Aristide MEYO AYOLO : Dans l’ombre du corps, la lumière du verbe

Avec Ce que j’ai demandé au soleil, le Camerounais MEYO Ayolo Aristide, écrivain, éditeur et directeur de publication du magazine ÔLivre, livre bien plus qu’un témoignage : une traversée intérieure où la maladie devient matière littéraire, et la fragilité, un lieu de révélation. Entre récit autobiographique, souffle poétique et méditation existentielle, l’auteur explore les frontières du corps et de l’âme, dans une écriture habitée par l’urgence de dire et la nécessité de transmettre. Cet entretien propose de revenir sur les enjeux esthétiques, spirituels et humains d’une œuvre singulière.


Au départ, j’écrivais simplement pour survivre.


Votre livre se situe à la croisée du témoignage et de la création littéraire. À quel moment avez-vous senti que votre expérience devait devenir œuvre, et non plus seulement récit personnel ?

Au départ, j’écrivais simplement pour survivre. C’était un espace intime, presque silencieux, pour déposer la douleur et l’incompréhension. Puis, j’ai compris que ce que je vivais ne m’appartenait plus totalement. Mes mots faisaient écho à quelque chose de plus universel : la fragilité, la peur, mais aussi la résistance.
C’est à ce moment-là que le récit est devenu œuvre. Je n’écrivais plus seulement pour moi, mais pour transformer l’épreuve en sens, et offrir aux autres un miroir. Ce que j’ai demandé au soleil est né de ce passage : de l’intime au partage, de la douleur à la création.

L’ouverture sur la figure de Quentin installe d’emblée une tension tragique. Peut-on dire que cette présence inaugure une forme de dialogue entre les vivants et les morts dans votre texte ?

Oui, on peut le lire ainsi, mais avec une nuance importante. La figure de Quentin intervient surtout comme une présence symbolique. Dans le livre lui-même, je n’ai pas développé son histoire, par respect pour sa famille et parce que je n’en avais pas l’autorisation. En revanche, dans le résumé, j’ai choisi de l’évoquer pour une raison précise : montrer que les morts ne disparaissent jamais totalement. Ils continuent d’exister à travers nous, dans nos combats, nos mémoires, nos silences. À partir de là, il s’installe effectivement une forme de dialogue invisible entre les vivants et les absents. Quentin devient une porte d’entrée, une manière de rappeler que chaque combat individuel s’inscrit dans une histoire plus vaste, faite de pertes, mais aussi de transmission.

La myasthénie est souvent décrite sous un angle strictement médical. Vous, vous en faites une expérience presque métaphysique. Comment avez-vous déplacé ce regard ?

C’est une très belle question, parce qu’elle touche à ce qui m’a le plus transformé.
Au début, j’ai regardé la myasthénie comme tout le monde : un diagnostic, une liste de symptômes, un pronostic. Une maladie. Un ennemi à combattre. Et c’est légitime. Quand on vous annonce que votre corps va vous trahir, que vous risquez de ne plus pouvoir marcher, parler, avaler, et que c’est pour la vie, on ne pense pas à autre chose qu’à la guerre. J’étais dans la survie pure.
Mais voilà : après des mois d’hôpital, de traitements qui ne fonctionnaient pas, de nuits où j’écoutais mon propre souffle pour vérifier qu’il était encore là, j’ai compris une chose : la guerre contre la maladie, je ne la gagnerai jamais sur le plan médical. Elle est chronique. Elle restera. Alors il fallait changer de terrain.

Le déplacement du regard ne s’est pas fait en un jour. Il est venu par petites brèches. D’abord par la lecture. En découvrant Nick Vujicic, cet homme né sans membres qui vit pleinement, j’ai réalisé que le handicap ne se mesure pas à ce qu’on perd, mais à ce qu’on choisit de faire avec ce qui reste. Ensuite par l’écriture. En posant des mots sur ma fatigue, sur mes chutes, sur mes peurs, j’ai cessé d’être passif. Nommer sa souffrance, c’est déjà la dompter un peu.  Alors oui, la myasthénie est une maladie neuromusculaire. Mais pour moi, elle est devenue une école. Elle m’a appris la patience, l’humilité, la gratitude pour l’infime. Elle m’a forcé à ralentir dans un monde qui ne sait que courir. Et elle m’a offert ce que je n’aurais jamais cherché ailleurs : un face-à-face avec moi-même, sans masque.
Ce n’est pas métaphysique par choix. C’est métaphysique par nécessité. Quand la médecine ne peut plus tout, il reste la question du sens. Et cette question, la maladie me la pose chaque matin. Ma réponse, c’est ce livre. C’est ce journal. C’est cette vie que je continue de choisir, pas à pas, fatigue après fatigue, victoire après victoire.

