
Dans son recueil « Le silence des hommes », l’écrivain camerounais Jean-Pierre Noël Batoum explore avec courage et subtilité la face cachée de la masculinité africaine : ses silences, ses blessures et ses violences. Ancré dans la sagesse des Ancêtres et attentif aux bouleversements du monde contemporain, il invite hommes et femmes à renouer avec un dialogue perdu. Rencontre avec un auteur qui refuse les euphémismes.
Le silence serait le signe distinctif de la masculinité africaine.
Quelles préoccupations intellectuelles et sociales vous ont conduit à écrire Le silence des hommes ? Et comment situez-vous ce recueil dans le paysage littéraire camerounais et africain actuel, marqué par une recomposition autour des questions de genre et de société ?
En 2024, une véritable épidémie de féminicides défraie l’actualité du Cameroun. Au même moment, sur les réseaux sociaux – vraiment pas le lieu indiqué pour la réflexion, un conflit ouvert oppose les féministes à la plume acérée aux hommes qui se réclament Bantu, adeptes d’une vision traditionnelle de la relation homme-femme. J’ai alors le désir profond de comprendre l’origine de la violence masculine. En prenant appui sur les savoirs de ma tradition et sur des entretiens permanents avec les Mbombog (Patriarches) et autres Anciens, je constate que les hommes éprouvent des difficultés particulières à s’adapter à la vie citadine. Ils cachent alors leur désarroi derrière le silence, et leur inadaptation, derrière la violence.
Sans m’appuyer sur des publications précises sur le sujet, je constate néanmoins une polarisation des relations humaines autour du genre. D’abord, le terme est consommé à toutes les sauces, avec cette impression qu’il sert à désigner exclusivement la femme. Ainsi, dans l’espace public, on efface clairement – mais sans doute inconsciemment – l’existence et la différence des sexes. Ce refus de la différence installe la relation homme-femme d’abord dans la confusion, puis dans le conflit. Le féminisme africain apparaît rageur et violent, en réponse à la violence du masculinisme. Ce dernier a le sentiment de subir une castration symbolique et se fige dans un silence malsain qui finit par exploser dans la violence. Le dialogue se révèle plus que jamais nécessaire. Et je ne serais pas étonné que mon œuvre coïncide avec cette recomposition autour du genre dont vous parlez.
Votre ouvrage met en lumière la pluralité des voix masculines, souvent réduites au silence. Comment avez-vous conceptualisé cette pluralité dans l’écriture ; et aussi, quelle est, selon vous, la spécificité des masculinités africaines dans leur rapport au silence, à la souffrance et à la visibilité sociale ?
La pluralité des voix masculines tient à la variété des trajectoires de vie des différents personnages de l’ouvrage. Et je ne pense pas que ces voix soient réduites au silence. On constate au contraire que les personnages masculins parlent avec facilité des sujets légers, mais que leur parole se fait rare dès lors qu’il s’agit des sujets brûlants. Ils finissent par se murer dans un silence violent.
Et malgré la diversité des trajectoires, force est de constater une similitude d’attitude – à quelques exceptions près – dans la relation homme-femme. On dirait les enfants d’un même père. Le silence serait le signe distinctif de la masculinité africaine : gage de force, d’inflexibilité face aux problèmes de famille et de société. Mais il est aisé d’imaginer quelles souffrances se cachent derrière un tel silence.

Vous articulez fortement les récits autour de lieux précis (hangars, marchés, studios conjugaux). Quelle fonction dramaturgique attribuez-vous à l’espace dans la construction des identités masculines ? Peut-on dire que l’espace devient un langage du genre dans votre œuvre ?
Une identité ne se saisit pas d’abord dans un concept, mais dans le concret de l’existence quotidienne. Et cette existence est toujours inscrite dans un espace, qui devient le lieu de notre expression. Les personnages masculins de notre œuvre n’échappent pas à cette réalité. Mieux encore, chaque espace — hangar, foyer, restaurant — devient à la fois un lieu d’expression de l’identité masculine et un lieu de sa construction, tant il est vrai que l’identité humaine est dynamique. L’homme du chapalo s’exprime d’une manière particulière, comme si ce lieu lui soufflait ses mots et ses gestes. Le langage scabreux, le geste lubrique semblent inspirés par cet espace vivant. Chaque espace est un utérus qui porte une vie masculine, qui la façonne et lui donne forme.
Mieux que l’homme, la femme africaine s’est adaptée plus aisément à la société moderne…
Le silence que vous décrivez est à la fois imposé et intériorisé. Comment la littérature peut-elle contribuer à briser ce silence et à ouvrir un espace de parole pour les hommes ? Votre recueil montre que la virilité peut être une prison. Comment vos personnages illustrent-ils cette tension entre norme sociale et vécu intime ?
Le silence des hommes est un poids sur leurs épaules, un héritage d’un certain type d’éducation, mais aussi d’un certain regard porté sur cette éducation aujourd’hui. Ce silence a été intériorisé — ingurgité comme une pilule amère — avant d’être rejeté comme une explosion. En effet, le silence enseigné à l’homme dans nos cultures n’est pas conçu comme une arme contre la femme que l’on dit aimer. Il est d’abord une attitude d’écoute de la sagesse traditionnelle, qui passe par les yeux et les oreilles. La bouche de l’homme ne devait s’ouvrir qu’après celle de sa femme. Et la parole de la femme, dans la tradition, n’est pas faite pour se déployer n’importe où : elle est l’antre sacré de la famille, de la communauté et de la société.
Malheureusement, ce silence a été intériorisé de mauvaise grâce et déformé en un refuge, en une parole muette et invisible qui atteint l’autre sans qu’il puisse s’en défendre.
C’est ici que la littérature a un rôle à jouer. Non pas dans un langage clivant ni moralisateur, mais en plongeant sa plume dans la Culture pour ramener les uns et les autres à écouter la sagesse des Anciens à sa source, dans son contexte. Cette recherche humble auprès des Ancêtres révèle le cœur du conflit : l’inadaptation. Mieux que l’homme, la femme africaine s’est adaptée plus aisément à la société moderne. L’inadaptation sociale de l’homme l’a frustré, fragilité, et au lieu de s’ouvrir, il s’enferme dans le silence pour se protéger — se coupant ainsi de la femme, qui est son alliée vitale. Voilà ce que révèlent, dans mon œuvre, le langage scabreux au chapalo, la bravade au beignetariat, le mutisme progressif dans le foyer. Ouvrir un espace de parole est une exigence intellectuelle et sociétale, pour que la virilité ne soit plus un lourd fardeau, mais une libération et un don de soi à la femme.

