Il a été lu… Poùre, le mouton noir des Njoya de Viviane MOLUH PEYOU, autrice camerounaise

Comment Poùre, la colombe, symbole de paix, se transforme-t-elle en un mouton noir, source de perturbation (…) ?

L’œuvre dont nous avons l’honneur de présenter une note de lecture nous interpelle dès la première de couverture avec le visage d’une femme noire aux allures intrépides, arborant un foulard rouge sang, sang de la révolution ou du sacrifice dans un arrière-plan blanc de l’innocence, de la virginité ou de l’élévation spirituelle. D’entrée de jeu, moultes interrogations taraudent notre esprit en nous penchant sur ce titre évocateur, constitué d’un syntagme nominal à la structure particulière qui nous introduit dans l’univers des contrastes. Comment Poùre, la colombe, symbole de paix, se transforme-t-elle en un mouton noir, source de perturbation, venant remettre en question l’harmonie du troupeau des Njoya, vocable situant la diégèse dans un microcosme déterminé ? Ces pierres d’attentes impliquent-elles en filigrane des leurres ou des lueurs pour baliser notre parcours ? L’analyse du roman nous dévoilera certainement ces mystères à décrypter…


En fait, dans son récit de huit chapitres d’inégales longueurs, variant entre 13 et 30 pages environ, Viviane Moluh Peyou nous embarque dès les premières lignes dans l’itinéraire d’une jeune fille exceptionnelle, de son mariage, à son envol vers le pays de l’Oncle Sam. Dans ce chassé-croisé significatif entre son Menké natal, son séjour à Yaoundé et le départ pour les Etats-Unis, nous découvrons le parcours exaltant d’une surdouée au caractère bien trempé qui transpire dans son leitmotiv désarmant en pages 9 et 22: «Je ne suis pas faite pour le mariage», ou dans ces termes d’une lucidité déroutante en page 10 : «Celui qui suit la foule n’ira jamais plus loin que la foule qu’il suit; par contre, celui qui marche seul, peut parfois atteindre les lieux que personne n’a jamais atteints.» Ou encore en page 28 : «Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir»,  en reprenant les dictons de la sagesse populaire. Nous sommes alors entrainés en pleine immersion dans les us et coutumes bamouns avec les indications détaillées sur le déroulement des noces ou le comportement prescrit aux différents acteurs sociaux. Nous nous délectons dans cette perspective, de ce puits intarissable de richesses culturelles sur le Noun avec l’onomastique déclinée en Poùre, Lùh, Nanji, Moa Njoya, Noùn, Mbombo Njoya, Laréni, Mbiéré, Titanji ou des pépites patrimoniales qu’une plume féminine libérée pose sur la sellette avec les mots de tous les jours, d’où fusent même le « mini-kaba-ngondo » de la page 68, d’une autre aire culturelle.

Nous sommes, de ce fait, édifiés sur les sept jours des noces, avec le trousseau de la mariée y afférent, sur le rituel de la traversée du mets d’arachide, ou sur le sac de deux cauris accompagné de la kola bafia et du vin de raphia. C’est dans ce sillage, que nous retrouvons des déclarations sentencieuses à l’instar de «la tradition ne connait pas le divorce»,  p. 94, en p. 134 : «la place d’une femme est dans un foyer»,  ou encore en p. 42 :  «J’ai toujours considéré l’infidélité comme un problème génétique, une femme ne peut être infidèle que si sa mère à un moment donné l’a été.» 
Son époux, Nil Moùn, doit faire des efforts surhumains pour supporter les ambitions et la détermination de sa dulcinée qui abandonne son foyer afin de poursuivre ses études d’astrophysique jusqu’à la NASA. N’aurait-elle pas annoncé les couleurs par ces mots péremptoires d’une intrépidité déroutante en p. 8 : « Nous sommes au vingt-et-unième siècle. On n’abandonne plus ses études parce qu’on convole en justes noces» et  confirmés en p. 156 : « Autant le mariage n’annule pas les études, autant les études n’annulent pas le mariage. »
Heureusement que ses nouvelles ressources multidimensionnelles permettent à notre Amazone de disculper son mari d’une fausse accusation pour mettre tout le monde d’accord en sauvant son foyer et en offrant de nouvelles perspectives à sa famille et à tout son environnement social.

Ce roman à l’actualité brûlante qui se focalise sur la place de la femme dans la société africaine contemporaine, à l’image de Timildo de Fadimatou Bello, décrypte l’univers intérieur d’un être tourmenté entre un destin glorieux et un parcours semé d’embûches sous l‘oppression des forces rétrogrades et d’un milieu ambiant peu propice aux carrières féminines.

Nous pouvons alors nous régaler des thèmes qui permettent à l’auteure de célébrer les us et les coutumes de notre terroir, l’éducation de la jeune fille, l’attachement à la terre mère, les atouts de l’acceptation de la différence, la solidarité familiale, les joies de l’amour et du pardon, l’exploration des filières avant-gardistes, les mystères de la nature et des plantes ou l’ouverture au monde.
Mais, l’occasion est aussi idoine pour décocher des coups de griffes incisifs dans un réquisitoire sans complaisance contre tous les préjugés et les discriminations sexistes, les mariages forcés, les violences conjugales, les conspirations iniques dans le milieu professionnel, les trafics de toutes sortes ou les inconsistances de la justice. En outre, dans une posture éminemment existentialiste, l’esthète nous ouvre le sanctuaire de ses méditations philosophiques et théologiques sur notre être-au-monde en mettant en exergue la responsabilité de l’homme dans la conduite de son destin malgré les obstacles du chemin.

