme.
    Et s’il faut lever la main, qu’elle serve à relever celui ou celle qui tombe. S’il faut taper du poing, que ce soit sur la table, pour dénoncer l’inacceptable. S’il faut crier, que ce soit pour dire  »𝗦𝗧𝗢𝗣 ».

    Il ne devrait jamais être facile de faire du mal. Il ne devrait jamais être facile de l€ver la main sur une femme, pas plus qu’il ne devrait être facile de frap*per un homme. Il ne devrait jamais être facile de d€truire un corps, une conscience, une famille, une vie, une lignée !!!

    Et si 𝗡𝗲 𝗰𝗿𝗮𝗶𝗻𝘀 𝗿𝗶𝗲𝗻… 𝗷𝗲 𝘁’𝗮𝗶𝗺𝗲 de Thierry Ntamack doit nous laisser une seule certitude, c’est celle-ci : aimer quelqu’un devrait d’abord signifier lui permettre de ne pas avoir peur.

    𝗖𝗢𝗨𝗥𝗔𝗚𝗘 à ces femmes et ces hommes qui vivent ces mauvais films 🙏

    𝗖𝗢𝗨𝗥𝗔𝗚𝗘 aux familles qui ont perdu les leurs des suites de ces viølences 🙏

    𝗖𝗢𝗨𝗥𝗔𝗚𝗘 à toutes ces personnes, associations, ONG… qui militent pour la fin de ces mauvais films 🙏

    🙏 Bonne semaine, chers Acolytes !

  • Honoré DOUBA, l’homme qui rassemble les traces de la littérature centrafricaine

    La littérature ne se résume pas aux livres qui paraissent, elle se construit aussi autour des traces que ces livres laissent, des auteurs qui les portent et des documents qui permettent, des années plus tard, de les retrouver. En République centrafricaine, où les structures consacrées à la conservation du patrimoine écrit restent encore insuffisantes, le travail de recensement prend une dimension particulière. C’est dans cet équilibre que s’inscrit l’entreprise menée par Honoré DOUBA avec son Répertoire des écrivains et auteurs de Centrafrique, dont les tomes 2 et 3 viennent de paraître aux Éditions Edilibres.


    Le tome 1, publié en 2017 chez Adrien Poussou Éditeur, avait ouvert cette démarche de documentation. Les deux nouveaux volumes prolongent et élargissent ce travail consacré à la connaissance de la production littéraire et intellectuelle liée à la République centrafricaine. Leur intérêt dépasse ainsi celui d’une simple compilation bibliographique : ils répondent à un véritable enjeu de conservation et de transmission.

    Dans un pays qui compte peu de bibliothèques et qui ne dispose pas encore d’une véritable bibliothèque nationale capable d’assurer de manière centralisée la conservation, le recensement et la valorisation des œuvres publiées en Centrafrique ou consacrées au pays, disposer d’un tel répertoire constitue une ressource précieuse. Les ouvrages peuvent se disperser, devenir difficiles à retrouver ou simplement disparaître de la mémoire collective. Les identifier et en conserver la trace revient donc à préserver une partie de l’histoire intellectuelle nationale.

    Le tome 2, consacré aux ouvrages des Centrafricains, s’attache à rendre compte de cette production en réunissant des informations sur les auteurs et leurs œuvres. Livres publiés, manuscrits signalés, textes inédits et références bibliographiques composent un ensemble destiné à faciliter la recherche et à donner une meilleure visibilité à une littérature qui mérite d’être davantage connue et documentée.

    Le tome 3 ouvre, pour sa part, une perspective complémentaire en recensant les ouvrages d’étrangers ayant écrit sur la Centrafrique. Ce choix est particulièrement intéressant ! Il permet de considérer le pays à travers les nombreux écrits produits par des auteurs qui, venus d’autres horizons, l’ont observé, décrit ou étudié. Ces publications constituent des sources susceptibles d’enrichir la compréhension de l’histoire, de la société et de la culture centrafricaines. Elles offrent également matière à réflexion sur les différents regards portés sur le pays et sur la manière dont son image s’est construite dans les écrits extérieurs.