Votre écriture est traversée par une forte charge poétique, même dans les passages narratifs. Écrivez-vous d’abord en poète, ou la poésie s’impose-t-elle à vous comme une nécessité ?

Je ne décide pas d’écrire poétiquement. C’est le monde qui m’apparaît ainsi. Quand je dis que « le poids de mon corps gradua », ce n’est pas une recherche de style. C’est l’expérience exacte de ce moment-là. Quand je parle de la lumière qui « perce l’ombre comme une promesse », c’est ce que j’ai vu depuis mon lit d’hôpital. La maladie a aiguisé mon regard. Elle m’a rendu hypersensible à tout : à la chaleur d’une main, à la couleur du ciel au réveil, au silence d’une chambre. Et cette sensibilité, elle ne peut s’exprimer que par l’image, par le rythme, par la métaphore.
Dans les passages narratifs, même les plus crus, la poésie affleure parce que la vie elle-même, quand on la frôle d’aussi près, devient poétique. Non pas au sens décoratif ou joli. Au sens essentiel. La poésie, pour moi, c’est le langage de l’urgence. C’est ce qu’on utilise quand les mots ordinaires ne suffisent plus à porter ce qu’on a à dire.
Alors pour répondre simplement : je ne choisis pas d’écrire en poète. La poésie me choisit, à chaque fois que la douleur ou la joie dépassent les frontières du dicible. Et je ne lui résiste pas. C’est ma manière de ne pas mourir avant l’heure.

Vous évoquez une « descente aux enfers » suivie d’un « retour à la vie ». Ce schéma rappelle certaines structures mythologiques. Votre livre s’inscrit-il, consciemment ou non, dans une tradition initiatique ?

Oui, tout à fait. Mais pas consciemment sur le moment.
Sur le coup, je ne pensais pas à la mythologie. Je pensais à survivre. La descente aux enfers, c’était réel : l’hôpital, le corps qui lâche, l’isolement. Ce n’est qu’après, en me relisant, que j’ai compris que j’avais traversé une véritable initiation. La maladie m’a dépouillé de tout. Et ce dépouillement, c’est le début de tous les mythes.
Ce qui fait la différence, c’est qu’il y a eu des guides : Eugène, Landry, Alida, Stevia, Saurelle, les amis, ma famille. Et qu’il y a eu une remontée. Pas vers l’homme d’avant, celui-là est mort. Mais vers quelqu’un de plus vrai. Mon livre raconte cette mort-là et cette renaissance-là. C’est un récit initiatique, oui. Un voyage dont on revient transformé.

Le corps, dans votre récit, apparaît à la fois comme prison et comme révélateur. Comment avez-vous travaillé cette ambivalence dans votre écriture ?

D’abord, le côté drôle : mon corps est un colocataire insupportable. Il ne prévient jamais. Un matin, tout va bien. Le lendemain, mes jambes décident de faire grève sans préavis. Franchement, si ce n’était pas aussi dangereux, j’en rirais plus souvent.
Mais voilà. Ce même colocataire, aussi imprévisible soit-il, m’a forcé à l’essentiel.
Le corps comme prison : c’est l’évidence. Ne plus pouvoir marcher, parler, avaler. Dépendre des autres. J’écris ça cru. Le corps comme révélateur : c’est venu après. Ne pouvant plus courir, j’ai appris à regarder. Ne pouvant plus parler fort, j’ai appris à écouter. La maladie m’a obligé à ralentir. Et ce ralentissement m’a ouvert les yeux. Dans mon écriture, je n’ai pas choisi entre les deux. J’ai laissé la contradiction brute. Parce qu’elle est vraie. Certains jours, je hais mon corps. D’autres jours, je lui dois tout. Les deux coexistent. Mon livre ne fait que dire ça, sans le trahir.

Le titre place le soleil au centre. Est-il une figure spirituelle, une métaphore de la guérison, ou une instance à laquelle l’homme adresse ses ultimes espérances ?

