
J’ai récemment suivi une intervention de Danielle WAFO, l’épouse du Révérend Pasteur Raoul WAFO, sur les dangers de la familiarité dans la vie spirituelle. Son propos m’a immédiatement fait penser à une autre forme de familiarité, moins souvent interrogée : celle qui s’installe dans l’univers du livre et qui, à force d’être banalisée, finit parfois par fragiliser le professionnalisme.
En effet, dans le milieu littéraire, se connaître est – presque – une nécessité. Un auteur a besoin d’un éditeur, l’éditeur d’un réseau de diffusion, le libraire d’ouvrages et de visibilité, le journaliste d’interlocuteurs disponibles, le critique d’une production à observer et les organisateurs de rencontres de partenaires fiables… La proximité est donc inévitable. Elle peut même être précieuse quant au besoin de créer de la confiance, de faciliter les échanges et de permettre de construire des collaborations qui dépassent le simple cadre professionnel. Toutefois, cette proximité devient problématique lorsqu’elle finit par modifier les règles du jeu.
Dans certains cas, connaître quelqu’un semble suffire pour obtenir davantage d’indulgence : un manuscrit confié à un éditeur sans véritable accompagnement, une communication promise à un auteur puis abandonnée, une invitation à une rencontre littéraire confirmée à la dernière minute, un livre envoyé sans retour, une interview repoussée plusieurs fois ou une prestation qui tarde à être réglée… Des situations pas toujours perçues comme de véritables manquements parce qu’elles concernent des personnes qui se connaissent.
Pourtant, le travail reste le travail.
Cela peut, à la longue, paraître banal, mais ça peut aussi devenir un subtil passe-droit.
L’une des choses qui permet ce passe-droit, c’est que la familiarité empêche très souvent la franchise. Très facilement, on hésite à dire à un auteur que son texte n’est pas encore abouti ; on n’ose pas rappeler à un partenaire qu’il n’a pas respecté son engagement ; on préfère préserver une relation plutôt que de poser une exigence légitime. Mais à quoi sert une relation professionnelle si elle interdit toute vérité et la culture de l’à-peu-près ? »Bienveillance » et »Démission » ne sont pas obligés d’être en couple.
Il existe un autre danger, plus structurel encore : celui du favoritisme. Les réseaux occupant une place importante dans la vie, la proximité peut progressivement déterminer qui est invité, publié, recommandé, interviewé ou mis en avant. Les mêmes visages circulent alors d’un événement à l’autre, d’une tribune à l’autre, tandis que des voix nouvelles peinent à trouver leur place.
Le problème n’est pas qu’un réseau existe ou propulse… Aucun milieu professionnel ne fonctionne sans réseaux. Le problème apparaît lorsque le réseau devient plus déterminant que le talent, la qualité du travail ou le sérieux professionnel. Parce qu’à terme, cette logique réduit la diversité des voix et donne parfois le sentiment que, dans le monde du livre, il faut d’abord connaître les bonnes personnes avant de pouvoir être véritablement considéré. Pourtant, la littérature devrait précisément être l’un des espaces où l’on apprend à regarder au-delà des appartenances.
Il ne faudrait cependant pas tomber dans l’excès inverse. Le monde du livre n’a pas vocation à devenir un univers froid où chaque relation serait réduite à un contrat et chaque échange à une procédure, NON. Les amitiés littéraires ont leur importance, c’est clair. L’enjeu n’est donc pas de supprimer la familiarité, mais de lui assigner une juste place.
On peut être ami avec un auteur et lui demander de retravailler son manuscrit ; on peut connaître un éditeur et exiger qu’un engagement soit respecté ; on peut entretenir de bonnes relations avec un libraire et lui demander le règlement d’une facture ; on peut apprécier un journaliste tout en acceptant qu’il pose des questions difficiles… La vraie proximité n’a pas besoin de complaisance pour survivre. Au contraire, elle devrait permettre davantage de sincérité, davantage de respect et davantage d’exigence. Parce que lorsqu’on connaît réellement quelqu’un, on devrait être capable de considérer son travail avec suffisamment de sérieux pour ne pas le traiter avec désinvolture. La familiarité avec les personnes ne devrait jamais entraîner la familiarité avec le travail.
Derrière chaque initiative littéraire, il se cache des sacrifices de divers ordres, des formations, des objectifs. Une prestation qui se tient en une heure porte, parfois, une longue expérience. Respecter cette expérience n’est ne signifie pas créer de la distance entre les personnes : c’est une question de conscience professionnelle. L’un des véritables défi du monde du livre aujourd’hui n’est pas de choisir entre l’humain et le professionnalisme, mais de comprendre enfin que l’un ne devrait jamais servir d’excuse à l’abandon de l’autre.
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