    L’intérêt du travail d’Honoré DOUBA tient surtout à sa volonté de rendre ces informations accessibles. Chercheurs, universitaires, étudiants, enseignants, bibliothécaires, journalistes, écrivains et acteurs culturels peuvent y trouver des repères utiles pour leurs travaux. Pour le lecteur ordinaire également, le répertoire offre une porte d’entrée vers un patrimoine parfois difficile à appréhender dans son ensemble. Il faut aussi regarder cette entreprise à la lumière du parcours de son auteur.

    Né le 11 mars 1949 à Pointe-Noire, Honoré DOUBA a connu un itinéraire à la croisée de l’éducation, de la vie publique, de la foi et de la littérature. Instituteur puis conseiller pédagogique aujourd’hui à la retraite, il est également pasteur, poète et écrivain. Il a occupé plusieurs responsabilités publiques, notamment celles de chef de quartier et de groupe, de conseiller municipal, de président d’un parti politique et de ministre. Son engagement dans différentes associations culturelles, sportives et particulièrement littéraires complète un parcours marqué par l’action et la transmission. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Panorama des écritures centrafricaines et le Répertoire des écrivains et auteurs de Centrafrique, Honoré DOUBA s’est progressivement imposé sur un terrain qui demande patience, méthode et persévérance : celui de la mémoire écrite.

    La parution de ces deux volumes rappelle une évidence souvent négligée : un patrimoine qui n’est pas recensé risque de devenir invisible. En donnant des noms, des titres et des références à ce qui pourrait progressivement tomber dans l’oubli, Honoré DOUBA a accompli un travail essentiel. Une contribution qui fait de la littérature centrafricaine non seulement un espace de création, mais aussi un patrimoine identifiable.

    Ces tomes 2 et 3 sont disponibles auprès de L’Harmattan et dans les librairies en ligne. Le tome 2 est proposé au prix de 35 euros et le tome 3 au prix de 40 euros.

    Pauline M.N. ONGONO (Présidente ACOLITT – Cameroun)




  • Café littéraire à Mbouo-Bandjoun | Quand la famille découvre son successeur autour du feu

    Le vendredi 14 août 2026, à Mbouo-Bandjoun, dans la case familiale, autour du feu, Jean Grégoire KENGNE TETA a retrouvé les siens pour un moment littéraire, familial et profondément intime consacré à son livre Le Successeur : Yambong ou Fils sacrifié.

    Plus que le centre des échanges, cette autobiographie qui a paru en mars dernier aux Éditions KADEÏ est devenue le miroir d’une histoire familiale faite de mémoire, de responsabilités, de silences et de transmissions.

    Le choix du cadre donnait à la rencontre une dimension particulière : loin des salles et des cérémonies protocolaires ou pleines de livres, la parole a retrouvé sa place dans la case familiale traditionnelle, près du feu, là où les générations se retrouvent et où la mémoire se transmet.

    Le feu en était le premier symbole. Ses flammes éclairaient les visages tandis que ses braises rappelaient que la mémoire ne disparaît jamais complètement. Même lorsque la flamme baisse, la braise conserve la chaleur du feu et peut en faire naître un autre. Ainsi se transmet la tradition : une génération reçoit, préserve et transmet à son tour.

    À cette symbolique s’est ajoutée celle de l’épi de maïs. Chaque grain est distinct, mais tous appartiennent au même épi. Il évoque ainsi la famille, où chacun possède son parcours tout en restant lié à une histoire commune. Un rappel que ce qui est reçu n’est pas destiné à être gardé pour soi : il doit nourrir et servir aux générations suivantes. Les plus jeunes ont ainsi reçu bien plus qu’un récit. À travers les paroles des plus âgés et l’histoire racontée par l’auteur, ils découvraient, avec fascination, une part de leur héritage familial.

