D-LIVRE : Entretien avec Serges NGOUNGA, écrivain camerounais, président de l’Amicale des Auteurs Camerounais de la Diaspora (AMACAD)

Quand nous sommes enracinés dans nos valeurs, fiers de notre histoire, solides dans nos convictions, alors nous pouvons nous ouvrir aux autres avec sérénité, confiance et puissance.

Merci d’avoir accepté de répondre à ce questionnaire. Vous êtes l’auteur de plusieurs livres dont trois s’inscrivent dans une perspective traditionaliste, défendant des valeurs, une vision de l’homme ou une esthétique enracinée dans la tradition. Nous souhaitons mieux comprendre votre démarche intellectuelle et créative dans l’écriture de « Le NGOUN expliqué à mon fils… et présenté au monde », « Du temporel à l’intemporel », « Les racines du bien, ou la parenthèse enchantée »…

Comment définiriez-vous le « traditionalisme » dans vos œuvres ? Est-ce une fidélité à des principes intemporels, un rejet de la modernité, ou autre chose ?

Je commencerai par dire que le traditionalisme en général désigne une somme de valeurs et coutumes du passé, des temps anciens, qui a été transmise par une tradition écrite ou orale, et qu’on peut considérer comme intemporelle, c’est-à dire immuable. Dans mes œuvres, le traditionalisme est une manière de me saisir du présent, comme trait d’union entre le passé et le futur. L’écrivain est un passeur de relais. Oui, je suis fidèle à certains principes intemporels qui gouvernent aussi bien l’humanité entière que les individus et les sociétés que nous constituons. Cela ne peut pas être un rejet de la modernité, car toute tradition s’enrichit des faits modernes, qui la pénètre, la bouscule et une partie de cette modernité épouse la tradition d’origine et la consolide. Je ne serai pas un auteur qui voudrait opposer la modernité à la tradition.

Quels penseurs, écrivains ou artistes du passé vous inspirent le plus, et pourquoi ?

Il y a plusieurs auteurs, penseurs et artistes qui m’inspirent, pas que ceux du passé. Disons pour parler des temps anciens, les philosophes grecs Marc Aurèle, Sénèque, Socrate m’inspirent autant que certains auteurs français tels que Voltaire, Jean-Paul Sartre, et bien d’autres… sans oublier certains auteurs africains tel que Senghor, Mongo Beti, Amadou Hampâté Bâ. Ces auteurs m’inspirent le plus car d’une certaine manière, leurs écrits décrivent aussi bien la complexité du monde qui les entouraient et ils donnent quelques clés pour trouver son proche chemin, avec conviction et liberté.

Selon vous, quelles sont les principales erreurs ou illusions de la modernité ?

Je pourrai citer deux erreurs majeures :

La première, la modernité a souvent l’illusion de créer quelque chose de nouveau, et lorsqu’on creuse, on se rend compte souvent qu’au fond, on a refait uniquement la surface extérieure de quelque chose qui existait déjà.

La seconde erreur, c’est de penser que ce qui relève de la modernité, doit s’imposer à tout le monde, de la même manière. Or, l’humain ne peut pas être contraint à tout type de modernité ; ce serait nier sa capacité à réfléchir, et sa liberté intrinsèque d’exercer un choix libre et conscient sur ce qui se présente à lui, moderne ou non.

La tradition doit-elle être préservée telle quelle, ou réinterprétée pour rester vivante ?