C’est précisément ce qui donne sens au titre « Ce que j’ai demandé au Soleil ». Le soleil n’est pas ici un simple élément du décor, il devient un interlocuteur symbolique. Quelque chose à la fois au-dessus de moi et pourtant profondément en moi.
Quand je parle du soleil, je le prends dans une dimension presque méta, une dimension totale, englobante. Le soleil renvoie à la lumière, et dans cette lumière, il y a beaucoup de choses à la fois. Il y a Dieu, il y a la parole, parce qu’au commencement était la parole, et cette parole est lumière. Il y a aussi le bout du tunnel, cette idée qu’après l’obscurité, il existe toujours une sortie, une clarté possible.
Demander au soleil, c’est donc interroger tout cela en même temps. C’est s’adresser à une présence qui dépasse l’humain, mais qui traverse aussi l’humain. Une présence qui écoute sans parler, mais qui éclaire quand même. On peut y voir une dimension spirituelle, oui, mais aussi une dimension profondément humaine : celle d’un individu qui traverse des zones d’ombre et qui cherche, malgré tout, à s’adresser à ce qui éclaire encore le monde.
Parce qu’au fond, le soleil représente tout cela à la fois : la vie, la vérité, la parole, Dieu, la guérison, et cette certitude fragile mais essentielle qu’il existe toujours une lumière possible, même après les nuits les plus longues.

Votre texte semble constamment osciller entre effondrement et élévation. Comment avez-vous évité que l’un de ces pôles ne prenne le pas sur l’autre ?

Je ne l’ai pas évité, je l’ai accepté. Certains jours, l’effondrement gagne : je ne sors pas du lit, je pleure, j’étouffe. D’autres jours, je m’élève : j’écris, j’aime, je crée, je milite. Mon livre ne choisit pas entre les deux parce que la maladie non plus ne choisit pas. Ce qui empêche un pôle d’écraser l’autre, c’est simplement que je continue d’écrire, dans les deux cas. L’écriture et l’amour sont mes cordes : elles me retiennent de tomber trop bas, et elles me rappellent, quand je vole, d’où je viens.

Il y a dans votre livre une parole très incarnée, mais aussi une forme de distance réflexive. Comment articulez-vous l’intime et l’universel ?

Je crois que l’intime devient universel à partir du moment où il est assumé sans filtre, mais travaillé avec lucidité.
J’écris depuis un endroit très incarné, très réel, mais je prends aussi du recul pour comprendre ce que cette expérience dit au-delà de moi. Il ne s’agit pas seulement de raconter ce que j’ai vécu, mais de saisir ce que cela révèle sur la fragilité, la résistance, le rapport au corps, à la vie.
C’est dans cette tension que tout se joue : être suffisamment proche pour être vrai, et suffisamment distant pour être lisible par les autres.
L’écriture devient alors un passage de soi vers les autres.

Peut-on considérer votre ouvrage comme une tentative de redonner du sens à l’épreuve, voire de la transfigurer par le langage ?

Oui, je le pense profondément.
L’écriture a été pour moi une manière de ne pas subir l’épreuve de façon passive. Il ne s’agissait pas d’embellir la maladie, ni de la nier, mais de lui donner une forme, un langage, presque une respiration.
Dans le livre, par exemple, lorsque je décris les premiers symptômes : cette fatigue incompréhensible, la perte progressive de contrôle du corps, je ne me contente pas de relater les faits. J’essaie de traduire ce que cela fait intérieurement : la confusion, la peur, le sentiment d’étrangeté face à son propre corps. De la même manière, les scènes du quotidien, à l’université ou en famille, deviennent des espaces où la fragilité se révèle, mais aussi où une autre forme de force commence à apparaître.
Mettre des mots sur ces moments, c’était déjà les transformer. C’était passer d’une expérience subie à une expérience comprise, habitée.
Si transfiguration il y a, elle ne consiste pas à rendre l’épreuve belle, mais à lui donner du sens. Le langage permet de faire émerger quelque chose de plus grand que la souffrance elle-même : une conscience, une manière nouvelle d’habiter la vie, même dans ses limites.

La question du temps traverse votre récit : temps suspendu, temps médical, temps intérieur. Comment la maladie a-t-elle modifié votre perception du temps, et comment cela se traduit-il dans la structure du livre ?

La maladie a profondément bouleversé mon rapport au temps.
Avant, le temps était linéaire, orienté vers les projets, les études, les ambitions. Mais avec la maladie, il s’est fragmenté. Il y a d’abord eu le temps de l’incompréhension, celui des premiers symptômes, des consultations, de l’attente du diagnostic. Un temps instable, souvent angoissant, où tout semble suspendu. Puis vient le temps médical, plus lourd, rythmé par les traitements, les contraintes, et la réalité du diagnostic qui s’impose.
Cette transformation du temps se reflète directement dans la structure du livre, qui est divisé en deux grandes parties.
La première partie est centrée sur la maladie elle-même : ce basculement progressif, l’avant et l’après diagnostic, la perte de repères, le corps qui devient étranger. C’est un temps subi, traversé dans l’incertitude.
La seconde partie s’inscrit dans une autre dynamique : celle de la reconstruction. Il ne s’agit plus seulement de vivre avec la maladie, mais de la dépasser intérieurement, de trouver des ressources pour surmonter le handicap, redéfinir son rapport à la vie, au temps, et à soi-même.
Au fond, la maladie m’a appris que le temps n’est pas seulement ce qui passe, mais aussi ce qui se vit. Et parfois, c’est dans le ralentissement qu’on accède à une forme de profondeur.