    Jean Grégoire KENGNE TETA, le successeur dont il est question dans le livre, montre que cette responsabilité ne commence pas au moment de la désignation. Elle se construit dès l’enfance, dans l’éducation, les attentes du père et la conscience progressive d’appartenir à une histoire qui le dépasse. Une responsabilité qui peut être à la fois un devoir et un poids. Et sa famille, l’auteur dira : « Ce sera par vos choix que je serai un Yambong (privilégié) ou un sacrifié. »

    La question des biens occupe également une place importante dans le récit. Après la disparition de TETA Michel, le père de l’auteur, les désaccords autour du testament et du partage du patrimoine provoquent des tensions entre frères et sœurs, jusqu’à entraîner un long conflit judiciaire. L’auteur rappelle ainsi qu’un héritage matériel peut devenir une source de division lorsqu’il n’est pas accompagné du dialogue et de la volonté de préserver l’unité familiale.

    C’est l’une des grandes leçons de Le Successeur : transmettre ne consiste pas seulement à léguer des biens. Il faut aussi transmettre une histoire, des valeurs, une mémoire et le sens de la responsabilité.

    Le moment, modéré par l’écrivain et enseignant Mat Issofa a connu la présence de Mme le délégué des arts et de la culture du Koung-Khi. Les prestations de N’Dengass le slameur bantou et de Dominique GNINTELAP ont donné une dimension poétique aux thèmes de la filiation, de la mémoire et de la transmission. Et tout ceci sous la houlette des Éditions KADEÏ, de DG COM et de l’ACOLITT.

    Autour du feu, les proches de Jean Grégoire KENGNE TETA ont découvert une dimension plus intime de l’homme qu’ils connaissaient. Derrière le professionnel, le père, le frère et l’homme de famille apparaissait celui qui PORTE une responsabilité héritée de plusieurs générations. L’émotion était d’autant plus forte que certaines réalités évoquées dans le livre ne sont pas toujours exprimées dans les conversations familiales. La littérature leur donnait des mots sous leurs maux internes.

    Cette rencontre atypique aura ainsi montré qu’une tradition ne survit que si elle est transmise. Les anciens déposent leur mémoire entre les mains des plus jeunes, comme on confie des braises à celui qui devra entretenir le feu. Et lorsque la soirée s’est achevée, le feu pouvait s’éteindre. Mais la mémoire, elle, avait trouvé de nouveaux gardiens.

    Pauline M.N. ONGONO




  • À Bamougoum, « Autour des mots » ouvre le débat sur l’héritage, la famille et la transmission

    Le 13 août 2026 dès 10 heures, à La Route des Chefferies sise à l’entrée de la Chefferie Bamougoum (Ouest Cameroun), s’est tenue une nouvelle rencontre de « Autour des mots », une initiative portée par DG COM. Cette nouvelle édition était consacrée à l’œuvre autobiographique de Jean Grégoire KENGNE TETA, « Le Successeur : Yambong ou Fils sacrifié » qui a paru en mars 2026, aux Éditions KADEÏ.

    Organisée autour de l’écriture, de la lecture, de la transmission et de la mémoire, cette rencontre a offert au public un moment particulièrement dense, où la littérature s’est faite espace de dialogue sur la famille, l’héritage, la tradition et les responsabilités qui traversent les générations.

    La matinée a commencé par un moment aussi simple que profondément symbolique. Après la présentation de l’auteur par Pauline ONGONO, la note de lecture de l’écrivain Mat Issofa, Nadège et Larata, deux jeunes élèves, ont pris la parole. Elles ont émoustillé l’assistance par leurs déclamations poétiques. Parmi les mots qu’elles ont livrés à travers leurs poèmes en anglais et bilingue, une expression a particulièrement retenu l’attention : « tracer sa propre voie ». Cette formule allait devenir le fil conducteur de cette rencontre qui, au-delà du livre présenté, interrogeait précisément la possibilité pour chacun de construire son chemin tout en portant l’héritage de ceux qui l’ont précédé.