Comprenons-nous bien, la tradition, au sens d’un ensemble de pratiques transmises de siècle en siècle, de génération en génération ne peut intrinsèquement pas être préservée telle quelle. Pourquoi ? parce que chaque génération prend un peu du passé, y ajoute des éléments du présent sans oublier sa propre vision du futur. Ce qui veut dire que chaque époque, chaque période possède sa part de tradition. Oui, ce qui est essentiel et indispensable dans une tradition doit être préservée. Prenons l’exemple de la poésie. La tradition poétique a mis en place des codes d’écriture, des vers, des alexandrins, etc. Aujourd’hui, cette tradition poétique a ses inconditionnels, mais à nos jours, ce qui est resté de cette tradition, c’est le sens des rimes, du rythme des vers, la tonalité des strophes, et non plus l’obligation de faire des alexandrins de dix ou douze pieds. En clair, une tradition, pour rester vivante dans une époque donnée, doit s’habiller des vêtements de cette époque pour rester encore plus puissante. Pourrai-je parler de trahi-modernité ?

Comment votre engagement traditionaliste influence-t-il votre style d’écriture ou votre approche artistique ?

Je dirai plutôt ma vision traditionaliste et non pas engagement. Car une vision s’affine, s’aiguise avec le temps ; un engagement, c’est plutôt quelque chose de continu dans l’action. Donc, je dirai que ma vision traditionnelle étant le reflet de mon parcours, de mes rencontres, de mon essence même, elle fait partie intégrante de ma source d’inspiration. Je me nourris à la source des traditions du monde pour interroger le présent. J’interroge l’avenir à l’aune des faits passés pour mieux comprendre le présent. Mon écriture est une quête d’harmonie et de sens.

Existe-t-il, selon vous, une « décadence » dans la littérature contemporaine ? Si oui, comment la caractériseriez-vous ?


Je suis mal placé pour juger la décadence ou non dans la littérature contemporaine. Vous savez, chaque époque a ses travers. Chaque secteur d’activité a ses aspects décadents. Regardez la mode, il y a de tout. Certains parents peuvent trouver indécent l’habillement de certaines jeunes filles, dans un pays et ce sera l’inverse dans un autre milieu. Il y a eu par exemple au XIXè siècle dans la littérature romantique française, des auteurs tels que Victor Hugo qui avait des romans conventionnels, différents du style d’autres auteurs comme Georges Sand, qui mêlait au texte romantique des émotions contrastées de sensualité et de sexualité qui pouvaient choquer à cette époque-là.

Quel rôle jouent la religion, la philosophie ou les mythes dans vos œuvres ?

La religion joue très peu de rôle dans mes œuvres. Je parlerai plutôt de spiritualité, ce qui élève l’Homme au dessus de la matière. La philosophie comme amour de la sagesse est aussi une forme de spiritualité qui, dans certains de mes textes, interpelle l’humain aussi bien dans ses contradictions que dans sa recherche d’harmonie et d’équilibre avec lui-même, avec la société qui l’entoure et avec la nature qui l’environne.

L’art doit-il être beau, ou peut-il se permettre la laideur et la subversion ?

Pour moi, l’art doit être beau, et être au service du bon et du bien. L’art peut se permettre une certaine subversion, et cela lui confère une certaine subtilité. Pour ce qui est de la laideur, tout dépend de la sensibilité de chaque artiste-créateur. De base, toute œuvre de création se conçoit dans la beauté de l’esprit.

Le traditionalisme implique-t-il, selon vous, une certaine vision de l’ordre social ? Laquelle ?

Si vous prenez par exemple le traditionalisme qu’ont certains peuples à respecter les anciens, pensez-vous que cela puisse se faire sans respect de l’ordre social ? Dans la médecine ou dans le droit, pensez-vous que sans ordre social, le respect du port des tenues, la méthodologie de soutenance auront-ils un sens ?

Comment analysez-vous les mouvements contestataires actuels (écologisme, progressisme, etc.) à la lumière de votre pensée ?

Ce sont des formes d’expression de la liberté des Hommes. Il faut laisser les gens s’exprimer si tant est qu’ils ne cherchent pas à imposer à tous la même pensée. Je fais confiance à l’intelligence collective et au temps pour apporter plus de sérénité dans ce qui peut apparaître comme un mouvement de contestation. Ces éléments extérieurs ne viennent aucunement perturber ma vision intérieure.

La démocratie moderne est-elle compatible avec les valeurs que vous défendez ?

