ENTRETIEN : Marius KENNE ou l’urgence d’une pensée sans concession

Dans Le Génie et l’Antégénie, Marius KENNE livre une pensée radicale, traversée par la philosophie, la spiritualité et une critique sans concession des sociétés contemporaines. Entre introspection, dénonciation des discours victimaires et réflexion sur la modernité africaine, cet auteur camerounais revendique une parole de vérité, quitte à déranger. Dans cet entretien dense et frontal, il revient sur son rapport à l’écriture, son héritage nietzschéen et le rôle de l’intellectuel africain aujourd’hui.


La dégénérescence commence lorsque les principes survivent davantage dans le langage que dans les comportements.


Dans Le Génie et l’Antégénie, vous opposez deux forces presque métaphysiques : la création et ce qui l’entrave. Comment définiriez-vous aujourd’hui « l’Antégénie » dans le contexte africain contemporain ?

Je ne crois pas qu’il faille définir l’Antégénie en fonction d’un contexte particulier, qu’il soit africain ou autre. L’Antégénie a une portée universelle. Ce qui varie, ce n’est pas sa définition, mais ses formes d’expression selon les sociétés, les époques et les domaines. Il est la force derrière la décadence et la dégénérescence des valeurs dans le monde. Dans le contexte africain contemporain, il se manifeste dans presque tous les domaines de la vie : la politique, l’éducation, la culture, le sport ou encore les rapports sociaux. Prenons l’exemple du patriotisme. Beaucoup l’assimilent, aujourd’hui, à une simple déclaration d’attachement au pays, à l’affichage d’un symbole ou au soutien d’une équipe nationale. Le patriotisme de paroles, ou si l’on préfère le patriotisme proclamé, est presque toujours un semblant de patriotisme. Le véritable amour de la patrie — la terre de nos pères — se mesure dans les actes et loin des regards, dans le sens du devoir, dans le sacrifice silencieux et dans la volonté de construire quelque chose qui dépasse l’intérêt personnel. Dans le cas d’espèce, il faut voir sa main dans cet écart croissant entre les valeurs affichées et les réalités vécues. Les mots demeurent, mais leur substance s’efface peu à peu. La dégénérescence commence souvent de cette manière, discrètement, lorsque les principes survivent davantage dans le langage que dans les comportements.

Vous affirmez ne pas aimer écrire, mais avoir été « contraint par l’Esprit ». Cette idée donne à votre œuvre une dimension presque prophétique. Écrire relève-t-il chez vous d’une nécessité philosophique, spirituelle ou psychologique ?

Sur le plan personnel, aucune de ces trois nécessités. Écrire relève chez moi plus d’une nécessité physiologique qu’autre chose. Le cœur de ma doctrine, de ma pensée ou de ma philosophie, si j’ose dire, reste le corps. J’ai longtemps refusé d’écrire alors que pour mes proches, cela semblait être une évidence. Pourquoi parlé-je de physiologie ? Pour comprendre le contexte qui entoure la naissance de cet ouvrage ainsi que des deux autres qui seront publiés très prochainement, il faudrait peut-être songer à me considérer comme cette femme qui ne découvre qu’elle est enceinte qu’au moment où elle perd les eaux. Et c’est uniquement après avoir mis au monde le premier bébé, que l’on découvre qu’il y a un deuxième, puis un troisième. La production de mes œuvres relève d’une nécessité physiologique, tout simplement parce qu’on ne peut pas garder une grossesse indéfiniment. Suis-je un prophète ? Je ne le sais pas ; seul le temps le dira. Et ce n’est certainement pas mon souhait d’être celui qui prêche dans le désert, celui qui crie dans des oreilles bouchées. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est d’avoir mes accès à un monde supérieur, d’avoir eu accès à une connaissance et d’avoir été contraint de la mettre sur papier.

Votre découverte de Nietzsche semble avoir été une secousse existentielle plus qu’une influence intellectuelle. Qu’avez-vous trouvé chez lui que ni l’école, ni la politique, ni la religion ne vous avaient donné ?