    Sous la conduite du modérateur du jour Mat Issofa, les échanges ont progressivement conduit le public au cœur de l’univers de Jean Grégoire KENGNE TETA. Il n’a pas seulement présenté un ouvrage ; il a ouvert les portes de sa mémoire et livré une partie d’un itinéraire profondément marqué par la famille, la tradition, la foi, l’éducation, la vie professionnelle et, surtout, la succession de son père.

    Dans « LE SUCCESSEUR : Yambong ou Fils sacrifié», il explique que l’écriture est née d’une nécessité : comprendre les mécanismes qui conduisent au choix d’un successeur et interroger la manière dont celui-ci peut trouver sa place au sein d’une famille complexe. Il écrit ainsi son histoire pour soumettre son expérience à l’analyse du lecteur et chercher, à travers le regard des autres, des réponses aux questions qui l’accompagnent depuis l’enfance.

    Cette dimension personnelle donne à cette autobiographie une portée qui dépasse largement le récit individuel. Elle met en tension la tradition et la modernité et interroge les transformations de la société face aux héritages familiaux et culturels. Dans sa préface, le professeur ALAKA ALAKA présente d’ailleurs l’ouvrage comme une réflexion sur les épreuves liées à la succession et comme un avertissement face aux dérives qui peuvent fragiliser les familles. Il appelle à une attitude juste, constructive et fondée sur la coexistence pacifique.

    Au cours des échanges, Jean Grégoire KENGNE TETA est revenu sur la figure de son père, TETA Michel, et sur le poids de l’héritage qui a progressivement façonné son propre destin. Dès l’enfance, il avait le sentiment d’être différent, soumis à des attentes particulières et appelé à une responsabilité qu’il ne comprenait pas encore pleinement. Son parcours scolaire et professionnel, son attachement à la terre de Mbouo, son rapport à la foi et aux traditions ainsi que les enseignements reçus de son père constituent autant d’étapes dans la construction de celui qui deviendra plus tard successeur. Le livre montre que la succession ne commence pas nécessairement au moment où un héritier est officiellement désigné : elle peut s’inscrire bien plus tôt dans l’éducation, les valeurs, les silences et les attentes familiales.

    Le moment de la désignation apparaît, dans le récit, comme un véritable basculement. Après la mort de son père, Jean Grégoire KENGNE TETA apprend qu’il a été choisi pour devenir le guide de la grande famille. L’annonce est vécue comme un choc. Lui-même décrit alors, lors de l’échange, le sentiment d’avoir été « sacrifié », tant la responsabilité qui lui est confiée dépasse la simple question de la gestion d’un patrimoine. Être successeur signifie désormais porter une histoire, maintenir des liens, arbitrer des tensions et tenter de préserver une famille composée de personnalités, de sensibilités et d’intérêts différents.

    La rencontre a également permis d’aborder les conséquences parfois dramatiques de cette succession. Jean Grégoire KENGNE TETA évoque les divisions entre héritiers, les contestations du testament, les procédures judiciaires et plusieurs années de conflit. Derrière les actes juridiques et les décisions de justice, c’est une famille qui se retrouve confrontée à ses propres fractures. L’auteur raconte cette période comme un moment douloureux, marqué par l’affrontement entre frères et sœurs, alors même que la volonté du défunt était, selon lui, de préserver l’unité familiale.

    Ces passages ont donné lieu à des échanges particulièrement intenses avec un public attentif et manifestement sensible aux réalités évoquées. Les témoignages et les interventions ont rappelé que les conflits successoraux ne sont jamais uniquement des affaires de biens. Ils touchent à l’honneur, à la mémoire, aux blessures anciennes, aux relations entre frères et sœurs et à la capacité d’une communauté familiale à continuer de vivre ensemble après la disparition de celui qui en constituait le centre.