Si l’on attend par démocratie moderne, l’élection des dirigeants au suffrage universel, je dirai que ce choix ne doit pas être imposé à tous les pays de la planète de la même manière. Chaque peuple peut et doit trouver le mécanisme par lequel il veut être administré. Vu du monde occidental, les monarchies du Moyen-Orient semblent ne pas être gênants pour les populations locales. Les peuples d’Afrique, d’aujourd’hui, ne peuvent-ils pas accepter cette forme de gestion monarchique ? A méditer.

Quelle place accordez-vous aux nations, aux peuples et à leurs héritages spécifiques ?

Justement, un peuple s’approprie son destin, lutte pour l’affirmation de sa liberté et pose les bases de son organisation. Les nations les plus solides sont celles où les peuples ont pu forger un destin commun sur la base d’héritages où chacun se reconnaît dans le narratif collectif. L’ère Meïji a formé et forgé le destin de la nation japonaise. La conquête de l’Amérique par des Européens, avec des esclaves amenés d’Afrique, a donné autre chose de différent que ce qui préexistait avant 1492.

Vos idées suscitent-elles des incompréhensions ou des oppositions ?

Pour l’instant, je n’y prête pas attention. Le vin est tiré, il faut le boire. Lorsqu’une œuvre est publiée, elle est livrée aussi bien aux critiques qu’aux compliments. Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas. Je prends tout, je tamise si besoin et je m’assure d’être en harmonie avec moi-même.

Pensez-vous que la culture dominante marginalise volontairement les voix traditionalistes ?

La culture dominante, au contraire, donne du relief aux voix traditionalistes. Je le répète, aucune culture dominante, ne se fait sans la base d’éléments traditionalistes. On croit souvent que la modernité est une croissance ex nihilo. Creusez-bien et vous verrez l’essence, la quintessence des choses et des êtres. La modernité ne doit pas oublier ses fondements basés sur des faits traditionalistes…

Quel public souhaitez-vous toucher : une tranche particulière ou la société dans son ensemble ?

La jeunesse de 9 à 99 ans. J’écris pour mettre en lumière une partie de la vision de notre société. Par conséquent, les êtres éveillés, ceux qui sont à l’écoute du monde, peuvent me lire, y compris les jeunes dès l’âge de 9 ans.

Vous vivez en Occident. Voyez-vous des signes d’un possible renouveau traditionaliste africain en Occident ?

Oui, énormément. Disons que les enfants des 2ème et 3ème générations d’Africains qui sont venus en Europe pour les études ou pour le travail, ont compris qu’il leur manquait une base, des racines pour mieux assumer leurs identités plurielles. Avec ou sans l’aide de leurs parents, ils sont allés à la source et cela a créé en eux quelques bouleversements mais aussi de l’enchantement. Ainsi, ils sont mieux armés pour le rendez-vous du donner et du recevoir, cher au poète Senghor.

Avez-vous des projets en cours (livres, conférences, collaborations) que vous souhaiteriez partager ?

Oui, plusieurs projets se préparent pour les mois qui suivent, surtout pour le 1er semestre 2026. J’en dirai plus lorsque j’aurai choisi l’ordre de parution de ces travaux en cours de finalisation. A suivre.

Un dernier message ou une citation qui résume votre position ?

Soyez comme ces arbres anciens, ces majestueux baobabs d’Afrique, ces séquoias géants d’Europe, ces cèdres d’Asie, qui plongent leurs racines profondément dans le sol au fil du temps. Avec un tronc solide, à fière allure, ces arbres ont des branches qui s’étendent aux quatre coins de l’espace. Autrement dit, quand nous sommes enracinés dans nos valeurs, fiers de notre histoire, solides dans nos convictions, alors nous pouvons nous ouvrir aux autres avec sérénité, confiance et puissance. La bienveillance devient une force. L’ouverture, un choix. L’enchantement de la vie, un luxe permanent.



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