Nous sommes également transportés dans le monde merveilleux de contes de fées où Viviane Moluh Peyou déploie des personnages au profil de démiurge comme Nil Moùn qui accepte de soutenir sa femme dans ses rêves envers et contre tout. C’est cette toile onirique qui continue à se dévoiler dans la repentance prodigieuse de Nina et son implication remarquable dans la libération de son patron, dans la reconstruction sublime de Lùh, la réception à la Présidence de la République comme dans l’apparition du Sultan des Bamouns à l’aéroport.

D’autre part, toutes ces problématiques se situent dans un ancrage spatio-temporel précis auquel nous nous identifions, dans le terroir camerounais à Menké, ou à Yaoundé où sont évoqués Mvolyé, la Basilique Marie Reine des Apôtres, la Faculté de l’Université de Yaoundé I, avec son Amphi 300 ou le voyage sur Douala. Par ailleurs, le style de l’écrivaine se décline dans une savoureuse délectation esthétique avec des images et des métonymies lumineuses à l’exemple de l’oxymore désignant le mariage comme une «cage dorée » en p. 10, ou dans une satire cinglante sur cette manie de ne donner raison qu’aux cheveux blancs  en p. 9 ou dans les moments éprouvants en p. 91: «Tel un train qui siffle dans la nuit noire» annonçant une longue période ténébreuse, et dans cette périphrase d’une suave mélancolie en p. 91: «Les dernières gouttes de liquide salé», pour parler des larmes.

De plus, dans ce texte à la tonalité didactique assurée, la romancière utilise avec dextérité le texte explicatif dans le vocabulaire spécialisé de la physique pour éclairer notre lanterne et nous empêcher de nous égarer dans les dédales, de l’astrophysique, de l’exobiologie, de la géophysique ou dans les termes mystérieux de cette férue des lettres classiques qui utilise allègrement en p. 54  «Dac in altum»   ou en p. 57 «de facto», tout naturellement. C’est sur cette lancée que nous nous enrichissons des dictons, des proverbes et des déclarations pédagogiques qui foisonnent dans le récit, à l’instar de la p.28 :  «Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir», de la p.50 : «Il faut se démarquer, en ne faisant pas nécessairement ce que fait tout le monde.», et en p.97 : «La panique est mauvais guide.»

De même, la temporalité avec ses accélérations illustrées par la succession des actions et les pauses marquées par les portraits ou les descriptions pittoresques se distingue par ses annonces et ses amorces de haute facture. Aussi, la présentation des personnages constitue des véritables tableaux de maître comme nous pouvons le réaliser avec le portrait de Nil en p.15 : «(…) la petite colombe dut admettre que Nil était un bel homme (…). Sa peau sombre restée fraîche malgré le sommeil, sa barbe rasée de près sur une mâchoire carrée délicatement sculptée, ses larges épaules musclées et son torse plaquette, son épaisse chevelure taillée en une punk afro-américaine témoignaient combien il prenait soin de son physique. Sa belle bouche et ses larges mains viriles en rajoutaient à ce beau tableau de bellâtre. Nil avait tout d’un dieu égyptien.»

Pour tout dire, Viviane Moluh Peyou, dans son roman qui nous garde en haleine jusqu’à la dernière page, nous sert une intrigue aux péripéties palpitantes dans un cadre enrobé de tonalité didactique et lyrique où évoluent des personnalités colorées qui facilitent l’analyse psychologique. Dans ce texte, à la satire cinglante et à l’émouvante pudeur, qui est recommandable à plus d’un titre, l’écrivaine nous replonge en pleine immersion dans l’environnement bamoun ou dans les traditions de notre terroir dans un roman écrit avec brio par les subtilités de la sensibilité féminine d’une plume libérée des lois du silence.

Si nous déplorons la présence de quelques coquilles qui seront certainement corrigées dans les prochaines éditions, la longueur excessive du chapitre six qui transgresse les lois de l’équilibre avec les autres ou les passages qui nous confinent dans une sphère surplombée par le merveilleux, «Poùre, le mouton noir des Njoya» permet une prise de conscience salutaire pour nous lever en chœur contre les inconsistances multidimensionnelles de notre société. Nous pourrons alors, sur cette lancée, militer en faveur des valeurs éthiques propres à bâtir une société plus humaine et plus équitable. Il faut également relever que nous sommes émerveillés par la maitrise pointue de la romancière de son patrimoine culturel.

C’est donc une invitation altruiste à l’enracinement patrimonial et un vibrant plaidoyer en faveur du respect des droits de l’Homme et spécifiquement de ceux des femmes et des libertés, de l’émancipation de la femme, dans le respect de notre identité, de la justice et de la tolérance, du combat contre toutes les formes de discriminations et de violences, de l’ouverture au monde, de l’acquisition de la science en vue du développement de l’amour, de la paix et du dialogue que notre contexte actuel appelle de tous ses vœux.


Yaoundé, le 23 mars 2023
Josée MELI AMBADIANG
Critique littéraire


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