
La lecture du roman nous plonge dans un univers, où nostalgie , tristesse, solitude et mélancolie s'entremêlent. Jasmine mène une vie qui danse au rythme de la malédiction que subissent les femmes de sa lignée depuis son aïeul Nyake Rokia. Sa mère voit en elle une forme de rédemption et désire faire d'elle ce qu'elle n'a pas pu être : une femme au foyer. Les rétrospectives de Jasmine font naître et mourir sur les pages, au fil des lectures, une larme. Entre les blessures cachées de sa mère, le traumatisme dû à la violence et l'abandon de son père, elle ne mène pas une vie de tout repos.

De plus, la disparition de son fiancé après l’opération qu’elle a subie pour se débarrasser du signe annonciateur de la malédiction qu’elle porte : 38 fibromes, n’est pas un atout de soulagement. Durant l’expiation de son Dikindo (malédiction en duala), Jasmine est seule. Elle ressent pleinement l’absence de sa mère. Jasmine est seule. Et elle en souffre.
«Gling! Gling! Gling!»
Danielle Eyango, dès la première ligne du roman, jette les dés d’une histoire rocambolesque, rythmée par l’obscurité et la musicalité. Jasmine, le personnage principal, nous amène dans le monde obscur qu’elle découvre dans l’exercice de l’expiation du Dikindo de sa lignée. Elle incarne la femme face aux périples de sa vie, face aux attentes familiales, face au regard de la société…

Les racines de Jasmine l’appellent; elle doit rentrer à Bonendalè pour réparer le tort, le tort causé par celle dont on ne doit pas dire le nom, le tort dont on ne doit pas parler.
Nous suivons Jasmine dans un périple rempli de mythes de la tradition africaine des côtes camerounaises, à travers une écriture qui remet au goût du jour, le style familier à la camerounaise. Elle nous fait découvrir les us et les traditions dualas, les langues et les rythmes du terroir.
Jasmine est une femme qui ne manque de rien. Elle vient d’une famille qui, après moultes turpitudes, a réussi à avoir une certaine stabilité financière. Elle-même, cadre dans une entreprise de la place, est promise à René Wakam, un jeune homme fortuné, beau et très convoité. Malgré les problèmes qu’elle a dans le cadre familial, elle entrevoit son avenir avec beaucoup d’enthousiasme, jusqu’au jour où sa malédiction se révèle : son utérus a disparu.

Danielle Eyango aborde sans réserve de nombreuses thématiques étroitement liées à notre contexte socioculturel. Il s’agit entre autre de :
– Tradition ancestrale / tradition chrétienne : «Janea, tant que nous avons en commun le même et unique but, c’est-à-dire redonner à cette enfant la féminité qui lui a été mystiquement et brutalement retirée à cause de la faute de son aïeule, nous pouvons asseoir ensemble un protocole qui satisfera à la fois la tradition et l’église.» Danielle, à travers ce discours, tenterait de prôner une forme de consensus entre des croyances qui se côtoient et s’affrontent. En effet, l’expiation du Dikindo de Jasmine est partagée entre le respect de la foi chrétienne de cette dernière à travers les prières adressées à Jésus et à la Vierge Marie, les neuvaines et le respect des traditions vu à travers ses sorties nue et tard la nuit, sa marche d’expiation vers la rivière, la danse de l’ésèwè, les neufs draps qui doivent la recouvrir dès son retour triomphal au palais…
– Préjugés et stéréotypes : «Ces filles dualas ne mettaient pas long feu en ménage…»
– Les mariages forcés : «(…) on appelait cela le Damea la sombo, le rapt de la fiancée… C’était monnaie courante jusqu’au milieu du XX siècle.» Quand les racines chantent est aussi un témoignage des difficultés auxquelles font face les femmes sous le joug des hommes qui les étreignent, et des blessures qu’elles pensent en silence.
– La solitude : cette thématique incarnera Jasmine le long de son périple. Elle est seule. Sa mère qui l’aurait peut-être soulagée est absente… comme toujours. Elle ploie sous le poids du silence et du secret dont elle ne peut se départir.


Danielle Eyango a la musicalité et la poésie dans l’âme. Elle a d’ailleurs été propulsée avec son recueil de poésie «Le parfum de ma mère» paru en 2020. Entre la nostalgie qu’expriment les ngosso dans «Quand les racines chantent», les pas de danse et la mélodie qui rythment ce récit, on est emporté grâce à son écriture qui frise l’oralité dans le voyage que l’encre et les mots dessinent devant nos yeux.
Lire ce roman, son enfant comme l’auteure le déclare, a été une redécouverte de la littérature, un véritable plaisir, après son recueil de poésie « Le parfum de ma mère ». Se retrouver face à un registre qui traduit au mieux notre société, nos habitudes, notre vécu, donne envie de le lire encore et encore.
Quand les racines chantent est une œuvre qui s’invite à notre chevet. C’est une œuvre avant-gardiste et franche, malgré la tendance de l’auteure à prendre le taureau par les cornes. Le lecteur face à la vérité peut se sentir choqué, mais peut vivre une forme d’élévation à travers l’introspection à laquelle le livre invite.
Danick Moissen Deffo Fonkou
Université de Dschang
Chercheur en Afrique et mondialisation
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