ENTRETIEN | Le monde virait au bleu : au cœur de l’univers poétique d’Ada BESSOMO

Écrire, c’est se réinventer et réinventer le monde (Ada BESSOMO)

Avec Le monde virait au bleu, son troisième recueil de poésie, Ada BESSOMO propose une œuvre où le bleu devient la couleur de la transformation, de l’espérance et de la paix intérieure. Dans cet entretien, le poète revient sur les symboles qui traversent son livre, l’influence de ses racines camerounaises, la place de la nature et de l’amour dans son écriture, ainsi que sa conviction profonde que la poésie demeure un espace de liberté, de résilience et de réinvention de soi.


Le monde virait au bleu est un titre intrigant et évocateur. Que représente exactement le « bleu » dans votre univers poétique et pourquoi en avoir fait la couleur dominante de ce recueil ?

Je tire le titre de ce troisième recueil du treizième poème avant le dernier. Relisant l’ensemble, il m’est apparu qu’il réunissait plusieurs thèmes du livre : l’amour, l’amitié, l’enfance, le souvenir, le bonheur…
L’avant-dernier vers de ce poème, le monde virait au bleu, apparaît comme le sommet d’une rencontre entre deux êtres liés depuis leur enfance.
Le bleu figure à cet instant la paix, l’accord parfait, les transformations obtenues grâce au temps, la persistance du Bonheur au-delà de tant d’écueils et chutes dans la vie…

Vous expliquez que ce livre est celui de la transformation, de l’espérance et de la réinvention. Comment ces trois notions traversent-elles les différents poèmes de l’ouvrage ?

Ce sont simplement les poèmes du recueil qui militent en faveur de cet avis. Le lecteur, que j’invite à le lire, pourra y trouver, passant par un mot, un vers, une image, une référence culturelle, matière à partager cette observation.

Votre poésie est riche en images de la nature – la mer, les arbres, la forêt, la lune, les oiseaux, les rivières. Quelle place accordez-vous à ces éléments dans votre écriture et que disent-ils de la condition humaine ?

Les éléments de la nature sont aussi vivants que les humains. Cette banale observation habite les hommes depuis des millénaires. Les connaissances scientifiques nous commandent désormais de penser le séjour des humains sur terre comme celui de locataires parmi tant d’autres. Porter notre attention sur ce que nous devons de la qualité de nos vies à tout ce qui vit et vibre avec nous, autour de nous, pourrait conduire à exprimer, comme je le fais dans mes textes, à montrer comment et combien la nature aide et sert à connaître les mille nuances de la condition humaine.

L’amour occupe une place importante dans ce recueil, mais il apparaît sous des formes multiples : passion, désir, manque, séparation, tendresse. Pourquoi avoir choisi d’explorer toutes ces facettes d’un même sentiment ?

Je parlais de mille nuances de la condition humaine, pour répondre à la question précédente. Cette disposition du monde à receler, par exemple, de très nombreuses facettes d’un sentiment, même, au sein de chaque facette, tant de moyens différents pour l’exprimer, est une source très séduisante pour rappeler et même militer pour la beauté des nuances de la vie.

Plusieurs poèmes évoquent également la douleur, la peur, la solitude ou encore la mort, sans jamais renoncer à l’espérance. Est-ce votre manière de dire que la poésie peut transformer les blessures en force ?

Un des aînés qui ont marqué ma vie d’enfant puis d’homme, Aimé Césaire, parle de poésie comme du lieu d’expression de ce qui est fondamental. Je vis comme une chance inouïe mon lien à la culture de mes ancêtres. Le Mvèd, Mvèr ou Mvett, art total de l’aire culturelle dont je suis natif, enseigne bien cette résilience. La vie est vouée à vaincre la mort.
La poésie, qui est une attitude particulière de l’âme devant les expressions du monde, contient en elle de possibles recours pour plus d’optimisme, recours pour soigner tant de maux, aider à se relever de tant de chutes…

Votre écriture laisse une grande liberté d’interprétation au lecteur. Cherchez-vous avant tout à raconter une histoire, à transmettre une émotion ou à susciter une réflexion ?

Puisque rien ne pourrait tant mobiliser celui pour qui les mots sont un sanctuaire de libertés, que la liberté elle-même, c’est par tempérament d’abord, par souci de dialoguer avec l’ami(e) qui lit, que je souhaite lui laisser sa liberté face aux émotions nées des expériences inscrites dans mon écriture poétique.

On retrouve dans votre poésie de nombreuses références aux paysages, aux traditions et à l’imaginaire africains. Dans quelle mesure vos origines camerounaises continuent-elles de nourrir votre inspiration, malgré l’éloignement ?