Dès l’âge de 14 ans, je prends conscience que nous vivons dans un tissu de mensonges et que la vie sociale n’est ni plus ni moins qu’un vaste théâtre d’hypocrisie. Comment je l’ai su ? Par la nature de mon être. Même si je l’ignorais à cette époque, je sais aujourd’hui que je suis un être de type contemplatif. Je ne suis pas un homme d’action. De mémoire, j’ai toujours préféré observer en spectateur plutôt qu’agir sans avoir compris ; observer en silence plutôt que prendre la parole. Tout homme qui pratique cela, consciemment ou inconsciemment, finit par voir au-delà de ce qu’il est donné aux hommes de voir. Chez Nietzsche, j’ai trouvé la vérité, ce qui suppose que ce que l’école, la politique et la religion m’avaient donné jusque-là n’était que mensonge.Je me rappelle très bien ce jour. C’était au détour d’une réflexion dans un podcast sur YouTube. J’entendis de la bouche du podcasteur : « Suis tes meilleurs ou tes plus mauvais penchants, et avant tout, va à ta perte. » Je ne me souviens plus de quel podcast il s’agissait, mais je n’oublierai jamais ma réaction : « Haha ! Au moins, il y en a un qui dit la vérité. » Le monde venait de s’arrêter, mon destin venait de basculer. Voilà, résumé, l’histoire de ma rencontre avec Nietzsche.

Dans votre livre, vous abordez à la fois la femme, l’État moderne, le capitalisme, l’immigration et la conscience raciale. Refusez-vous les frontières traditionnelles entre philosophie, sociologie et critique politique ?

L’intellectualité et la spiritualité, prises dans leurs sens propres et nobles, représentent une seule et même réalité : l’expression de la connaissance primordiale. Cette connaissance, lorsqu’elle est divisée — non sans travestissement, comme c’est souvent le cas — donne naissance aux disciplines et aux spécialités. Originellement, il n’existe pas de frontières naturelles ou traditionnelles entre la philosophie, la sociologie ou la critique politique. Il s’agit simplement de différentes applications d’une seule et même connaissance.Pour s’en convaincre, il suffit de mener une étude historique des grandes figures du savoir. Plus on remonte dans l’histoire, plus la pluridisciplinarité des grands savants saute aux yeux. Newton était à la fois mathématicien, physicien, philosophe, astronome, théologien et même alchimiste. Galilée était mathématicien, astronome, physicien et géomètre ; Pythagore, mathématicien et philosophe. Plus près de nous, Cheikh Anta Diop fut historien, anthropologue, physicien, chimiste et bien davantage encore. L’hyperspécialisation a fini par faire croire aux hommes qu’il existerait des frontières naturelles entre les disciplines. Pourtant, c’est la philosophie au sens noble du terme — c’est-à-dire la sagesse — qui fournit au politicien, au physicien, au chimiste ou encore à l’informaticien cette conscience sans laquelle ils pourraient détruire le monde : par les guerres, les armes nucléaires, les virus développés dans des laboratoires ou encore l’intelligence artificielle.Tout savant qui n’est pas philosophe — c’est-à-dire sage — devrait, à tout le moins, prêter l’oreille aux philosophes. À défaut, il finit tôt ou tard par sombrer dans une forme de folie. Donald Trump en est, selon moi, un exemple frappant, et c’est le monde entier — y compris les Américains eux-mêmes — qui en paie aujourd’hui le prix.

Vous écrivez : « Ses livres m’ont brisé, mais ils m’ont révélé à moi-même. »

Faut-il nécessairement traverser une forme de destruction intérieure pour accéder à une pensée authentique ?