Vous évoquez des « odes d’un monde apoplectique ». Peut-on parler d’une esthétique de la rupture, voire d’une écriture du seuil ?

Oui, on peut tout à fait le lire ainsi.
L’expression « odes d’un monde apoplectique » traduit justement cette sensation de rupture : un monde qui vacille, qui perd son équilibre, et dans lequel le corps lui-même devient un lieu d’instabilité. L’écriture naît dans cette faille.
On est effectivement dans une écriture du seuil, parce que le texte se situe constamment entre deux états : entre la santé et la maladie, entre la maîtrise et la perte de contrôle, entre la chute et la reconstruction. C’est un espace de bascule, jamais totalement fixé.
Cette esthétique de la rupture se traduit aussi dans la manière d’écrire : fragments, retours en arrière, intensité émotionnelle. Le récit ne cherche pas à lisser l’expérience, mais à en épouser les cassures.

Dans quelle mesure votre engagement, notamment au sein de structures liées à la myasthénie, nourrit-il votre écriture ou en transforme-t-il les enjeux ?

Au départ, j’écrivais depuis une expérience individuelle, presque intime. Mais en m’engageant aux côtés d’autres personnes atteintes de myasthénie, j’ai compris que mon histoire s’inscrivait dans une réalité collective, souvent invisible et peu racontée.
Cela a déplacé les enjeux de mon écriture : il ne s’agissait plus seulement de dire « je », mais de porter une voix plus large, de témoigner aussi pour ceux qui n’ont pas les mots ou pas l’espace pour s’exprimer.
Cet engagement nourrit donc mon écriture en lui donnant une responsabilité. Elle devient à la fois un acte littéraire et un acte de sensibilisation, une manière de rendre visible, de créer du lien, et parfois même d’agir.

Pensez-vous que la littérature africaine contemporaine accorde suffisamment de place aux récits liés à la maladie, à la vulnérabilité et à l’intime ?

Je pense que la littérature africaine contemporaine évolue beaucoup, mais ces thématiques restent encore insuffisamment explorées, du moins de manière frontale.
Pendant longtemps, nos récits ont été portés par des urgences collectives — l’histoire, la politique, l’identité, la mémoire. Ce sont des enjeux essentiels, mais ils ont parfois laissé moins de place à l’intime, à la vulnérabilité, à la maladie, surtout quand il s’agit de réalités invisibles ou silencieuses.
Or, parler du corps fragilisé, de la douleur, de l’expérience intérieure, ce n’est pas s’éloigner du collectif. Au contraire, c’est y entrer autrement.
Aujourd’hui, je crois qu’il y a une nouvelle génération d’auteurs qui ose explorer ces territoires plus sensibles, plus personnels. Et c’est nécessaire. Parce que nos sociétés aussi sont traversées par ces réalités, même si elles sont parfois tues.
Il y a encore du chemin à faire, mais les voies commencent à s’ouvrir. Et j’espère que des livres comme Ce que j’ai demandé au soleil participent, à leur manière, à élargir cet espace.

Après avoir livré un texte aussi personnel et dense, que vous reste-t-il à écrire : prolonger cette parole, ou explorer d’autres territoires littéraires ? Et où peut-on l’acheter ?

Après un texte aussi personnel, la question se pose forcément.
Je pense que cette parole n’est pas encore épuisée. Il y a encore des zones à explorer, des silences à habiter, des aspects de l’expérience que je n’ai fait qu’effleurer. Donc, d’une certaine manière, oui, il y aura un prolongement.
Mais en même temps, l’écriture ne peut pas rester enfermée dans un seul territoire. J’ai aussi envie d’explorer d’autres formes, d’autres récits, peut-être plus fictionnels, tout en gardant cette même intensité, ce même rapport à l’humain. Pourquoi pas un livre documentaire jeunesse ?
Au fond, ce n’est pas un choix entre continuer ou changer, c’est une évolution.

Ce que j’ai demandé au soleil est disponible auprès des Éditions Afribook, ainsi que via mes différents canaux de distribution et lors des séances de dédicace. Il est également accessible en ligne et sera progressivement déployé sur plusieurs plateformes, pour toucher un public plus large.

Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO



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