
Synopsis de l’intrigue
Quand les racines chantent est un roman de l’écrivaine camerounaise Danielle Eyango, paru aux éditions AfricAvenir en mars 2023. C’est un roman de 298 pages découpé en trois chapitres qui raconte en français, en duala et en allemand l’histoire d’une femme de 33 ans qui s’en va subir des rites dans son village maternel, dans l’optique de récupérer son utérus qui lui a été volé mystiquement. Jasmine Yondo, c’est le nom de l’héroïne. Jasmine a les artifices nécessaires pour mener une vie épanouie (travail bien rémunérée, maison…), elle a de valeureux attributs naturels pour avoir les hommes à ses pieds (elle est belle, le teint clair, bien mise, intellectuelle et croyante) ; mais il lui manque de prouver qu’elle est véritablement une femme, car elle n’a plus d’utérus, elle ne peut pas accoucher…
Impuissante, Jasmine ne peut malheureusement pas échapper à ce qui a été prévu pour elle dans les lois naturelles de la tribu Bonendalè. Oui ! Jasmine « paie juste le prix du sang qu’elle porte » (P.22) et ne peut se dérober à ce qui l’attend tout au long de ce roman qui a focalisé notre attention de bout en bout : Jasmine doit battre le nkumbé pendant neuf nuits. Chez les duala, le nkumbé c’est la musique de l’eau exécutée gaiement et uniquement par les femmes, quand elles se baignent dans la rivière tôt le matin… A contrario, le nkumbé de Jasmine en est un de lamentation et de rachat. C’est « le nkumbé de la Rédemption. La rédemption de toute sa lignée. La rédemption de toutes les femmes de sa famille. La rédemption de ses entrailles. Elle [doit] chanter aux ancêtres offensés, la contrition et le remords de Nyakè la rebelle… Ce nkumbé-là, elle doit le faire seule. Dépouillée de tout. Dans la nuit. (PP. 42-43)
Chronologie et déroulement du nkumbé
Il est convenu d’un protocole d’expiation entre Janéa Dooh La Mudi, représentant de la Tradition ancestrale duala, et l’abbé Martin SAMNICK, représentant de l’Eglise catholique romaine, afin d’unir leurs forces pour aider l’héroïne à retrouver sa féminité (Pages 29 et 195). Ce faisant, Danielle EYANGO met en lumière la complémentarité entre ces deux croyances que l’on tend toujours à opposer. Or, il est clair qu’en Afrique, si l’on a le choix de placer sa foi en telle religion ou telle autre, il n’en demeure pas moins que la tradition continuera d’occuper une place prépondérante. Dans ce sens, l’oracle affirme dans l’œuvre : « Notre tradition est religion, le socle même de notre spiritualité » (P.92). Plus loin dans l’œuvre, on peut s’apercevoir que les pratiques d’un côté comme dans l’autre concourent bien souvent aux mêmes fins ; et l’abbé SAMNICK de dire : « Je vous suis parfaitement, et d’ailleurs ceci n’est pas du tout étranger à l’Eglise » (P.106). En somme, l’idée défendue par l’auteure est là : il faut conjuguer avec les deux. C’est ce qu’elle a appelé : « le processus hybride d’indigénisation des rites de l’Eglise, et de christianisation des rites de Bonendalè… » (P.15).
A ce titre, il va se passer des semaines durant lesquelles les deux parties vont assoir la stratégie de guérison de Jasmine. L’auteure a inséré cette période entre différents récits. Dans l’ordre, les discussions entre l’oracle et le prête apparaissent dans les pages suivantes : 15-19, 22-24, 29-30, 89-94, 106-111, 122-128, 185-188 et 291-297. Quarante pages au total pour comprendre le rite, le nkumbé !
D’un côté, l’oracle explique ce qui est recommandé par la tradition ; et de l’autre, le prêtre veille à ce que rien dans le processus ne heurte la foi catholique de Jasmine.

Quand ? Où ? Comment ?
Le rite se fera en neuf nuits dans la rivière du village, et ceci toute nue. Jasmine doit franchir un certain nombre de barrières. Danielle EYANGO nous plonge ainsi dans un labyrinthe où il faudra garder toute sa lucidité, sa clairvoyance et son sang-froid de lecteur avisé pour ne pas se perdre.
Pourquoi neuf nuits à la rivière toute nue ?
La nuit représente l’obscurité dans laquelle est plongée la famille de la « maudite ».
Le chiffre 9 est le seul chiffre qu’on peut lire à l’envers comme à l’endroit et qui signifie deux chiffres totalement opposés, comme l’ombre et la lumière. Dans la tradition des Bonendalè, il est le chiffre par excellence de Nyambè, le créateur de toute chose…
La rivière… Il faut une eau qui coule, qui entraine au loin la malédiction.
La nudité symbolise ici l’abaissement de la maudite devant les lois de la Tribu, les lois qu’elle a transgressées. Sa nudité signifie « ses genoux à terre »… Elle s’humilie, elle se dépouille de tout pour être pardonnée, de sorte que les Ancêtres Fondateurs et Nyambé, à l’issue des rites d’expiation et de réparation, puissent la rhabiller.