Sans aucun doute. Les hommes, par leur constitution physique, sont tous différents les uns des autres. De ce fait, leurs besoins le sont également. Dans un monde idéal, chaque individu recevrait une éducation personnalisée, adaptée à ses caractéristiques physiques et à ses dispositions mentales. Hélas, ce monde n’existe pas. Nous recevons tous, pour des raisons pratiques et budgétaires, une éducation commune et sortons de l’école « sculptés » et « désindividualisés », formés pour jouer un rôle qui n’est pas le nôtre et servir des intérêts autres que les nôtres.Fort de ce que je viens de dire, vous conviendrez avec moi que, pour accéder à son essence, à son véritable « moi », pour utiliser le terme consacré, la destruction de ce qu’on a fait de nous, de ce que nous croyons être, constitue une condition non négociable. C’est tout le sens de la parabole du Christ lorsqu’il dit que « personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement, le vin nouveau fait rompre les outres, il se répand, et les outres sont perdues ». Le « brisement » est d’ailleurs un terme familier chez les chrétiens. Il désigne un processus divin, mais douloureux, de transformation par lequel l’homme doit passer pour que le Christ, à travers la connaissance, se révèle à lui. Tout cela est parfaitement résumé dans l’expression « renouvellement de l’intelligence » employée par l’apôtre Paul. L’ensemble de mon œuvre suit exactement ce même schéma : mes deux premiers livres écrits — même s’ils ne seront pas publiés dans leur ordre de rédaction — sont essentiellement des livres de déconstruction, tandis que le troisième est un livre de construction. Il n’est jamais bon de construire sur de mauvaises fondations ; tôt ou tard, tout l’édifice finit par s’effondrer.

Le chapitre L’Afrique, victime avant tout d’elle-même risque de susciter de vives réactions. Cherchez-vous à provoquer les consciences africaines ou à rompre avec certains discours victimaires devenus dominants ?

Il faut absolument rompre avec ces discours victimaires. La colonisation a-t-elle fait du mal à l’Afrique et aux Africains ? A-t-elle appauvri le continent ? Était-elle un crime ? La réponse à toutes ces questions est oui. Devons-nous demander des réparations ? Non. Personne ne nous remboursera, pour la simple raison qu’entre les hommes, les États et les peuples, il existe en permanence un rapport de force.Comment imaginer une seule seconde que la France puisse rembourser les fameux « soixante milliards » représentant la rançon d’indépendance qu’ont dû payer les Haïtiens, alors même que son système de retraite affichait un déficit de 5 à 6 milliards d’euros en 2025 et devrait se creuser davantage ? Et nous n’avons évoqué ici que le cas d’Haïti.Nous avons certes été victimes de cette horreur qu’est la colonisation, mais il est plus que temps de guérir de ces discours victimaires qui sont, en réalité, des excuses pour ne pas se libérer. Pour en guérir, il suffit d’étudier l’histoire et de comprendre que nous ne sommes ni les premiers ni les seuls à avoir été colonisés. Taïwan et la Corée furent des colonies japonaises sous l’ère Meiji ; l’Inde et certaines parties de la Chine furent placées sous domination britannique. La vérité est que nous sommes dans le déni. En 1980, seuls la Guinée-Bissau et l’Ouganda avaient, en Afrique, un PIB par habitant inférieur à celui de la Chine. Je n’ose même pas comparer aujourd’hui les PIB par habitant de nos pays à celui de la Chine. Si la Chine s’est développée, c’est parce qu’elle a refusé de s’enfermer dans le piège de la victimisation et du déni. Elle a pris son destin en main.

Votre réflexion sur les rapports hommes-femmes dans l’Afrique moderne intervient dans un contexte mondial de redéfinition des identités et des rôles sociaux. Pensez-vous que l’Afrique vive cette mutation différemment de l’Occident

Sur cette question, l’Afrique ne vit pas de mutation profonde. Elle ne connaît heureusement pas de redéfinition généralisée des identités et des rôles sociaux. Il existe certes quelques individus assoiffés de gloire et en quête de notoriété à qui l’Occident et les idéologues des mouvements LGBTQX donnent une large visibilité. Par leur médiatisation et leur « hypervisibilisation » sur les réseaux sociaux — relayées et soutenues par ces communautés à travers le monde —, on cherche à faire croire aux Africains que cette redéfinition toucherait également leurs sociétés. Or, cela reste très éloigné des réalités locales.En revanche, sur la question des droits des femmes sur le continent, il existe un véritable combat à mener, et ce combat ne saurait être le seul apanage des femmes.

Vous semblez profondément critique à l’égard de la modernité, tout en étant vous-même un produit de la mondialisation intellectuelle. Comment habitez-vous cette contradiction ?