Vous revendiquez une langue qui ne demande pas de permission, une langue qui nomme et refuse les euphémismes. Quelle est la place de cette posture stylistique dans votre projet littéraire et pensez-vous que la langue, dans sa force et sa nudité, puisse devenir un outil critique pour déconstruire les représentations genreées ?
La langue n’est pas qu’un véhicule de la pensée. Elle est également et surtout l’expression d’une identité, d’une vision du monde, d’une présence au monde. L’écrivain africain, tout en utilisant les langues occidentales, ne peut ni ne doit ignorer la source de son être. Le refus des euphémismes vient naturellement de ce que ma pensée ne surgit pas en français, ma langue d’écriture. Elle naît de mon regard qui écoute la société multiculturelle dans laquelle je vis, puis va interroger la manière d’être exprimée en langue Basa’a, qui porte la vision du monde de mes Ancêtres, et que je reçois de façon pacifique.
La langue Bassa’a m’ouvre le chemin vers cette sagesse séculaire, qui ne voit pas le monde en dualité, en opposition, encore moins en conflit. De la même fibre que l’hébreu où le couple humain est ish-isha, le Basa’a articule le noyau familial en mud-mudaa. Cette articulation n’envisage que la communion, la complémentarité, l’harmonie, liées par la communication — la parole, qu’elle soit exprimée ou muette, dans le regard.
Alors oui, la langue — nos langues africaines — peut déconstruire le conflit larvé dans l’exacerbation des genres, qui est un choix d’éliminer le sexe et l’identité pour ne retenir que des attributs sexuels manipulables à volonté.
Quelle réception espérez-vous auprès des lecteurs masculins et féminins ? Comment envisagez-vous l’impact de ce livre dans les débats académiques sur le genre et la littérature africaine ?
Mon intention, en écrivant Le silence des hommes, est de contribuer à créer un espace de dialogue dans le couple, mais également dans la société. Aujourd’hui, on se parle les uns sur les autres, les uns des autres, les uns aux autres — mais il est temps de réapprendre à parler les uns avec les autres.
Ce dialogue libérateur doit commencer dans l’espace intellectuel universitaire, par un regard attentif sur la production littéraire locale. Tant que l’on réfléchit à partir d’un Ailleurs étranger et étouffant, il n’y aura aucune issue pour la reconstruction de la cellule familiale en Afrique. Car le projet sociétal venu d’ailleurs est clair : diviser pour briser, affaiblir pour assujettir. Le discours sur le genre n’a pas d’autre logique : il prétend libérer, mais exacerbe les tensions dans un univers qui ne réagit plus qu’en termes de dualité et d’opposition. Le débat intellectuel que doit porter le monde universitaire gagnerait à se pencher sur les propositions de la littérature africaine contemporaine.
Envisagez-vous de prolonger cette réflexion par d’autres œuvres, peut-être en croisant davantage les voix masculines et féminines ? A partir de votre trajectoire et votre expérience, selon vous, quel rôle la littérature peut-elle jouer dans la transformation des rapports sociaux de genre en Afrique contemporaine ?
Mon écriture véhicule le regard que je pose sur la société. Mais elle est plus écoute profonde que volonté d’imposer une idée. Mes yeux écoutent d’abord, mes oreilles cherchent ensuite à voir le mal réel, puis ma bouche peut écrire le diagnostic — et peut-être même proposer un protocole de soin. Je ne serais pas sincère si je n’avouais pas que des idées trottent déjà dans ma tête. Je cherche encore, en les contemplant, quelle forme leur donner et sous quelle forme les partager.
La littérature africaine contemporaine a un rôle essentiel et déterminant à jouer. Il ne consiste pas à redéfinir ou à créer du nouveau. À mon sens, vu la richesse de nos différentes cultures, l’écrivain africain contemporain a le devoir de plonger dans cette source, d’écouter, de contempler et de partager cette richesse que beaucoup en Afrique ne savent plus voir-ou qu’on exhibe comme du folklore, dans un geste suicidaire de séduction envers cet Ailleurs qui fascine d’autant plus qu’il est un mirage, puisqu’il se meurt.
Propos recueillis par Baltazar ATANGANA dit Nkul Beti, critique littéraire
noahatango@yahoo.ca

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