
Dans de nombreuses formations consacrées aux métiers du livre, les étudiants découvrent encore ce schéma : l’auteur écrit, l’éditeur publie, l’imprimeur produit, le distributeur achemine, le libraire vend et le lecteur lit. Au fil de leur parcours, très peu s’interrogent sur la pertinence actuelle de ce modèle, et encore moins sur l’ampleur des transformations qui ont profondément remodelé l’industrie du livre.
La difficulté apparaît souvent lors des premiers contacts avec le terrain. Les jeunes diplômés réalisent, très souvent à leur stupéfaction, que la circulation du livre ne repose plus uniquement sur une succession d’acteurs clairement identifiés, mais sur un ensemble d’interactions permanentes entre des professionnels aux fonctions multiples et journalièrement innovantes. Pour avoir été confrontée à la chose, je peux confirmer la brutalité du choc.
A mon avis, parler aujourd’hui de « chaîne du livre » est réducteur. L’image la plus fidèle serait désormais celle d’un CHAPELET DU LIVRE. Pourquoi ? Parce que contrairement à une chaîne linéaire, où chaque maillon dépend exclusivement du précédent, le chapelet évoque une multitude d’éléments reliés entre eux, interagissant dans plusieurs directions et participant collectivement à la vie d’une œuvre. Qu’on le veuille ou pas, le parcours d’un livre n’est plus une simple succession d’étapes ; il est devenu un réseau de connexions où chaque acteur peut influencer directement sa production, sa visibilité, sa diffusion ou sa réception.
Cette évolution s’explique notamment par l’émergence de nouveaux métiers qui occupent aujourd’hui une place stratégique dans l’écosystème du livre. Effectivement, à côté des professions traditionnellement reconnues, se sont développées plein d’autres, généralement axées numériques.
Par ailleurs, le #lecteur lui-même a changé de statut. Il n’est plus uniquement le destinataire final du livre. Grâce aux réseaux sociaux, aux blogs, aux plateformes de recommandation et aux espaces de discussion en ligne, il devient prescripteur, critique, ambassadeur et parfois même promoteur des œuvres qu’il apprécie. Un commentaire, une vidéo de présentation ou une recommandation sur une plateforme numérique peuvent aujourd’hui influencer la trajectoire commerciale d’un livre autant qu’une campagne publicitaire traditionnelle. Clin d’œil à L’orchidée Moulengui, Nick Landel Souop, Appelez-moi Yoyo, viens on lit et la liste n’est pas exhaustive (citez ces lecteurs actifs en commentaire, si vous le voulez).
Malheureusement, cette réalité demeure encore insuffisamment intégrée dans de nombreux programmes de formation. En effet, les étudiants sont souvent préparés à exercer des métiers dont les contours ont évolué, sans toujours être initiés aux compétences transversales désormais recherchées : communication numérique, gestion de communauté, marketing culturel, médiation littéraire, stratégie de visibilité, entrepreneuriat éditorial ou création de contenus spécialisés… Il est superflu d’affirmer que ce décalage entretient des attentes irréalistes et nourrit des frustrations lorsqu’arrive le moment de l’insertion professionnelle.
C’est précisément pour réduire cet écart entre l’enseignement et la réalité que les stages académiques devraient occuper une place beaucoup plus stratégique. Ils ne devraient pas être perçus comme une simple exigence administrative permettant de valider un semestre, mais comme une immersion concrète dans les défis quotidiens du secteur. Les étudiants ont besoin d’observer les mécanismes réels de production, de diffusion, de promotion et de commercialisation du livre. Ils ont besoin de comprendre comment les professionnels s’adaptent aux mutations technologiques, aux nouvelles habitudes de lecture et aux contraintes économiques qui traversent aujourd’hui toute la filière. Ceux que j’ai encadrés en savent quelque chose : avec moi, ils n’étaient pas juste des stagiaires. Ils me détestaient certains jours, d’ailleurs.
Accueillir un stagiaire ne devrait pas consister à lui confier uniquement des tâches secondaires ou répétitives – et encore moins être une opportunité d’acquisition de valets aptes à faire uniquement du café et autres… Bravo à Eclosion, à La Maison des Savoirs – MDS Yaoundé, au CLAC Yaoundé et à tous ces acteurs du livre qui forment véritablement les stagiaires. Personnellement, je ne cesserai de remercier le CLAC, qui m’a appris la bibliothéconomie de terrain et Christian-Williams Kakoua, pour l’animation culturelle. J’ai certes apporté des innovations au fil des ans, mais eux, ils restent cette base dans ma formation pratique, qui nourrit mon besoin de faire autrement chaque jour.
Le secteur du livre fait face à des défis considérables, alors, former aux métiers du livre au XXIᵉ siècle ou prendre des décisions devrait exiger davantage qu’une transmission de connaissances théoriques dépassées ou une observation depuis un bureau frais à souhait. Inviter régulièrement les acteurs du livre déjà sur le terrain pour échanger avec les étudiants ; aller vers les acteurs du livre pour comprendre les réalités sur le terrain et les besoins réels… ne serait en aucun cas superflu. Plus cette réalité équilibrée d’apprentissage théorie – pratique sera intégrée tôt dans les parcours de formation, plus les futurs acteurs du secteur pourront construire leur avenir avec lucidité, confiance et ambition. Le diplôme, c’est bien. Le Savoir-faire, c’est mieux.
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