Je ne suis en aucun cas le produit de la mondialisation intellectuelle. Au contraire, je combats tout au long de mon ouvrage l’idée d’une universalisation des idées et des vérités. Là où vous avez raison, c’est lorsque vous dites que je suis un moderne. Et, en tant que moderne, je suis un décadent. Mon combat, et plus spécifiquement ma critique de la modernité, est avant tout une critique de moi-même, de ma propre décadence. Dans la dernière partie de l’ouvrage, j’écris clairement : « À quelques exceptions près, je n’ai parlé que de moi dans ce livre. » Mon corps est certes le terrain d’affrontement entre deux forces qui me dépassent, mais j’en ai fait quelque chose. Et c’est là tout mon mérite. Nous employons le terme « modernité » sans jamais nous intéresser à ce qu’il signifie réellement. Il n’est ni plus ni moins que le fruit de la modernisation des cultures et traditions occidentales, fruit ensuite accepté et consommé par le continent africain. En réalité, il n’existe pas une seule modernité, mais des modernités. La modernité japonaise serait, si l’on me suit, le produit de la modernisation des cultures et traditions japonaises. Il en va de même pour la Chine, l’Arabie saoudite, etc.Vous remarquerez que, chez nous, « moderne » est devenu synonyme d’« occidental ». Nous ne serons d’authentiques modernes que lorsque nous nous engagerons dans le processus de modernisation de nos propres traditions et cultures. Peut-être alors cette modernité conquise trouvera-t-elle grâce à mes yeux.

Votre parcours traverse Mbouda, Maroua, l’enseignement, puis l’Allemagne. Quel regard un intellectuel africain expatrié porte-t-il aujourd’hui sur le continent que ceux qui n’en sont jamais partis ne peuvent peut-être pas percevoir ?

Et la liste est loin d’être exhaustive. Je suis né à Kumbo et j’ai grandi entre Santa et Mbengwi, dans la région du Nord-Ouest. J’ai effectué mes études primaires à Babadjou, dans la région de l’Ouest, bien que nous vivions alors dans la ville frontalière de Santa. J’ai également exercé dans deux localités de la région du Sud. À l’âge de 23 ans, j’avais déjà parcouru toutes les régions du Cameroun. D’emblée, il faut savoir que je ne suis pas un intellectuel au sens commun du terme. Pris dans son sens noble, peut-être. Mais je ne m’en revendique pas. Pour répondre à votre question, je vois avant tout un continent qui refuse obstinément d’être le maître de son propre destin. Et à cela, il est très bien aidé par les puissances étrangères, qui ont un intérêt évident à ce qu’il demeure pauvre. C’est d’ailleurs de bonne guerre. Dans les relations internationales ou interétatiques, les faibles seront toujours exploités par plus forts qu’eux, jusqu’à ce qu’ils deviennent eux-mêmes suffisamment puissants pour mettre fin à leur exploitation et à leur appauvrissement. Je vois surtout un continent qui continue de se chercher un maître extérieur alors qu’il devrait travailler à devenir son propre maître. Hier, ce maître était l’Occident ; puis vinrent la Chine, la Russie et l’Inde ; demain, ce seront peut-être les monarchies du Golfe ou certains pays d’Afrique du Nord. Il faut comprendre que nous avons subi une forme de génocide culturel et que l’école nous a appris non pas à défendre nos intérêts, mais ceux des pays qui nous appauvrissent. Elle nous a appris à aimer l’autre plus que nous-mêmes, plus que nos propres pays. Or, on défend difficilement ce que l’on n’aime pas. Le continent africain navigue aujourd’hui entre le déni et l’invective, l’hypocrisie et le ressentiment, le populisme et la victimisation, les discours anticolonialistes et le besoin permanent de prouver je ne sais quoi aux Blancs. Nos vies seraient infiniment plus simples et plus heureuses si nous acceptions simplement d’être nous-mêmes, sans vouloir devenir autre chose que ce que nous sommes, sans attendre notre salut de l’extérieur.

Trois ouvrages écrits en moins d’un an : s’agit-il d’une urgence intellectuelle, d’une crise existentielle ou d’un projet de pensée mûri depuis longtemps dans le silence ?