Je fréquente au quotidien plusieurs univers culturels. Les langues que je parle m’y aident beaucoup. Je les ai toutes apprises enfant et adolescent, au Cameroun. La première que j’ai parlée est la langue beti en sa variante kolo. Ma génération a pu entendre encore des contes, aller vivre chaque année deux mois au village, voir, entendre, ressentir la terre par le prisme de l’imaginaire des aînés éloignés, eux, des influences fortes de l’Occident. Ce fut mon cas, grâce à mon grand-père maternel, dont je porte le nom. C’était un jumeau, père de triplées, environné de plantes, de pensées, de référents aujourd’hui recherchés. Recourir à un imaginaire particulier ? Je dirais que mon imaginaire est tapissé de plusieurs fils, dont ceux de ma prime langue et culture d’abord. Il m’arrive autant de l’exprimer dans ma langue natale, en offrant à cette dernière des motifs inspirés d’autres lieux.

Vous affirmez que « écrire, c’est travailler à réinventer : soi-même et le monde autour de soi ». En quoi Le monde virait au bleu marque-t-il une nouvelle étape dans votre propre réinvention d’écrivain ?

Il y a déjà la patine du temps sur ma modeste personne. Plutôt que le subir, il est préférable de s’en faire un allié. C’est un enseignement du jeu de calcul africain nommé Songo ou songa, pratiqué dans l’aire culturelle beti-bulu-fang. S’allier le temps qui court ouvre la voie à la prise des leçons qu’il nous donne. Vivre, aller dans la vie jour et nuit faisant transforme, propose de s’inventer, de se réinventer autant que possible. L’écriture, qui est un mode d’expression de cette vie, me paraît très bien indiquée pour cela.

Vos textes alternent entre poèmes très courts, presque aphoristiques, et compositions plus développées. Comment choisissez-vous la forme que prend chaque poème ?

Le fond porte la forme, c’est connu. Le but recherché est que l’idée s’exprime de manière aboutie, pour moi. Ma sensibilité seule me guide, pour dire vrai.

Plusieurs poèmes mettent en avant les liens entre les générations, la transmission et l’enfance. Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes lecteurs à travers ce recueil ?

Le recueil contient de nombreux vers et poèmes offerts à de jeunes lecteurs. Je penserais entre autres à ces vers : « (…) deviens, mon enfant, deviens !
Puisses-tu ne jamais cesser de devenir. » Le bleu, celui de la transformation, au bout de l’invention, du travail à se réinventer, est aussi contenu dans ces propositions.

Après Bémols saugrenus et Obili Blues, vous dites que Le monde virait au bleu clôt un cycle de votre parcours littéraire. Qu’est-ce qui distingue fondamentalement ce livre des précédents ?

Les thèmes y sont approchés avec des moyens différents, un état d’esprit qui est celui du bleu, de la réflexion, d’un optimisme marqué. Au contraire de la dislocation apprivoisée du premier ou de la colère rythmée qui parcourt le deuxième recueil.

Votre parcours mêle littérature, animation culturelle, journalisme et engagement dans la promotion des cultures. En quoi ces différentes expériences influencent-elles votre écriture poétique ?

Tout cela rejoint l’idée que plusieurs facettes d’une même réalité peuvent s’unir. Tout ce que vous citez est centré autour de la création littéraire, poétique, artistique. Une école de la vie donc, la matière première la plus recherchée, pour moi. J’y ai rencontré, par leurs œuvres ou en personnes, de très belles opportunités de m’enrichir comme homme et poète.

Quelle place accordez-vous au lecteur dans votre démarche ? Souhaitez-vous qu’il trouve des réponses dans vos poèmes ou, au contraire, qu’il en ressorte avec davantage de questions ?

Je lui souhaite surtout de nourrir sa liberté individuelle, au bout de tout. D’aiguiser son sens critique.

Si vous deviez choisir un seul poème de Le monde virait au bleu pour donner envie de découvrir l’ensemble du recueil, lequel serait-il et pourquoi ?

Exercice vraiment ardu. Chaque poème figurant une respiration qui a permis d’en être encore à saluer les lucioles à l’occasion. Par conséquent, je prendrai le poème suivant, adressé à la jeune fille :
« C’est sauvage insoumise, libre
À la manière du ciel ou la terre
Que je te vois déjà.
Au milieu des lumières crues,
Volontiers feuille, tige et belle pierre.
Je te vois partout, parmi l’or et le feu. »

Après ce livre placé sous le signe du bleu et de la réinvention, quelles nouvelles directions explorez-vous désormais ?

Le récit, le roman, la prose poétique, écrire davantage pour les musiciens : voilà les directions dans lesquelles j’aimerais aller dans l’avenir.

Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO




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