Trois chapitres, trois nuits…
Dans ce roman, Jasmine va exécuter les trois premières nuits de son nkumbé, le premier cycle. Ce qui laisse sous-entendre qu’il en reste six, et à l’évidence, si l’auteure garde l’équilibre, il reste également deux tomes de trois chapitres chacun.
« Gling ! Gling ! Gling !
(Et) il fit nuit… » (trois occurrences dans ce tome, pages 14, 94 et 205)
La première nuit (pages 13-14, 19- 21, 24-28, 30-32, 42-53) : Jasmine est battue. On lui donne de violents coups de pieds dans le ventre. « (…) Tu penses que nous avons oublié ce que tu as fait ? La malédiction ne te quittera jamais ! ». Et elle est frappée plus fort. Affaiblie, elle évoque la prière à la Vierge Marie « (…) Maintenant et à l’heure de notre mort, amen… ». Cette prière à la Vierge Marie l’aide-t-elle ? A découvrir…
La deuxième nuit (pages 94-95, 100-102, 103-106, 112-114, 116-122, 128-134) : Un bébé est mangé. Dans la rivière, Jasmine va subir un terrible affront.
La troisième nuit (pages 205, 207-210, 216-218, 221-229) : Jasmine fait la rencontre d’un membre de sa famille déterminant dans son périple.
Au fur et à mesure que les nuits se suivent, l’on a le sentiment que le rite se corse. L’auteure présente des scènes de combat à travers une gradation ascendante, à l’instar de : « l’eau de la rivière gonflait au fur et à mesure que Jasmine la battait. Elle devenait fleuve. Elle devenait mer. Elle devenait océan. Un fleuve à la fois à Bonendalè et dans un autre monde… L’eau bouillait comme une marmite au feu. Sa température grimpait à une vitesse folle ». Une image hors du commun qui met en lumière non seulement l’intensité de la lutte, mais aussi la détermination de l’héroïne à suivre son rite d’expiation et de réparation.
Les histoires parallèles au nkumbé de Jasmine (les digressions narratives)
Quand les racines chantent de Danielle Eyango a une narration plurielle. Les histoires s’enchaînent, se transposent, et il faut garder son cerveau en alerte pour pouvoir rattraper l’une exactement à l’endroit où elle s’est achevée. Ainsi donc, nous avons pu regrouper vingt événements dans ce Tome 1.
L’arbre généalogique de Jasmine YONDO
Comment Jasmine devient-elle Bonendalè alors qu’aucune femme de sa lignée n’est légitimement une enfant d’un Bonendalè ?

Approche thématique dans l’œuvre
Quand les racines chantent est un roman qui traite globalement des thèmes de la tradition et de la religion. Cependant, nous avons pu relever au fil de la lecture une pléthore d’autres sous-thèmes développés parmi lesquels :
– La fatalité
– Les limites de la médecine
– Les stéréotypes tribaux au Cameroun
– La duplicité des chrétiens croyants
– La mauvaise foi des hommes de Dieu
– Le problème d’enfants illégitimes
– L’immigration clandestine et la captivité des Noirs en Lybie
– La dot d’une femme enceinte
– Mariage : le choix du cœur
– Le manichéisme de la sorcellerie africaine
– La relation mère-fille
– Les violences conjugales

Le genre romanesque
Quand les racines chantent de Danielle Eyango présente fortement les traits d’un roman religieux.
Il traite avec une acuité particulière la question de religion en la juxtaposant de bout en bout avec la tradition. On pourra dire que c’est un roman qui fait la propagande de la complémentarité tradition-religion. Cette complémentarité est le cœur même du rite d’expiation et de réparation de l’héroïne Jasmine, qui se développe tout au long de la narration. Pas une nuit de nkumbé ne se fait sans que la religion intervienne et vice versa.

En tant que lecteur, nous percevons la volonté de l’auteure d’en faire un miroir sur la réalité des chrétiens d’aujourd’hui qui n’arrivent pas à se situer entre les deux croyances, ou encore d’assumer l’implication de l’une dans l’autre. On voit par exemple la mère de Jasmine qui se rend chez un marabout arborant un vêtement de l’église : « les plis de sa grosse robe blanche de conseillère paroissiale de L’Eglise Evangélique du Cameroun ». Et l’auteure de rajouter : « Il y a quelques jours, on l’avait investie en fanfare dans sa paroisse, et elle avait juré d’encadrer la jeunesse de la communauté, et de veiller à leur croissance spirituelle dans la crainte du Seigneur » (P.59). Voilà donc qui symbolise un manquement à la toute première consigne du chrétien qui vous dira, par mimétisme, le premier commandement de Dieu : « Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n’auras pas d’autre dieu que moi ». En Afrique, les chrétiens se retrouvent très souvent pris au piège entre leur africanité et la religion moderne auxquelles ils appartiennent.
Avec les « Racines » qui « Chantent », l’auteure nous flanque au nez l’hypocrisie de certains qui en matinée feignent de n’avoir que le « Dieu religieux », et dans l’après-midi s’en vont « ajouter quelque chose à côté pour [se] protéger » (P.60). L’auteure nous dit même que Jésus est « nonchalant » (P.64). Ah oui ! La solution est donc toute trouvée : il faut se battre soi-même, car « Dieu ne va pas descendre du ciel ?! ». Il n’y a pas assez de temps, il faut « faire vite » (P.63).
Que va-t-il se passer ? Le Janéa et l’abbé vont-ils parvenir à sauver Jasmine ? Le Tome I laisse le lecteur avec un cœur impatient de connaitre la suite et le dénouement de cette rocambolesque intrigue…
CLOM, lectrice à Kribi
Espacé Pub








