Non, rien de tout cela. D’emblée, il faut préciser que je n’ai vu venir aucun de mes trois livres. Je ne sais pas exactement quand je les ai conçus, probablement tout au long de ma vie, au gré de mon parcours, de mes expériences, de mes erreurs, de mes amours et de toutes ces choses, belles ou douloureuses, que la vie m’a contraint à traverser. Il n’y avait chez moi aucune urgence, si ce n’est celle de refermer cette parenthèse d’écriture le plus rapidement possible et de passer à autre chose. D’ailleurs, je termine mon troisième livre en affirmant clairement que je n’écrirai probablement plus jamais. C’est, en tout cas, un souhait, une prière. J’espère n’avoir plus à concevoir de l’Esprit. Mais Lui n’en a cure.

Votre livre connaît une lumière rare pour un ouvrage autoédité de philosophie africaine.

Cela révèle-t-il, selon vous, une soif nouvelle de pensée critique chez les jeunes lecteurs africains ?

Il existe, en tout cas, un fossé immense entre le discours des intellectuels africains et les réalités que subissent aujourd’hui les jeunes Africains. Cette jeunesse a depuis longtemps cessé d’écouter une élite intellectuelle culturellement corrompue, totalement assujettie aux pouvoirs politiques et qui s’évertue à employer de grands mots pour donner l’illusion de l’intellectualité. Les oreilles de cette jeunesse ont, pour ainsi dire, besoin de nouvelles voix : des voix au fait de son vécu, de ses souffrances et de ses frustrations. La jeunesse africaine est lasse des discours d’espoir et d’espérance. Du plus profond d’elle-même, elle n’en veut plus. Les jeunes Africains ont surtout compris que des slogans tels que « la jeunesse est le fer de lance de la nation », « l’Afrique est le continent de l’avenir » ou encore « travaillez dur et vous accomplirez vos rêves » — comme si elle ne travaillait déjà pas assez dur — ne sont souvent que des somnifères administrés afin qu’ils restent « tranquilles ».À ces intellectuels qui ont manifestement trahi leur vocation, nous ne pouvons que rappeler ces propos de Mongo Beti, qui conviennent à notre époque plus qu’à toute autre : « La vocation de l’écrivain n’est pas de bénir le monde tel qu’il est, mais de mettre la société mal à l’aise, de lui fournir cette mauvaise conscience dont elle a besoin pour progresser. Il faut provoquer l’indignation, source de vie et de liberté. » On peut aisément en conclure que cette soif nouvelle de pensée critique chez les jeunes Africains n’est rien d’autre qu’une soif de vérité et de progrès.

Entre philosophie, introspection et critique civilisationnelle, votre œuvre semble vouloir réhabiliter la figure du penseur africain radical. Quel rôle attribuez-vous aujourd’hui à l’intellectuel africain : expliquer le monde, le dénoncer ou le transformer ?

On peut classer les intellectuels africains contemporains en deux groupes. Le premier est constitué d’hommes et de femmes qui tiennent un discours de vérité, mais qui sont hélas invisibilisés — nouvelle forme de censure. Le deuxième est composé de personnes culturellement corrompues et totalement assujetties, d’une manière ou d’une autre, aux pouvoirs politiques et à la pensée occidentale. Ceux de nos intellectuels les plus en vue — je parle de ceux à qui l’on accorde une place sur la scène internationale — sont certes talentueux, mais ils sont avant tout issus du moule occidental. Ils demeurent, dans tous les cas, des productions de l’Occident. L’intellectuel ou le penseur africain a pour mission de dire la vérité, rien de plus. Si les hommes jugent son discours radical, c’est tout simplement parce qu’ils se sont accoutumés à une certaine forme de complaisance et de tolérance à leur égard. Dire la vérité aux hommes leur évite de faire de mauvais choix ; or, lorsque ces mauvais choix se multiplient, on finit inéluctablement dans ce que j’appelle, dans le livre, des « situations infiniment regrettables ». Bien évidemment, le discours de vérité peut, selon la nature et l’éducation de celui qui le porte, prendre la forme de la dénonciation, de l’explication du monde ou encore de sa transformation.

Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs comment ils peuvent avoir Le Génie et l’Antégenie ?

Le livre est disponible à la librairie des Peuples noirs ainsi qu’à la librairie Saint-Paul, à Yaoundé. À Douala, il peut être acheter via la librairie en ligne Toli Bookshop. Il est également disponible sur Amazon pour les lecteurs vivant en diaspora.

Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO


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