    La poésie a également occupé une place importante dans cette matinée. Après les prestations des deux jeunes élèves, Dominique GNINTELAP a apporté une autre respiration à la rencontre à travers le slam. Sa prestation a contribué à élargir l’espace de réflexion en donnant aux mots une dimension plus sensible et plus incarnée. En clôture, Hermann NJANYOU « N’Dengass le Slameur Bantou », a livré « Mère et père », un texte qui est venu rappeler avec force que derrière les questions d’héritage, de succession et de patrimoine se trouvent d’abord des femmes et des hommes, des parents, des enfants et des histoires humaines.

    L’absence de l’atelier d’écriture de Ray NDÉBI a été déplorée, mais cela n’a pas empêché à la rencontre de conserver son caractère participatif et sa vocation de dialogue entre écrivains, lecteurs, élèves, poètes et acteurs du monde culturel présent.

    La présence des Éditions KADEÏ et de l’agence ACOLITT a par ailleurs permis de rappeler le rôle essentiel de l’édition dans la circulation des œuvres et dans la construction d’une véritable culture du livre. En accompagnant « Le Successeur : Yambong ou Fils sacrifié », KADEÏ contribue à faire connaître cette œuvre qui, au-delà de son caractère autobiographique, soulève des questions auxquelles de nombreuses familles peuvent se trouver confrontées.

    Au fil des discussions, une interrogation s’est imposée : que devient l’individu lorsqu’il devient le dépositaire d’un héritage qui le dépasse ? Peut-il encore être simplement lui-même lorsqu’il doit désormais porter les responsabilités familiales, sociales, professionnelles et spirituelles attachées à son statut ? Comment préserver l’héritage sans devenir prisonnier du passé ? Comment respecter la mémoire des anciens tout en construisant une voie personnelle ?

    C’est finalement autour de cette tension que la formule prononcée par les deux jeunes élèves a pris toute sa profondeur : « tracer sa propre voie ». Le parcours raconté par Jean Grégoire KENGNE TETA montre que l’héritage ne consiste pas seulement à recevoir. Il impose aussi de comprendre, de choisir, de transformer et de transmettre. L’auteur rappelle d’ailleurs, dès les premières pages de son ouvrage, qu’il est devenu héritier à travers une histoire, un lignage et un prix à payer.

    Après près de deux heures d’échanges, la rencontre s’est achevée par les remerciements, les dédicaces, le verre d’amitié, les photographies et les échanges informels entre l’auteur et le public. Mais la fin de la rencontre n’a pas mis un terme aux questions soulevées. Elle les a plutôt déposées dans les consciences.

    Cette édition de « Autour des mots » aura ainsi montré une nouvelle fois que la littérature peut être bien davantage qu’un espace de présentation d’un livre. Elle peut devenir un lieu de mémoire, de confrontation des expériences, de transmission entre les générations et, surtout, un espace où une société accepte de regarder ses propres blessures.

    Avec « Le Successeur : Yambong ou Fils sacrifié », Jean Grégoire KENGNE TETA ne raconte donc pas uniquement son histoire, il invite chacun à réfléchir à ce que nous recevons de ceux qui nous précèdent, à ce que nous choisissons d’en faire et à ce que nous laisserons, à notre tour, à ceux qui viendront après nous. Le véritable enjeu de la succession apparaît alors moins dans ce que l’on possède que dans ce que l’on parvient à préserver : la dignité, la mémoire, la solidarité et la capacité à rester humain lorsque les intérêts menacent de prendre le dessus sur les liens.

    C’est donc à dessin que « Autour des mots » porte cette vocation : écrire, partager et transmettre.

    Pauline M.N. ONGONO